‹ Les officiers du roiChapitre 9 sur 16 · II · texte numérisé non relu

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cidité de son esprit. Le capitaine s'assit dans le fauteuil en face , à l'angle opposé de la cheminée. Le feu jetait de plus en pliis de vives clartés sur toutes les dorures du salon et sur la tapisserie de damas qui prenait des teintes d'un rouge ardent. Raoul de Montaran se renversa sur le dossier de son siège , leva les yeux au plafond comme pour rappeler des souvenirs lointains, et parla ainsi devant son étrange auditeur.

— Monsieur, il y a vingt-quatre ans environ que vous étiez aux Indes-Orientales. Vous serviez dans la marine françiàse en qualité de lieutenant de frégate. Vous étiez cadet de famille, et, par conséquent, sans fortune. Votre navire croisait sur les côtes du Coromandel , donnant la chasse à des pirates dangereux qui infestaient le golfe du Bengale, Ceylan , les Maldives, le cap Comorin , et allaient s'abriter sous la ligne, dans les parages sud-ouest de Sumatra. La Gompaguie des Indes avait eu à souffrir beaucoup des brigandages de ces hardis forbans 5 la France et

l'Angleterie en firent prompte et bonne justice.

Après diverses courses , vous relâchâtes à Pondichéry, siège principal des possessions françaises. Votre séjour se prolongea dans ce port de mer ; vous eûtes assez de loisir pour visiter une partie des belles provinces du Décam.

Or, à quelques lieues de Pondichéry même, vivait dans une habitation luxueuse une jeune indienne , fille d'un rahja , et veuve depuis deux ans d'un gentilhomme français qui était allé refaire sa fortune dans les Indes.

Cette jeune femme était d'une beauté admirable, d'un caractère doux et charmant. Elle avait embrassé le christianisme, après quelques mois de mariage et après la mort de son père. Au bout de quatre ans de la plus heureuse union , elle devint veuve du gentilhomme français; mais elle était mère d'un fils unique âgé de trois ans.

Ici M. Piior eut un frisson nerveux qui lit mouvoir h; fauteuil sur Icrjuel il était as-i^.

— Remettez-vous, dit le capitaine. Je reprends.

Il est certain que vos assiduités , votre cour passionnée ne furent point accueillies favorablement de la jeune femme qui regrettait si sincèrement son époux. Sage autant que belle , d'une piélé douce et éclairée , d'une tendresse maternelle admirable , elle ne "vivait que pour son enfant... Ce fils , le portrait vivant de son père... »

Involontairement Prier regarda le capitaine Raoul, et baissa les yeux presque aussitôt...

— Hélas! le malheur planait sur cette habitation , qui avait été protégée et égayée par tant de bonheur. La fièvre jaune sévissait sur toute la côte du Coromandel ; elle décimait la population. La jeune Indienne fut atteinte mortellement. Vous étiez auprès d'elle en ce moment; vous étiez Français et officier français; la veuve du gentilhomme de France ne vous avait pas accepté pour époux, mais elle vous regardait comme un ami dévoué; elle croyait à votie loyauté... Elle vous ronfla ^on enfant et ravcnii- et Va forîmie de cet enfant. Vous acceptâtes ce dépôt sacré ; vous prîtes

Dieu et votre honneur à témoin de la sincérité de votre dévoûment... Vous jurâtes à la mourante de tenir lieu de père à l'orphelin qu'elle vous confiait. La belle Indienne , la fleur et l'amour des rives orientales, la nobla jeune femme rendit le dernier soupir... mais avec sérénité, comme un ange qui , après avoir touché un moment la terre sacrée de l'Hindoustan , s'envolerait à Dieu. Elle avait trouvé pour son enfant un second père.

Monsieur, la fortune de cet orphelin était considérable pour le fils d'un Européen : elle s'élevait à quatre millions.

Selon les désirs exprimés par la belle Indienne, vous réalisâtes cette fortune afin de la transporter et l'établir en France, où l'enfant, son légitime possesseur devait être élevé. Six mois après , vous repreniez la mer, ayant à votre bord l'orphelin , votre pupile. Quant à tout l'or provenant de la succession de sa mère et de son père , il était en sûreté aussi , vous en aurez la preuve.

