II
de quelque belle duchesse ; il se remit à la vitre et salua le drapeau de Fontenoi.
Il était prudent de ne pas rester plus longtemps à cette fenêtre. Le capitaine rentra dans le grand salon. Le premier objet qui frappa sa vue fut l'habit militaire du colonel, resté sur le canapé depuis la veille. L'épée et le chapeau gisaient à côlé de l'habit. Moutaran s'approcha de ces insignes, et, croisant les bras , il les contempla en silence. Les tambours battaient toujours au loin, et annonçaient que les gardes-françaises prenaient leur position sur la place d'armes.
Un homme attacné ^u service de la maison , et qui revenait au cntiteau royal , annonça que le roi et M. le Dauphin étaient montés à cheval; qu'ils faisaient une promenade oans le parc , et qu'en revenant , ils traverseraient la place et les cours pour rentrer chez eux. Cet homme ajouta que l'on racontait au château que le roi avait ajourné le serment du colonel de Montorgueil , mais qu il tenait à voir manœuvrer les gardes françaises ; qu'il
avait promis ce spectacle militaire à certaines personnes ayant ses affections, et qu'il voulait des manœuv^'es commandées n'importe par qui.
— N'importe par qui? dit en lui-même le capitaine en jetant toujours un œil ardent sur l'habit de colonel.
Il appela le valet de chambre , et le prenant à part :
Mon ami, lui^dit-il, vous avez confiance en moi, n'est-ce pas?
— Toute confiance , monsieur le capitaine.
— Vous savez que je ne suis pas l'ennemi du marquis, votre maître?
— Je vous crois , monsieur, un de ses amis sincères.
— Eh bien ! reprit Montaran , je veux aujourd'hui lui prouver de l'attachement eu lui conservant les bonnes grâces du roi. Hâtez-vous, mon am.i , dites aux palefreniers de seller et brider le cheval de bataille du colonel Pompée de Montorgueil. Je prends tout sur moi.
— Je ne comprends pas trop ce que vous allez fftire , monsieur le capitaine.
— Mon ami , dit Montaran , il est des occasions où il faut tout hasarder. Quelque chose me dit là (Il montrait son front) que je dois agir ainsi. Allez !
Cet homme sortit pour obéir aux ordres de Montaran.
— Vrai Dieu! dit celui-ci en s'enfermant dans le salon ; Sa Majesté sera contente de ses gardesfrançaises.
Et il sauta sur l'épée et l'habit du colonel Pompée, et il les examina avec un enthousiasme qui tenait du délire; puis, quittant ses vêtements, il passa la culotte blanche , les bottes éperonnées et la veste militaire.
C'est providentiel , disait-il en s'habillant , le tout me va comme si tout était fait pour moi. Nous sommes de la même taille , à ce qu'il paraît.
Il prit l'habit , chargé de grosses épaulettes ^ et il le passa hardiment. Se plaçant ensuite devant
uiiQ glace, il boutonna le bel uniforme, testait l'épée.
— A moi , reprit Montsran , à moi la belle et bonne lame !
Et il accrocha l'agrafe du ceinturon qui lui ceignait la taille admirablenjent. Sentant alors le l'oids de Tépée à son côté, il se prit d'une joie éclatante, allant d'une glace à rautic, ei se mirant avec un orgueil qui tenait de renfanlillagc et de riiéroïsme. Pour la première l'ois lie sa vie Montaran cédait à un sentiment de vanité auibilieuse ; oui , mais d'une vanité chevaleresque, élevée, sublime dans son délire.
Les roulements des tambours devenaient plus ])i'essés; le roi sans doute approchait. Se coiffant alors du chapeau aux cornes galonnées dOr et garnies de plumes blanches à l'intéiieur, le capitaine s'élança hors du salon , traversa connue un fou les antichambres , sauta quatre j)ar quatre li!s mai' ciies du grand escalic:', et, arrivé dans la cour, s'avança avec plus de calme cl de <Ji^;nilé vers le beau
cheval de guerre, frémissant sous un harnais de velours écarlate et d'or. Deux palefreniers tenaient le cheval , le valet de chambre était là !
— Bien ! mes amis , dit le capitaine ; je vais soutenir l'honneur des épaulettes du colonel.
Il s'élança à cheval, comme il aurait fait un jour de bataille ; et , rassemblant les rênes , se mettant en selle , rapprochant les talons , il partit au galop dans la direction de la place d'Armes , laissant , dans la cour et dans les rues , les gens du marquis immobiles d'éfconnement.
