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En entrant dans le joli salon dont les boiseries dorées étincclaientde l'éclat de quarante bougies , Kosemonde vit une jeune femme , grande el svelte , de la plus noble tournure et ayant une toilette du meilleur goût. Le loup de salin noir qu'elle portait sur le front , les yeux et le nez , ne déguisait point une partie de l'ovale de son visage , et laissait entrevoir la bouche la plusallrayanle et la pluo riche
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en belles dents. Rosemonde était loin de soupçonner le nom du masque qui lui rendait visite à pareille heure.
— Madame , lui dit-elle avec aménité , qu'est-ce qui me vaut l'honneur de vous recevoir?*
Et elle lui avançait un fauteuil sur lequel s'assit l'inconnue , laissant apercevoir le bout des pieds les plus délicats qui eussent jamais foulé un tapis. Rosemonde passait après mademoiselle de Camargo pour avoir le pied le plus aristocratique de Paris. Elle fut tentée d'être jalouse des perfections qu'elle découvrait dans celui-ci L'inconnue^ avait une telle émotion qu'il lui était presque impossible de dire un mot. On devinait cette émotion aux mouvements onduleux de sa mante de satin, serrée encore sur son sein.
— Madame , reprit Rosemonde , vous êtes bien émue. Serait-il arrivé quelque accident à votre chaise en venant dans ce quartier-ci ? H est un peu isolé... Peut-être avez-vous eu quelque fâcheuse rencontre ? C'est le quartier galant et dangereux...
LeS petites maisons de la Chaussée sont entourées 'de pièges... Dans tous les cas , le mienne est sans danger à l'intérieur.
A tout cela , l'inconnue répondait encore par des soupirs ; seulement [Rosemonde apercevait , à travers les deux ouvertures du loup , le rayonnement limpide de deux bien beaux yeux. Tout-àcoup , lui tendant la main , l'inconnue lui dit:
— Rosemonde , vous ne me devinez pas?...
— Ah! vous ici!... s*écria mademoiselle de Champ-Fleury en se levant et la pressant dans ses bras.
L'étreinte fut d'une vivacité charmante et cordiale. L'inconnue ôta son demi-masque, jeta en arrière le coqucluchon de sa mante de satin , et Dolorès parut aussi belle , mais un peu plus pâle qu'autrefois.
— Mon Dieu ! dit Rosemonde , auricz-vous des chagrins? Je vous croyais en Espagne... On m'avait raconté vaguement voire fuite du chAteau de Montorgucil. Je tremblais pour vous... Car, enfin,
2G8 LES OIFICIEUS DU ROÎ.
entreprendre seule un si long voyage... On dit le passage des Pyrénées si dangereux , en hiver surtout.
— Rassurez-vous , reprit Dolorès, j'ai été parfaitement protégée. Mais je m'empresse de vous parler du but de ma visite. D'abord , chère et belle Rosemonde, j'avais hâte de vous revoir... Mon cœur vous demandait depuis longtemps.
— Vous savez donc maintenant mon nom véritable? dit celle-ci. Et cette découverte, mademoiselle , n'a en rien altéré l'amitié dont vous m'honoriez?
— Que dites- vous là, mon Dieu? reprit mademoiselle de Fontarabie. Est-ce que l'amitié véritable et élevée mesure , pèse et calcule?... Je vous aimais marquise de Montplaisir... je vous retrouve reine o\x déesse... donnez-moi votre main.
Ces choses-là , dites avec tout l'abandon , toute la confiance d'un attachement aveugle , avaient un charme infini. L'accent de Dolorès était si touchant dans ce moment-là !
— Voyons , ma belle amie , dit Rosemonde , quelle affaire vous amène ? Car je vois bien que vous avez un gros secret qui vous oppresse.
— Oui , repondit Dolorès , hùtons-nous ; vous avez du monde, je crois... Je suis importune...
— Jamais, Dolorès, jamais! J'ai deux amis à souper... L'un est mon élève... Vous savez...
— Grand Dieu! il est ici?... reprit Dolorès.