La traversée de la frégate que vous comman-

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diez en chef à la place du capitaine , mort de la fièvre jaune, fut longue et périlleuse. Cependant, après avoir échappé aux tempêtes du canal de Mozambique , vous doublâtes heureusement le cap de Bonne-Espérance. Naviguant alors en plein océan Atlantique , vous longeâtes toutes les côtes d'Afrique , et vous parvîntes , sans trop d'avaries, aux iles du cap Vert et aux îles Canaries; enfin vous touchâtes les eaux qui baignent les côtes d'Espagne et de Portugal. De ces parages à Brest, la traversée fut encore heureuse.

J'insiste sur tous ces points, afin que rien de ce que j'avancerai ne puisse être nié.

Arrivé en rade de Brest , un ordre du ministre de la marine vous fit remettre à la voile pour l'Angleterre , et c'est à Portsmouth que vous pûtes débarquer. Porteur des dépêches de votre gouvernement pour le roi d'Angleterre, vous vous rendîtes à Londres Mais, en bon tuteur, vous n'aviez pas voulu confier à des mains subalternes votre pu-

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pile , vous von s étiez refusé à le laisser à bord , et il vous accompagnait à Londres.

Monsieur, votre séjour dans cette ville fut d'environ huit jours. Au bout de ce temps vous reveniez à Portsmputh , vous repreniez le commandement de votre navire et vous passiez en France. Arrivé à Brest, vous quittâtes enfin le bord pour vous rendre à Paris; mais vous n'aviez plus avec vous l'enfant dont vous aviez accepté, dans les Indes , la tutelle sacrée.

Qu'élait devenu cet enfant? Nous le saurons plus tard. Que devint son or, sa fortune , toute sa fortune ? Nous allons vous le laisser deviner.

De retour en France, il vous prit un grand désir de ne plus quitter la patrie; vous aviez déjà pardevers vous de bons et loyaux services milit:iir(S ; votre grade n'était pas élevé; mais enfin il suffisait à un homme d'une ambition modeste et qui veut se retirer au manoir de ses père? . \a ministre de la marin(! reçut et acccqjla voire démission. Quelques mois après vous voyagiez dans le midi

de la France ; enfin vous passiez en Espagne pour satisfaire au désir que vous éprouviez de visiter l'intérieur de ce beau royaume, dont vous ne connaissiez que les côtes. Là , Monsieur, on vous perd de vue pendant six mois.

Rentré en France , vous rameniez avec vous une charmante Castillane , qui était devenue à Burgos même votre épouse légitime. Ce mariage comblait de joie votre famille. C'était, disait-on, un très beau et très riche mariage. En effet, bientôt après vous achetiez de grandes terres, des bois et des châteaux ; votre train de maison était celui d'un grand seigneur.

Au bout de deux ans de mariage vous eûtes un fils; mais sa naissance coûta la vie à sa mère. Toutes vos affections se concentrèrent sur la tête de cet enfant, votre seul héritier. Vous confiâtes les soins de su première éducation à une femme de haut mérite, à une grande dame, votre parente, et qui voulut bien lui tenir lieu de mère. L'enfant, éievé dans un noble château de province, était

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destiné, dans vos rêves d'ambition paternelle, à une haute position.

Trois ans de votre vie se passent dans la retraite et les plus graves travaux intellectuels. Un jour vous partez, sans faire connaître le but de votre voyage. Rassuré sur le présent et l'avenir de votre enfant, il vous est permis de rester long-temps éloigné. Vous suivre, monsieur, serait difficile; les sentiers de votre vie deviennent très mystérieux... Au bout d'un certain temps on vous perd de vue ; vous avez disparu du monde à peu près comme un hardi navigateur qui se serait aventuré dans l'immensité de l'Océan sur une frêle embarcation.

Deux ans après votre disparition, on apprend dans votre famille la nouvelle de votre mort. Cette nouvelle arrive d'Espagne ; elle est donnée par un moine, un don Pedro de Hénarès, recteur d'une communauté dans les montagnes de l'Estramadurc.

