II
à quoi, marquis de Montorgueil, savez-vous à quelle peine je puis vous faire condamuer, vous, grand inquisiteur da saint-office , agent secret de TEspague, vous, monseigneur?.., A ramer jusqu'à la fin de vos jours sur les galères du roi de France ! Monsieur Prier, ajouta le capitaine , les positions viennent de changer. Si j'avais tenu hier les papiers qui m'ont été remis aujourd'hui , je ne me serais pas donné la peine de me cacher; je me serais laissé prendre par vous , et vingtquatre heures après , vous m'auriez remplacé au cachot. Ajourd'hui je ne vous crains plus ; vous pouvez vous déchaîner à loisir sur mon compte, vous pouvez mentir, calomnier, m'accuser d'avoir vendu mou épée à l'Angleterre et me dénoncer secrètement comme traître et déserteur ; vous pouvez faire tout cela , je vous y autorise pleinement. Hier encore vous n'aviez qu'un but de vengeance en voulant me perdre ; vous ne cherchiez qu'à m'enlever la divine femme que vous destiniez à votre fils. Mais aujourd'hui vous avez deux raisons
LES aPFICIERS DU ROI. $H
terribles de me haïr et de chercher à me tuer : je suis le rival de votre fils et je suis cet enfant , né aux Indes, dont vous aviez accepté la tutelle, dont vous avez volé la fortune , et que vous avez lâchement abandonné en xVngleterre, à une femme vendue au crime et qui vous avait promis... ma mort ! Marquis de Montorgueil , il y va de votre honneur et de votre tête : je reprends mon nom véritable , rendez-moi ma fortune...
— Monsieur ! s'écria Prior en reculant épouvanté , voulez-vous m'assassiner?
— Rassurez- vous, dit Montaran, je ne vous tuerai pas pour de Targent... et si un jour je vous
* loge dans la tête une balle de plomb , ce sera sur le terrain, en face de quatre témoins et pour vous punir d'avoir outragé mon honneur. Aujourd'hui, il s'agit entre nous d'autre chose , et bien que tout ici m'appartienne , bien que les quatre millions de votre fils soient à njoi , de même que le grade que vous lui avez acheté ; bien que ces quatre millions depuis vingt ans aient doublé, allez,
21*2 LES OFFICIEKîH 1)1] RÔt.
monsieur de Moiilorgueil , il ne sera pas question de cela aujourd'hui. J'ai des armes , vous n'eu avez pas ; nous sommes seuls, je puis vous tuer... C'c?t précisément ce qui vous sauve. Mais écrivez ici vingt lignes sous ma dictée , et que vous signerez de vos noms, prénoms, titres et qualités. Vous allez, premièrement, rétracter les accusations calomnieuses portées par vous contre moi ; secondement , vous allez déclarer que vous rendez aux tuteurs de madejDoiselle de Fontarabie et au roi d'Espagne la parole qu'ils vous ont donnée au sujet du mariage de Dolorès avec le colonel Pompée' de Montorgueil. Cela étant écrit et signé , je vous ouvrirai moi-mêm.e la porte , et vous pourrez aller respirer librement le grand air dont vous paraissez avoir un besoin indispensable. Allons ! mou* sieur, un pende complaisance.
— Monsieur le capitaine, dit Piiur, et la qvesi^ tion de fortune ?...
— C'est une question secondaire , répomîiJ Montaran , une question d'argeiit , et qui passe "ii
mes yeux après bien d'autres. Je ne suis pas un maltotier, monsieur, ni un traitant , ni un fournisseur d'armée , ni un commis aux gabelles.
— Alors , monsieur le capitaine , vous renoncez?...
— Je ne renonce à rien , monsieur, reprit Montaran impatienté. Seulement je mettrai dans ma conduite et mes réclamations tels ménagements qui me seront dictés par mes sentiments et votre propre conduite.
Il y avait dans l'angle du salon une fort jolie table en laque du japon et portée par quatre pieds dorés , toute mignonne et brodée de fines eftlorescences. Sur cette table se trouvaient les papiers blancs et roses les plus parfumés, un encrier en argent massif et de fort belles plumes taillées et vierges. ( Le colonel Pompée écrivait peu.) Le capitaine porta lui-môme cette table près de la cheminée, et là, il invita M. Prior à écrire sous sa (iiclée, ce qu(^ celui-ci finit par accorder, non sans avoir encore tourne cl retourné plus d'un pro-
jet échappatoire dans son astucieuse cervelle.