— L'autre est un homme... très-respectable...
— Eh bien ! reprit mademoiselle de Fontarabic, apprenez tout mon chagrin , tout mon malheur... Oh ! je n'oserai jamais vous dire cela.
— Je vous aiderai,répondit Rosemonde en bonne personne. Vous avez une inclination... contrariée.
— Contrariée , mon Dieu! reprit Dolorès levant au plafond ses beaux yeux humides , dites persécutée par la haine et la calomnie. . .
— Voilà qui est sérieux , Dolorès... Celui que vous aimez...
— Eh ! grand Dieu ! depuis hirr au soir il est écroué dans une prison d'état , ii la Rnsiilh'.
— Oh ! juste ciel ! dit Rosemonde ; le malheureux , il a donc insulté un ministre, ou une femme des petits soupers ? Il a été rebelle au roi , peutêtre ?
— Non... Mais laissons-là les crimes qu'on lui fait -j cherchons à le tirer de la Bastille... il y mourrait de désespoir...
— Il est certain , dit mademoiselle de Champ- Fleury, que , de l'adoration de votre visage à l'aspect du visagea atroce d'un guichetier, la transition est un peu brusque , désolante...
— J'ai appris , chère Rosemonde , répondit Dolorès , que vous avez à la cour un crédit puissant. . . en ce moment. Vous l'avez en tout honneur, ce crédit , j'en suis convaincue , et je viens vous supplier d'intercéder pour le malheureux prisonnier. Il est innocent... on l'a calomnié.
— Je ne vous demande pas, dit Rosemonde, qui vous a parlé de ce crédit. A Paris, une dame de l'Opéra un peu en faveur ne peut pas éternuersans
LES OFFiCIERS DU KOI. 27^
que tout le monde ne la salue ; la pirouette a cela de désolant et de glorieux qu'elle fixe l'attention des plus grands esprits comme celle des plus mesquins petits garçons. Mais enfin tel qu'il est, ce crédit je vous l'offre , et de grand cœur. Tenez , j'ai ici , dans celte salle à manger , l'homme qui est mon appui à Versailles. C'est une loyale counaissance qui date de peu de jours. Souvent l'amitié d'hier a bien des avantages sur l'autre; du moins elle n'est point usée. M. de Choisy, dont il est question , est un homme excellent et d'une parfaite éducation. Je vais vous le présenter, Dolorès. Vous aurez tout autant d'éloquence que moi ; laissez parler vos yeux et votre sourire ; M. de Choisy résiste peu aux belles idoles.
— Ah ! dit Dolorès , je tremble... Jamais de la vie je ne me trouvai en pareille situation... Mais je tiens à garder mon masque.
— Prenez garde, reprit Rosemonde ; la moitié de votre visage n'obtiendra peut-être que la moitié de ce que vous demandez. En bonne justice, on
n'en pourrait savoir mauvais gré à M. de Choisy.
— Non ! non ! dit Dolorès , je garde mon masque... Ce marquis Pompée qui est là... quelle confusion !
— Oh ! rassurez-vous, répliqua Rosemonde , le marquis est aujourd'hui un fougueux guerrier que la gloire aveugle et que ses mérites enivrent. Cependant vons y tenez ; vous garderez votre loup.
Rosemonde quitta Dolorès, et rentra dans la salle à manger où elle faillit rire aux éclats en voyantlecolonelPompée, qui avait bu prodigieusement, renversé dans son fauteuil, le nez en l'air, et la main posée encore sur un verre de vin de Champagne à demi plein. Il dormait d'un sommeil olympien devant M. de Choisy qui , ayant établi une petite batterie de boulettes de pain sur un verre renversé, s'amusait à coup de doigts à cribler le visage rubicond du héros. Le feu était vif et bien dirigé ; ce qui donnait à la main gauche du dormeur l'agréable et perpétuelle occupation d'un chasse-mouche.
LES OFFICIERS DU nOI. 275
^ îl est poli ! dit Hosemonde , en riant et à demi-voix.