Voilà voire fils possesseur, et encore en bas âge,

de vos titres et de votre fortune entière. Si nous comntons bien, nous trouvons qu'il s'est écoulé sept ans depuis votre mariage jusqu'à la nouvelle de votre mort, et que votre fils unique, à Tépoque de cette nouvelle, vient d'atteindre sa cinquième année.

Après cinq minutes de silence , Raoul de Montaran se leva , et alla de nouveau se placer devant la cheminée, le dos appuyé contre le marbre et les bras croisés. Il reprit ainsi ;

— Monsieur, dans un certain monde, le monde futile et vaniteux , les morts sont bien vite oubliés. On rendit à votre mémoire les honneurs dûs à un homme de qualité , et huit jours après on ne parlait plus de vous.

Ici commence pour vous une vie mystérieuse mais active , infatigable. Vous sortez de votre tombeau , vous secouez votre linceul , vous dépouillez le vieil homme et une incroyable vitalité se snisit de vous ; vous changez de nom, de goûts, de passions , d'affections , de costume , d'habitu-

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des, de régime, de tout ce qui appartenait à cet autre vous-même, qui s'est transformé dans ce nouveau vous-même. Vos idées , vos principes , vos cioyances , tout subit la loi inexorable de la rénovation par la mort. Vous vous étiez couché dans le tombeau homme du monde , brillant gentilhomme ; vous en sortez revêtu d'un habit religieux...

A ces mots, M. Prior se leva tout d'une pièce, et son visage jaune se colora tout-à-coup ; la surprise , la colère , la terreur Tagitaient à la fois.

— Veuillez vous asseoir, Monsieur, reprit Montaran , j'arrive à la fin du récit. Travaux du cloî- 'tre, études, écrits, prédications, voyages, missions, négociations diplomatiques et occultes, Vous acceptez tout , vous tenez tête à tout , vous réussissez en tout avec un incroyable bonheur; votre dévoûment est sans borne; votre famille, désormais votre patrie , c'est la conij)agnie dont vous êtes devenu un des membres les plus éminents. Poursuivons. *

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Cinq ans se sont écoulés ; vous arrivez eu France et vous vous rendez , sous le nom que vous portez aujourd'hui, au château de votre noble parente ; votre fils, âgé de dix ans, ne vous reconnaît pas; un vieux domestique croit revoir en vous son ancien maître. D'accord avec votre parente , grande dame et digne femme du reste , vous êtes reçu dans sa maison à titre dami ; mais votre ascendant, votre influence magnétique se font sentir à tous, étonnent et subjuguent; cependant , après avoir réglé secrètement quelques affraires avec la tutrice de votre fils, après avoir pourvu ce fils d'un gouverneur que vous croyez digne de toute confiance, vous partez. A Paris, ou plutôt à la cour, vous obtenez à beaux deniers comptants un grade militaire magnifique , pour Tenfant de grand nom et de grande fortune resté sous la tutelle de votre noble parente. Votre ambition satisfaite au sujet de l'avenir de votre seul héritier, vous retournez en Espagne. Là, pendant cinq ans encore , on est forcé de vous perdre de

vue. Le secret de la vie du cloîlre , vous rapportiez dans la vie du monde.

Votre fils était .n peine âgé de quinze ans que vous découvrîtes pour lui un parti magnifique dans le fond d'une province espagnole. La jeune fille qnevoîis aviez en vue n'était encore qu'un enfant de dix h douze ans ; mais votre œil exercé avait déjà reconnu en elle les plus éminentcs qualités morales, de même qu'il avait été frappé du type adorable de sa beauté. Vous eûtes bientôt noué des relations entre la famille de cette enfant et votre noble parente de France , In tutrice de votre fils. Mais le roi d'Kspagne s'était réservé le choix d'un époux pour la jeune fille dont il est question, et le père avait été l'ami de Sa M;ijeslé catholique. Vous apprîtes cela, et dès-lors vous regardâtes le procès- comme gagné, car vous-même, monsieur, vous étiez devenu de l'intimité du roi d Blspagne. Donc le mariage projeté fut arrangé pour l'avenii , irrévocablement arrêté entre deux nobles familles , et sanctionné par une royale approbation.