Trois minutes après , on entendit des cris , des vivat s'élever du côté de la grande plate-forme devant les grilles dorées du château. Les gardesfrançaises voyaient s'avancer d'un côté le roi de France à cheval , entouré de son brillant état- major de princes et de maréchaux , et de l'autre côlé, ils reconnaissaient, sans trop distinguer son visage encore, le jeune colonel qui venait les commander. Leur prévention , habilement ménagée
LES OFFICIERS DU ROI. 25f
par quelques sous-officiers , céda au premier mouvement de joie. Ils saluèrent le colonel d'un vivat unanime.
Le roi arrivait en même temps , ayant à sa droite M. le dauphin , à sa gauche , le prince de Soubise, et autour de lui MM. les capitaines des gardes-du-corps , MM. les lieutenants-généraux. Le ici , reconnaissable à sa belle figure , à l'éclat de son' habit , à son large cordon bleu, et surtout à sa bonne mine à cheval , le roi de France salua les gardes , et alla se placer sur le point culminant du terrain , s'adossant à la grande grille et faisant face au front de bandière.
Le colonel à cheval passa devant Sa Majesté , ota son chapeau et courut au galop prendre position devant la ligue , seul , au centre du chauip do manœuvre.- Alors , tirant l'épée et jetant un premier garde à vous! d'une voix éclatante , il commença, par des commandements admirablement gradués , à faire mouvoir ces grandes compagnies qui inanœuvraicut comme un seul homme.
232 LES OFFICIERS Dl' r.oi.
Nous n'entreprendrons pas de décrire les savantes et hardies évolutions qui , à la voix du colonel , s'opéraient sur le champ de bataille. Tout ce que la stratégie a de plus surprenant et de plus élevé fut réalisé avec un incroyable bonheur. Jamais les gardes-françaises n'avaient donné au roi un plus beau spectacle de précision, de tenue, d'ordre et de grandeur ; jamais Louis XV n'avait pu mieux juger que ce jour-là tout ce que valaient ces belles troupes d'élite dont la discipline , l'instruction , l'intelligence , le courage faisaient les premiers soldats du monde.
Le temps était magnifique , les armes étincelaientau soleil, les visages étaient fiers et heureux ; pas une fausse manœuvre, pas une intention pei'due ; pas In moindres hésitation. La parade fut trouvée admirable dans tout son ensemble et tous ses détails. Le roi était enchanté... mais il se perdait en conjectures.
En effet , le matin même , cédant à deux lettres de supplications, il avait ajourné l'installation du
nouveau colonel (qu'il connaissait fort bien grâce à l'incognito de M. de Choisy) comme n'étant pas encore de force à soutenir l'honneur de son grade et à répondre à la confiance royale ; et voilà cependant qu'après avoir tenu à passer en revue les gardes-françaises , privées encore de leur chef de corps, Louis XV les voyait lout à coup manœuvrer avec une supériorité sans exemple aux commandements de ce même colonel dont on lui avait tracé un portrait si peu rassurant.
— Évidemment, se disait en lui-môme le bon prince, la Champ-FIeury a voulu me jouer une surprise , ce dont je la remercierai en temps et lieu ; et quant h M. Prier, ce n'est qu'un fat à qui je donnerai sur les doigts.
Après ces réflexions très-graves, fiiilcs au milieu de son illustre cortèi;e, wàlsùipettOj le roi poussa son cheval en avant, et, suivi des siens, il voulut passer dans les rangs des gardes-françaises. Le colonel fut mandé pour recevoir les compliments de Sa Majesté. Il s'approcha du roi lo cha-
peau à la main. Louis XV connaissait Pompée, il ne remit pas précisément le visage du colonel ; mais comme les rayons du soleil dardaient sur le cortège de tout leur éclat , Sa Majesté n'eut pas le temps de vérifier ses doutes , et elle mit sur le compte de l'éblouissante lumière du soleil l'illusion de ses yeux. Ajoutons que Montaran , en se plaçant à côté du roi et marchant avec lui dans les rangs, avait soin d'animer son cheval , ce qui lui donnait l'occasion de ne jamais montrer son visage que d'une manière évasive.
— Monsieur le colonel, lui dit le roi, je suis très content de vous et des gardes-françaises. Voilà qui s'appelle manœuvrer admirablement.