— jMa foi , reprit M. de Choisy , il s'est mis à me démontrer de si belles choses sur ses mérites , sa position, son avenir, son grand mariage (tonjours certain quand il en voudrait), et puis sur l'art de la guerre , sur la ville , la cour et le gouvernement; il a dit tant de merveilles, et arrosé le tout de tant de vin d'Aï , qu'il s'est endormi. Son grand esprit voyage dans l'infini des songes , tandis que j'ai établi un siège régulier devant son respectable nez.
— C'est charmant , monsieur le comte, dit Rosemonde,mais veuillez me suivre et laissez le dormeur, vous ne perdrez rien au changement de scène.
M. de Choisy suivit Rosemonde, et ne fut pas
médiocrement charmé de la belle apparition qu'il
trouva dans le salon. Cette taille de nymphe , cette
noble pose , cet air de tête , ces mains , ces pieds,
cette atlitu le à la fois enchanteresse et majestueun. is
274 LES OFFIClEllS DU ROI.
se , le comte vit tout cela du premier coup d'œil: il était connaisseur.
Dolorès avait remis son demi-masque ; elle se leva , salua M. de Choisy , et reprit sa place.
— Mais dit le comte à Rosemonde , c'est de la dignité , de la beauté et de la grâce au suprême degré.
— Monsieur le comte, reprit mademoiselle de Champ-Fleury , nous gardons notre masque, et vous nous permettrez par conséquent de vous parler très-franchement à travers le voile de l'incognito. Nous sommes très-fière , mais un peu timide. Peut-être sommes-nous timide parce que nous sommes fière.
Alors Rosemonde demanda à M. de Choisy si la belle inconnue j)0uvait compter sur son extrême obligeance , et son crédit auprès du roi pour oi)tenir la grâce d'un homme d honneur écroué tièsinjustement dans une prison d'élat.
— Madame, mademoiselle, madame.., reprit le
LES OFFICIEKS LU UOI. 275
coiiite, peut compter sur moi... Je ferai, certaiuemeut (le mon mieux dans cette affaire.
Et le gentilhomme le plus galant et le plus amoureux de sou temps regardait dans ce momentlà Dolorès avec une admiration presque, passionnée.
Dolorcs n'avait jamais vu le roi, mais elle éprouvait un trouble involontaire devant M. de Choisy. Cependant elle se mit à le remercier en termes presque affectueux.
— Vraiment! reprit M. de Choisy, je ne comprends plus rien aux gens du roi , à MM. de la lieuteuance générale, non plus qu'à MM. du parlement. Peut-on être assez gauche, peut-on méconuaitre les intentions de S. M. au point de causer des chagrins aux plus belles , aux plus aimables personnes du monde! Votre protégé , mademoiselle, ajoula-l-il , sortira de prison ; je le tiens pour trèsinnocent jiuisquc vous vous i^ndez garant de sa conduite. VOyon;-; , ccpi^udaut , (jue peut-il avoir fait ?Ne faut-il pas que j'en parle au loi?
2TC LÉS OFFICIERS DU IlOI,
En parlant ainsi , M. de Choisy , qui ne résistait pas à de bonnes et agréables habitudes, allait s'asseoir sur un carreau, aux pieds charmants du beau masque ; il allait lui prendre les mains et les baiser très amoureusement , lorsqu'il se sentit toucher légèrement à l'épaule par Rosemonde. Il comprit à Tiustanl qu'il faisait fausse route et qu'un cassecou l'attendait probablement au bout du chemin qu'il prenait. Se mettant alors h la cheminée, le dos tourné à la porte de la salle à manger , le coude sur le velours du manteau du foyer et le visage à demi-pris dans la main, il se mit à regarder attentivement toute la personne de mademoiselle de Fontarabie. Elle, avec la dignité de l'innocence et le calme que donne une haute position sociale , commença à donner à son protecteur quelques détails sur son protégé. Rosemonde veillait à ce que le colonel ne fut point interrompu dans son sommeil ; elle allait et venait dun appartement à l'auti'e, légère comme une nyniphe, douce et soiniaiile romiue Tlébi'.