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Votre fils venait d'atleindre sa vingt-deuxième année; vous vous rendîles en France, toujours sous le nom que vous portez encore aujourd'hui. Monsieur, quelle amère déception vous y attendait ! L'enfant sur qui reposaient tant d'espérances, le seul héritier de votre immense fortune à laquelle vous aviez renoncé déjà poui' lui dès votre vivant, celui qui devait porter avec éclat le nom et les titres dont vous l'aviez revêtu dès sa première jeunesse, en vous condamnant à descendre volontairement dans la tombe, eh bien ! vous le retrouviez... Mais pourquoi rappeler ici les ridicules , les pauvres qualités , les tristes résultats, enfin , d'une éducation faussée? Non , non , ce n'est pas dans le salon où nous sommes qu'il convient de faire de la censure ou de la raillerie contre votre fils , monsieur. »

Comme s'il lui savait gré de sa retenue, M. Prier s'inclina pour saluer Montaran ; celui-ci poursuivit :

— Le drame et le roman continuent, et vous les

savez tout aussi bien que moi. Votre fils est enlevé par une danseuse , une fille charmante de l'Opéra, au moment d'aller prendre possession de son régiment. Quant à la femme que vous lui destiniez, elle crut devoir se soustraire à un mariage odieux et, comme elle était en France , elle regagna l'Espagne , sa patrie. Je vous ai dit, monsieur, qui l'avait accompagnée et protégée dans ce voyage. Maintenant , il reste à nous résumer et à mettre les uoms sur les visages.

M. Prior aurait voulu qu'un abîme s'entr'ouvrit et que toute la maison fût engloutie. Il serrait les dents, regardait le foyer avec obstination et ses mains se crispaient.

— Allons, allons, reprit Montaran, il faut écouter avec calme jusqu'au bout. D'ailleurs, monsieur, vous ne manquez iii d'audace ni de ré;<ignation ; on peut tout vous dire, parce que vous êtes assez fort pour tout entendre.

— Non , s'écria tout-à-coup Pi ior en se lovant, je ne souffrirai pas plus long-temps vos outrages ,

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et, dussioz-vous me brûler la cervelle , je vais appeler du secours. Vous me calomniez, monsieur.., On vous a raconté sur mon compte une fablo absurde...

— Oui-dà ! reprit Raoul de Monlaran en porlant la main gaucbe à son bras droit. Vous avez donc bien peu de mémoire? Vous avez sans doute oublié la couronne tatouée que je }^orle là , sur l'avant-bras? Cependant je crois qu'elle vous fit pâlir à Montorguejl , quand le bouton de voire fleuret déchira ma chemise dans l'action d'un assaut d'armes. Eh bien ! monsieur ie marquis de Montorgueil, ancien lieutenant de frégate, il fallait au moins me faire couper le bras avant de m'abandonner en Angleterre, à Tàge de quatre ans , entre les mains d'une femme atroce , qui probablement vous avait assuré de mon peu de longévité ; il fallait au moins me fouiller et chercher à m'enlever une relique qui toujours reposait sur mon cœur, une médaille portant en caraclèies iudous le nom de mon père, celui de uvd mèie et la date

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dâille que j'ai toujours cachée par un instinct divin, providentiel, et j'ignorerais aujourd'hui qui je suis et d'où je viens. Il fallait également veiller à ce que jamais il ne me fût possible de rencontrer des officiers de marine, Français ou Auglais, qui, vous ayant connu dans les Indes, pouvaient me faire de graves révélations.

— Monsieur, s'écria Prior, cette médaille , en prouvant votre nom et votre naissance, prouvel-elle le crime dont vous m'accusez? Et, quant à un tatouage héraldique , est-ce que chacun n'est pas libre de se faire tatouer le bras ?

— Monsieur, dit Montaran d'un son de voix terrifiant , au moyen de cette médaille et de ce tatouage princier, j'ai été aux recherches , je suis remonté jusqu'aux sources de la vérité... Et celte vérité sur vous , monsieur, sur votre crime et votre infamie, je la tiens aujourd'hui, palpable, authentique , matérielle. Je puis la produire au grand jour, la montrer au roi et à la France; vous faire arrêter, juger et condamner. S:ivcz-vous

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