Si, parmi les gardes, bien des gens avaient reconnu le capitaine , il va sans dire que pas un seul n'avait trahi son dangereux déguisement. Un incident fâcheux survint : dès que Louis XV à cheval fut entré dans les rangs pour les parcourir , les cris de vive le roi! vive le dauphin ! retentirent sur tou-
tes les lignes; mais , à ces cris d'amour et de joie , d'autres étaient mêlés :
— Le capitaine Montaran! s'écriaient des gardes.
— Sire, rendez-nous le capitaine !
— Le capitaine , Sire, le capitaine Montaran I Et , quand le roi se trouva au milieu de la compagnie commandée ordinairement par Raoul , la fermentation et le tumulte prirent un caractère tellement hostile que Louis XV, s'adressant au prince de Soubise :
— Monsieur le maréchal, dit-il, ceci me déplaît. Faites arrêter les mutins!
Les cris redoublèrent et la confusion gagnait les rangs, car les ordres du roi avaient été entendus et provoquaient un sérieux mécontentement.
— Monsieur le colonel, dit Louis XV en se tournant brusquement vers Raoul, que veut dire ceci? Quel est donc ce capitaine Montaran?
— Sire, dit un sergent qui avait entendu ces paroles et qui s'était avancé , c'est l'honneur des gardes-françaises ! Nous demandons à Votre Ma-
200 LES OiilCliiUS DU ROI.
jeslé de nous rendre le capitaine, parce qu'on l'a calomnié et qu'on veut le flétrir. Sire , le capitaine! Et tous let3 gardes de répéter alors d'une voix formidable :
— Nous voulons le capitaine Montaran!
Cette scène prenait tout le caractère d'une révolte. Raoul vit qu'il était temps de mettre un terme à celte déplorable insubordination qui gâtait une si belle journée. Il fit signe à La Rose dapprocber, car c'était bien le sergent qui avait adressé la parole au roi.
— Sergent, dit-il, prenez mon cheval et l'emmenez hors des rangs.
Mettant alors pied à terre et [)renant son épée nue par la pointe :
— Sire, dit-il en s'approchant du roi , je blâme hautement la conduite des gaides; mais je ne veux pas les exposer plus longtemps à la juste colère de Votre Majesté. Je suis le coup;ible et le soui coupabl<^. Voici mon épée.
Raoul avait le chapeau à la main. Li) roi voyant
son visage en face, ne reconnut pas le colonel Pompée et demeura convaincu qu'on l'avait joué. Son premier mouvement fut du dépit. Il prit l'épée,et la remettant au capitaine des gardes du corps:
— Monsieur , dit-il , qu'on arrête cet officier ! Demandez-lui son nom, ajouta Louis XV avec vivacité.
— Sire, répondit à haute voix Raoul, je suis le capitaine Montaran.
Cette parole prononcée d'une voix éclatante fut entendue des rangs les plus voisins et se communiqua sur toute la ligne avec la rapidité de l'écho. Alors le tumulte devint effrayant : un immense pêle-mêle succéda au plus bel ordre, à la plus admirable harmonie. Les gardes, comme enivrés par la colère et la joie , entourent et enlèvent le capitaine qui est porté en triomphe dans les rangs. Toutes les compagnies s'ébranlent , rf , dans un hourrah unanime, se mettent à la suiîo du vainqueur, et elles gagnent avec lui la caserne,
jetant des cris effroyables comme si elles prenaient d'assaut la ville de Versailles.
Le roi , outré de colère , partit au galop dans la direction du château , suivi de tous les grands seigneurs qui composaient son état-major.
Le soir même de cette journée, une voiture bien fermée et escortée d'un piquet de cavalerie traversait la ville de Versailles et se dirigeait vers la grande avenue de Paris. Le clair ûe lune était magnifique ; on pouvait distinguer l'uniforme des cavaliers de l'escorte ; ils appartenaient à la maréchaussée de France. Plusieurs exempts de M. le lieutenant criminel les suivaient. La voiture renfermait deux prisonniers. Trois heures après la scène de la révolte, le capitaine Montaran et le sergent La Rose, après avoir fait l'impossible pour ramener les gardes-françaises à la discipline, étaient allés se rendre de leur propre mouvement au commandant de Versailles , et quelques heures après, ayant subi un premier interrogatoire, ils
étaient dirigés sur Paris pour être écrouésà la Bastille.
Un homme enveloppé d'un manteau, se trouvait dans la contre-allée au moment où le triste cortège passait sur la chaussée de l'avenue de Paris; il distingua, au clair de lune, le capitaine qui mettait en ce moment la tête à la portière , et il se prit à rire avec un tel éclat que les exempts les plus rapprochés lui imposèrent silence.