LES OFFICIfcRS DU UOI.
— Mais, dit M. de Choisy en se penchant beaucoup vers le masque noir , ceci ne m'est pas étranger ; ceci ressemble assez bien à l'affaire d'hier à Versailles.
Dolorès n'avait nommé personne encore.
— Voyons , mademoiselle, reprit-il , continuez votre adorable confession. J'écoute seul; je suis très-discret , et je puis quelque chose auprès du gouvernement , auprès du roi.
Nous vivons sous un prince ennemi de la fraude.
— On le dit si bon le roi ! ajouta Dolorès.
— Ah ! s'il est bon , juste ciel ! répondit M. do Choisy enchanté de l'à-propos. Vous ne sauriez croire jusqu'où il pousse la bonté ! Tenez, mademoiselle , je le connais ; il ne résisterait pas à quelques mots bienveillants de votre charmante bouche, si vous vouliez les lui aller dire tête-à-téte quelque part.
Rosemonde voyait avec une certaine inquiétudi; M. de Choisy retomber tonjoui s et comme malgré
lui dans ses inclinations; elle s'aperçut qu'il s'approchait d'un peu près de Dolorès , et qu'il se penchait un peu trop amoureusement. Marchant à pas de loup sur le tapis elle arriva jusqu'à l'imprudent comte, et de son joli doigt lui tappa encore sur l'épaule.
— Ah, diable! dit en lui-même M. de Choisy en se relevant , je suis donc terriblement enclin à la tentation ! — Enfin ; mademoiselle , reprit-il d'une voix plus haute , il faut que vous ayez la bonté de me nommer le coupable. Sa Majesté ne peut cependant faire relâcher tous les prisonniers des maisons d'état pour que votre protégé inconnu puisse étie compris au nombre des graciés. Voyons, jo me doute de tout l'intérêt qu'il vous inspire ; sur ce point-là vous pouvez vous rassurer ; je le trouve riiomme du monde le plus heureux et voudrais bien, pour ma part , porter un nîoment ses fers.... Voyous, mademoiselle, le prisonnier se nomme!...
Dolorès , par une révélation mystérieuse et instantanée y comprit que le moment était solennel ot
qu'elle allait jouer peut-être son avenir et celui du prisonnier. Mais l'heure était arrivée , la position était forcée ; fatale ou non, il fallait accepter sa destinée. Dolorès, en femme forte, en noble fille de grande maison , en fière Espagnole , accepta tout, heur ou malheur, sans plus hésiter. Levant alors son masque :
— Monsieur le comte , dit-elle , d'une voix ferme et douce , celui que vous appelez mon prO' tégéj, celui de qui je m'honore d'être aimée , le généreux prisoiini(ir de la Bastille, se nomme le capitaine Raoul de Montaran.
— Ah ! je m'en doutais, dit M. deChoisy en faisant quatre pas en avant.
— Lui , Montaran!... reprit Roscmonde , comme étourdie d'un coup de foudre.
— Sans doute, sans doute, dit le comte, quoi d'étonnant à cela? Le capitaine est jeune, ardent, romanesque ; il a une mauvaise tête , mais il a de Tàmeet beaucoup d'audace , de fierté... Déplus, il doit être fort épris (et on le serait à moins). Quoi
d'étonnant qu'il soit aux pieds de mademoiselle et qu'il en soit aimé?
— Oh ! non , rien ne m'étonne, ajouta Rosemonde qui s'était assise et dont l'émotion était visible. Rien ne saurait m'étonner ; seulement , mademoiselle me permettra de lui dire qu'elle a bien dissimulé avec moi les sentiments de son cœur.
— Allons , dit M. de Choisy , ne voulez-vous pas, ma belle reine , que mademoiselle vînt vous raconter ce qu'elle avait beaucoup de peine à s'avouer à elle-même ! Eh ! ne savez-vous pas que le cœur d'une jeune fille est presque toujours un charmant imbroglio ; il s'y fait le diable là-dedans et sans qu'on y puisse rien voir ni comprendre.