Montaran , muni des deux pièces importantes , signées, paraphées et datées , qu'il voulait avoir, salua M. Prior avec une politesse accablante, et , mettant la main sur le bouton de la porte :
— Allez! monsieur, lui dit-il, je vous remercie de votre visite, car en vérité je suis ici un peu chez moi. Je venais offrir mes services au colonel; je l'attendais. Dans tous les cas , il ignorera notre entretien. Je vous conseille seulement d'user de votre crédit , dès demain matin de bonne heure, pour que S. M. daigne remettre à plus tard , un ou deux mois par exemple , la prestation de serment et la présentation aux gardes-françaises. Le colonel Pompée peut gagner beaucoup d'ici là avec de bons instructeurs... et une institutrice du mérite de celle dont il prend les leçons en ce moment. Adieu! mon bon monsieur Prior.
Il ouvrit la porte dorée, M. Prior passa en lui adressant un grand salut, se hâta de descendre Pescalier et de regagner sa voiture.
Quand Montaran fut seul , le valet de chambre vint l'avertir que le souper l'attendait depuis un quart d'heure.
— Ah ! par Dieu ! cela est vrai , dit le noble capitaine , mon souper !
Et , se dirigeant vers l'élégante salle à manger, il s'assit devant une table admirablement servie , ayant derrière lui deux laquais en grande livrée , et il se mit à manger et à boire aussi gaîmeut que s'il rentrait du bal , et que s'il se trouvait chez lui , maître et suzerain de deux cent mille livres de rente.
— Soupons ! disait-il en lui-même , soupons au milieu de nos quatre millions!
LA MAMEliVRE.
Huit heures du matin sonnaient à la grande horloge du château royal , lorsque le capitaine Montaran, qui avait passé la nuit chez le colonel, s'éveilla à un bruit de tambour. Raoul avait vainement attendu sur une de ces chaises longues, dites à la duchesse y le colonel Pompée. Son anxiété fut grande , lorsqu'il entendit les roulements du tambour et qu'il apprit que le maître du logis n'avait pas reparu ; il ne pouvait com-
220 LES ornciERs du roi.
prendre une si coupable indifférence pour ce qu'il regardait , lui , comme un point d'honneur ; il accusait Rosemonde , car on lui avait raconté la visite de cette jeune houris.
— Si je la connaissais moins bien , se disait-il en lui-même , je la croirais folle de cette poupée titrée au point de lui faire manquer à tout ce qu'il y a de plus sacré pour un chef de corps. Comment î ne pas être à son poste au moment d'aller jurer fidélité au roi et d'être présenté au drapeau ! Ah ! Rosemonde, vous perdez dans mon esprit.
Une idée rassurait cependant un peu Raoul. Peut-être M. Prior avait-il profité du conseil qu'il lui avait donné la veille, et peut-être avait-il obtenu du roi un ajournement. Ce Prior était si puissant, si astucieux, si habile! et d'ailleurs il était le premier intéressé à ce que Pompée ne se couvrit pas de ridicule aux yeux des gardes françaises et de la cour.
Montaran engagea le valel de chambre ii se rendre à la caserne des >jardes pour demander quel-
LLS OFFICIERS F)U I\OI. 224
ques renseignements sur l'ordre du jour. Cet homme , qui aimait son maître , céda à ce conseil , et un quart d'heure après il venait annoncer au capitaine que rien n'avait été changé depuis la veille et que le régiment devait aller se mettre en bataille à midi précis, sur la place d'Armes. Il ajouta qu'une assez vive fermentation se manifestait parmi les gardes.
— Vraiment, dit Montaran, qui prenait du café.
Et une joie involontaire passa sur son front ; il se rappelait ces beaux jours de grande parade et de manœuvres, ces jours de fcles militaires où tant d'animation rayonnait dès le grand matin sur tous les visages de ses braves gardes françaises.
