LA LETTRE DE GRACE
XIÏI
La scène de désordre qui avait eu lieu sur la place d'Armes, à Versailles, n'eut d'autre résultat queTarrestatiou de Montaran et de La Rose. Vin^'t ou trente mutins furent consignés à la salle de police. La fermentation commença à s'apaiser au bout de quelques heures, et, à la fin de la journée, tout rentra dans l'ordre. Les liardcs-françiiises avaient trop le sentiment du devoir et de la discipline pour persévérer longtemps dans une insu-
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boidination coupable. D'ailleurs, la nuit étant venue avec ses vives et agréables distractions, les braves gens oublièrent bien vite leur coup de tête du matin. Le lendemain, on porta de très humbles excuses aux pieds du roi, et Louis XV, qui ne demandait pas mieux, pardonna de grand cœur.
La clémence royale s'étendit beaucoup plus loin. Après trois jours de régime pénitentiaire, M. de La Rose vit ouvrir devant lui la porte du guichet de la Bastille, et il reprit en toute hâte la clé des champs. A Versailles, les excellents camarades fêtèrent, au Grand Bacchus, le retour du beau sergent.
Le soir du même jour, quelques heures après hï sortie de La Rose, le capitaine Raoul de Montaran recevait aussi, dans son cabanon, l'agréable nouvelle de sa mise en liberté. Une lettre de grâce avait été expédiée du cabinet même de Sa Majesté.
Le jour baissait et déjà la lumière rougeâlrc des liuiternos à réverbère pointillait (;à et là dans le
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brouillard, sur l'esplanade de la Bastille. M. de Montaran, qui venait de passer le seuil de la terrible porte de fer, s'avança d'un pas rapide vers le terrain où stationnaient d'ordinaire quelques carrosses de place. Il avait hâte de se rendre chez sa libératrice. Les carrosses manquaient en ce moment. Le capitaine commençait à se livrer à de terribles impatiences, et il allait résolument s'aventurer à pied à travers le brouillard et la boue, lorsqu'il se vit accoster par un homme qui l'avait suivi depuis le guichet de la forteresse.
— Que me voulez-vous? lui dit brusquement le capitaine.
— Monsieur, répondit cet homme revêtu d'un large habit gris, je suis chargé de surveiller la sortie d'un prisonnier nommé M. de Montaran.
— C'est moi-même, répliqua Raoul.
— Alors, monsieur, voici une lettre que je dois remettre en vos mains. On tenait beaucoup à ce (jue vous l'eussiez aussitôt après avoir i)assé le seuil de la prison. .T'étais là, près de la porte, à vous at-
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tendre. On m'a très bien payé pour cette garde.
Cet homme disparut avec une incroyable rapidité. Montaran jirit la lettre, dont il ne reconnut pas l'écriture ; et, comme l'aventure lui paraissait aussi sérieuse que singulière, il se hâta d'entrer au corps-de-garde qui se trouvait sur la place, bien certain d'y être reçu cordialement. Il se nomma à l'officier du poste. C'était un lieutenant du régiment de Berry. L'officier l'introduisit dans la salle d'Armes, où il y avait grand feu. Montaran alla s'asseoir sur un banc, au bout d'une longue table chargée de brocs et de gobelets d'étain, et, à la lueur de deux chandelles, il ouvrit la lettre; elle était sans signature. Raoul fut tenté de la jeter au feu.
Il eût fait sagement, sans doute : la lettre était une lâcheté anonyme. Cependant la colère et la curiosité l'emportèrent. Raoul lut d'un bout à l'autre l'écrit qui lui était adressé. Repliant ensuite le papier, il le remit dans sa poche, de l'air le plus calme en apparence ; puis il remercia l'officier et
quitta le poste d'un pas tranquille; mais tous les soldats avaient remarqué l'altération des traits du capitaine de Monlaran au moment où il sortait.
La nuit était froide et pluvieuse. Enveloppé d'un manteau , Raoul se rendit à la Chausséed'Antin et frappa à la porte de la petite maison de Uosemonde. Ce fut le nègre Lily qui le reçut. Mademoiselle do Champ-Fleury avait quitté laChaussée dans la journée. Le nègre ignorait où était sa maîtresse. Il avait ordre de l'attendre. Assis sur le canapé du joli salon octogone, le capitaine, que la fièvre dévorait, adressait à Lily quelques questions, auxquelles le pauvre nègre répondait avec une hésitation visible.
— Tu me trompes, affreux coquin, s'écriait de temps à autre le capitaine, .le finirai par te brûler la cervelle.
Ces manières-là, trop peu engageantes, sans doute, triomphèrent cependant de la résistance de Lily. Comme tous les nègres du monde, il avait |)Our la vie un goût très déterminé. Il hv réijohM
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donc à tout avouer au capitaine, sauf à s'enfuir après du logis de sa maîtresse. Raoul acquit la preuve que, quelques jours auparavant, dans la nuit, à un petit souper, sa lettre de grâce avait été signée par M. de Choisy (dont il connaissait bien le véritable nom), et remise à mademoiselle de Fontarabie elle-même. L'écrit anonyme remisa Montaran confirmait tout soupçon. Il assurait que Dolorès avait demandé à son royal séducteur la lettre de grâce du capitaine, comme dernière fiche de consolation , ou plutôt comme congé définitif donné à un ambitieux extravagant, à un officier de fortune qui avait rêvé une grande alliance. Tout se trouvait expliqué. Rosemonde était une infâme qui avait prêté sa maison ; Dolorès avait cédé aux éblouissantes perspectives de la grandeur souveraine ; et lui, Raoul, était la dupe ridicule de ses propres illusions. On avait poussé rironie jusqu'à la pitié... Au lieu de le tuer, on lui avait fait grâce, et on le chassait.
— Lily, dit le capitaine en se levant tout-à-coup
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par un bond nerveux, Lily, tu as vu la mort de bien près, mon ami. Tes aveux t'ont sauvé. J'ai dans mes poches deux pistolets qui t'auraient rendu muet pour longtemps, si tu avais poussé trop loin avec moi Tamour du silence. Adieu, Lily. Je serai discret, rassure-toi, et continue à servir fidèlement une dame aussi noble que l'est mademoiselle de Champ-Fleury.
— Ah ! dit le nègre, chez qui en ce moment la peur et la joie provoquaient un rire étrange, que je suis aise de tout ceci ! Je vois que mes confidences viennent de faire grand plaisir et beaucoup de bien à monsieur le capitaine.
— Beaucoup de bien, oui, mon cher Lily, dit Raoul en quittant le salon.
Et, comme il se trompait de porte :
— Par ici, monsieur, s'écria le nègre ; monsieur le capitaine allait entrer dans la chambre à coucher de mademoiselle.
— Peste! dit Raoul avec un sourire d'une incroyable ironie ; c'est un sanctuaire !
Il traversa l'antichambre et le vestibule , et regagna la rue. Lu pluie avait cessé, et la vivacité des étoiles promettait un beau lever de soleil. Raoul se dirigea vers la porte Saint-Honoré, où il était assuré de trouver des chevaux de poste à une certaine auberge qu'il connaissait, située près des jardins et du mur d'enceinte.