Rosemonde, enfoncée dans un fauteuil, le coude sur le velours et la main sur les yeux, ne voyait, n'entendait plus rien, tout entière à la fièvre de ses pensées tumultueuses. Quant à Dolorès, à qui le trouble de mademoiselle de Champ-Fleuiy n'a-
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vait pas échappé, elle restait calme et résignée, attendant tout événement.
— Mademoiselle, reprit M. de Choisy, le capitaine Montaran, vous le savez aussi bien que moi, est très gravement compromis. Sans parler de ce dont on Taccuse relativement à un voyage secret fait en Espagne, il fut hier la cause, le moteur peut-être, d'une insubordination très-coupable de la part des gardes-françaises. Le roi a été presque insulté...
— Monsieur le comte, dit Dolorès dont le visage pâle était d'une expression sublime, veuillez dire au roi que, si quelqu'un est cause de l'espèce de révolte qui eut lieu hier à la parade, cette personne n'est autre que moi-même.
— Vous, mademoiselle? reprit vivement M. de Choisy. Quoi ! vous feriez de la rébellion au roi de France, à Louis XV? Ah ! je plains alors sincèrement Sa Majesté.
— C'est moi, monsieur le comte, qui, deux ou trois jours avant la parade, cherchai à gagner To-
pinion, à réveiller Tenthousinsme de quelques sous-officiers en faveur du capitaine Montaran, indignement calomnié. C'est moi qui engageai ces militaires à s'adresser directement à Sa Majesté pour que leur brave officier leur fût rendu. S'ils ont mis dans leurs démarches, dans leurs manifestations, plus d'énergie qu'il ne convenait d'en avoir... je le répète, je suis la seule cause de ces désordres, la seule coupable, et je vais, s'il le faut, me livrer à M. le lieutenant-criminel.
— Arrêtez-vous là, mon bel ange, dit M. de Choisy transporté, ravi de tant de grâces et de beauté. Comme vous prenez les choses, bon Dieu! Eh ! c'est bien plutôt au roi qu'il faudrait vous rendre ! Laissez donc en repos ce vilain lieutenantcriminel, qui n'est habitué à parler qu'à des rustres et à des forcenés. Voyons, mademoiselle, lâchons entre nous d'arranger cette malheureuse affaire. Je verrai le roi , je parlerai chaudement pour le capi taine ; le roi, probablement, fera grâce, mais je prévois à quelle condition ; condition très
douce, parce que Sa Majeslé, comme vous le disiez tout-à-l'heure gracieusement, est très bonne et très généreuse...
— Ah ! monsieur, dit la charmante et noble jeune fille, rien ne me coûtera pour prouver au roi toute ma reconnaissance.
— Puisqu'il en est ainsi, reprit le comte, les affaires de M. de Montaran sont en bon chemin. Sa Majesté fera grâce pleine et entière, mademoiselle, si vous, qui êter- la coupable réelle, comme vous l'assurez, vous promettez de vous rendre à Trianon, seule, entendons-nous, pour remercier Sa Majesté en audience particulière.
Dolorès regarda un moment M. de Choisy; ses yeux étonnés semblaient dire : Le roi met un prix bien léger à ses insignes bontés. Dolorès, âme élevée et candide, planait dans une région trop pure pour soupçonner la réalité vicieuse d'une époque toute de sensualisme raffiné, de plaisirs libertins. Cioyanl donc ne promettre qu'un ;icte tout naturel et honorable de reconnaissance :
— Monsieur, dit-elle, veuillez assui'er Sa Majesté que j'irai en personne la remercier de la grâce qu'elle aura daigné accorder.
— C'est à merveille, mademoiselle, reprit le comte; une noble Castillane n'a que sa parole.
Et, s'approchant alors d'un petit secrétaire, orné de médaillons de porcelaine de Sèvres, il prit du papier et se mit à écrire rapidement. Puis, cachetant avec soin sa lettre avec une cire parfumée, il imprima pour sceau le cachet de sa bague.