— Ah ! disait-il au valet de chambre , il laut les voir, surtout la veille et le matin d'une bataille ; c'est à en mourir de bonheur. Qu'ils sont beaux ces petits anges là, avec leur taille de cinq pieds six pouces , équipés comme des princes : grand habit à revers rouges et galonnés d'argent aux boutonnières , chapeau sur l'oreille, catogan bii n
poudré et ficelé , ceinturon ciré , taille bien prise, guêtres bien tendues ; il faut les voir, les petits anges , armés de leurs beaux fusils d'ordonnance , brillants comme des bijoux , lourds comme des pièces de canon, et que ces charmants amours manient comme des cannes de jonc. Il faut les voir allant se placer dans les rangs si gracieusement, avec tant d'ordre , de coup-d'œil et d'intelligence, qu'un officier n'a jamais rien à faire pour les aligner ; car, en vérité, tous ces ventres sont si bien rentrés, toutes ces poitrines sont si parfaitement de profil les unes avec les autres , que l'on pourrait tirer une balle du premier au dernier, à fleur de ceinturon, sans toucher personne. Ah ! les jolis amours ! les petits séraphins , Ah ! messieurs les Anglais, ils vous ont dit quatre mots enchanteurs à Fontenoi !
Le valet de chambre souriait, en avouant que jamais son maître ne s'était épris d'un pareil enthousiasme. Cependant l'heure approchait; il fallait renoncera tout espoir. Décidément, le colo-
nel Pompée , en manquant à son poste , se déshonorait. Eh ! qu'importait au capitaine que le marquis fût phis ou moins préparé à se tirer d'affaire dans le commandement d'une manœuvre? A ses yeux , ou il fallait d'avance obtenir un ajournement sous un prétexte quelconque , ou il fallait être là et tenir tête à la disgrâce qui l'attendait.
Cependant onze heures sonnaient et on entendait déjà les roulements formidables qui annonçaient que les gardes-françaises , ayant pris les armes , allaient se mettre en marche. A onze heures et demie les battements définitifs retentirent , et Raoul , placé à un des balcons de l'hôtel , distingua même la voix d'un officier supérieur. Uen avant marche ! était prononcé. Les tambours battaient le pas accéléré; toute la colonne s'ébranlait dans la grande cour de la caserne pour gagner la place d'Armes.
0]a\ que le cœur du capitaine R^pul s'enflam-
225 LES OFFlClElîS Ht l;OI.
mait (l'enlhousiasme et d'iiulignation ! il était à une (îes grandes fenêtres donnant sur la rue par par laquelle devait défiler le régiment. 11 eut soin de tirer un peu le rideau sur la vitre, en laissant un étroit intervalle. Il voulait voir sans être vu. Les sapeurs ouvraient la marche , la hache nue sur l'épaule. A dix pas de là , comme un géant empanaché et tout brodé d'argent, la canne haute , la main gauche sur la hanche, s'avançait le brillant tambour-major, l'homme de France le plus fier de ses épaules et de sa jambe. Il était suivi des élégants tambours des gaides , chamarrés de galons d'argent sur toutes les coutures et battant la caisse avec un admirable ensemble. M. le major à cheval marchait en tête de la colonne dont il avait pris le commandement ; enfin , les beaux grenadiers défilèrent par peloton de seize hommes de front,, ayant à leurs flancs sergents et guidons. Ce fut alors que le capitaine distingua dans les rangs de la compagnie et parmi tous ces visages qu'il reconnaissait bien , son bon sergent M. de la Rose lui-
LES OFFICÏEKS nu ROI. 225
même , en grande tenue , portant l'arme à droite, et marchant d'une allure si fîère, d'un pas si choisi, (jarret tendu, pointe basse,) que toute admiration lui était due , Raoul eût donné vingtcinq louis dans ce moment*îh pour être aperçu du seul sergent. Soit hasard , soit sympathie secrète , affinité mystérieuse, M. de La Rose éleva le regard jusqu'à la fenêtre derrière la vitre de laquelle se collait le visage de M. de Montaran et il reconnut parfaitement l'excellent capilaine. Le sergent était homme de trop de cœur et de prudence pour laisser deviner une émotion qui eût trahi l'incognito de Raoul ; seulement , comme pour lui adresser un hommage de res'^'ect et d'amitié , M. de La Rose , qui portait son fusil à volonté , le mit un instant au port d'armes , rendant ainsi un salut militaire à l'officier qu'il honorait le plus dans l'armée. Raoul, attendri , reconnaissant , fit un signe de la main et se retira. Mais il vit venir le drapeau... ce drapeau de France, tout fleurdelisé, portant une cravate étincelante d'or et brodée sans doute par les mains