— Voici, mademoiselle, dit-il, un billet pour M. le gouverneur de la Bastille; un billet qui adoucira singulièrement la situation du prisonnier jusqu'à sa mise en liberté complète. En le portant vous-même, ce sera un moyen puissant d'obtenir encore plus pour M. de Montaran. La lettre de grâce sera expédiée par ordre de Sa Majesté ellemême, je n'en doute point. Quant au voyage à Trianon, souvenez-vous, mademoiselle, que la reconnaissance est une des plus saintes vertus.
Dolorès reçut le billet avec une expression de
LES ornciEus du roi. 28j
gratitude si touchante, que Rosemoiidc fut sur le point de la désabuser. Mais Rosemonde était sous la puissance d'une fièvre terrible et dont l'accès se prolongeait encore : la jalousie! Rosemonde, plus qu'elle ne l'avait cru, avait de l'amour pour le capitaine de Monlaran.
Ce fut en ce moment qu^on entendit un grand bruit de cristaux cassés dans la salle voisine. Le colonel Pompée, qui rêvait à ses campagnes futures, sans doute, venait de s'éveiller en frappant de vigoureux coups de poing sur la table, qu'il prenait pour un champ de bataille. Épouvanté de ses propres hauts faits. Pompée s'enfuit de la salle à manger et parut tout-à-coup sur le seuil de la porte du petit salon. Là, un spectacle bien autrement étourdissant l'attendait. Devant lui se trouvait sa belle fiancée, qu'il croyait en Espagne, sous l'égide de quelque noble dame, ou par-delà les grilles d'un couvent, attendant avec impatience l'heureux moment de conclure une union désirée. Pompée voyait devant lui mademoiselle de Foula-
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rabie eu personne, c'est-à-dire la plus fièie, la plus pure, la plus sévère de toutes les jeunes filles de France et d'Espagne, en compagnie d'un roué de la cour et d'une danseuse de l'Opéra, à minuit et dans une petite maison du quartier d'Anlin. Pompée crut rêver, ou tout au moins, comme il avait bu outre mesure, il se crut sous l'intluence de quelque hallucination bachique.
Dolorès n'eut pas le temps de remettre son loup de satin noir en voyant apparaître la brillante figure du colonel ; mais faisant une belle révérence adressée à tout le monde en général, elle sortit du salon, légère comme une chevrette des montagnes delà Catalogne. M. de Choisy courut après le ravissant fantôme qui semblait glisser sur le parquet ; sa courtoisie fut en défaut. Mademoiselle de Fontarabie, remontée en carosse, reprenait rapidement le chemin de la Bastille.
— Mon cher colonel, dit M. oe Choisy en rentrant, nous causerons ui! [jCu de votre graud mariage.
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— Qui est cette jeune fille, moiisieui* le comte? demanda le marquis encore entre deux vins. Elle ressemble terriblement...
— Mon cher marquis, répondit le comte, apprenez que, lorsque nous sommes ivres, toutes les jeunes fdles se ressemblent.
— Vous avez raison, monsieur, reprit tranquillement le colonel Pompée.
Après une demi-heure donnée au café, Rosemonde de Champ-Fleury, qu'une migraine subite venait de saisir, pria M. de Clioisy de lui permettre de se retirer. Le comte, d'ailleurs, venait de demander sa voiture. Pompée passa la nuit dans le petit salon, dormajit sur un canapô comme au bivouac.
Avant de quitter le ))elit salon de Rosemoiide, personne n'avait rcmar |ué que M. de Clioisy avait ramassé un très beau mouchoir de batiste, encadi é d'une large dentelle d'Angleterre, brodé à l'un de ses coins d'un chiffre composé de deux leltivs (un
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Del une F), et, au coin opposé, d'un médaîllou, aux armes ducales de la maison de Fontarabie.
M. de Choisy, ayant aperçu le mouchoir sur le tapis, après le départ de Dolorès, s'était hâté de le cacher dans sa poche, sans arrière-pensée aucune, sans projet hostile, i^ardons-nous de le croire, mais comme un souvenir doux et parfumé de cette agréable soirée.