II
mande la permission de vous baiser le bout des
doigts.
c — M. le maréchal! s'écria la belle danseuse.
Allez bien vite le chercher et me l'amener céans,
tout chargé de ses lauriers de Mahon et de Lyon.
A-l-il encore mon perroquet? Allez, Pompée, allez
quérir ce grand guerrier,
' — 11 soupe au premier étage avec un certain
comte de Choisy, dit le billet, un homme aimable,
un maréchal des camps aux armées du roi.
— Amenez aussi le Choisy, reprit Rosemonde, je crois reconnaître cela.
Le colonel sortit et ferma soigneusement la porte du petit salon par un instinct involontaire de jalousie. Rosemonde, restée seule, se prit à réfléchir ou à rêver, un coude sur la table, le front dans la main, et montrant aux génies du plafond le bras nu le plus admirable du monde. Ce fut en ce moment que la porte du cabinet vitré s'eutr'ouvrit légèrement. Mademoiselle de Champ-Fleury allait jeter uu cri, lorsque l'homme qui paraissait devant
elle étendit la main comme pour la supplier de se rassurer.
Du premier coup-d'œil elle reconnut M. Prior, bien que celui-ci eût échangé son vêtement noir et à demi-ecclésiastique contre la tenue d'un honnête gentilhomme campagnard. Le manteau sous le bras gauche, le chapeau à la main, l'épée longue et passée dans les basques, le regard doux mais assuré, M. Prior saluait Rosemonde qui , se rappelant les dernières paroles du marquis au sujet du présent personnage, se prit à rire aux éclats, La frayeur même avail bien peu de prise sur ce charmant caractère. '''Tf
— Jo vois, mademoiselle, dit Prior, que la paix est déjà signée entre nous.
Et, déposant sur un fauteuil son manteau, son épée et son chapeau, M. Prior prit précisément la place du marquis eu face des beaux yeux, des beaux bras et des ravissants sourires de mademoiselle de Champ-FIcury.
— Comment! dit-elle, vous le remplacez! ici,
entêle-à-têteavecmoi?Maisc'estànepasycroire.
— Le vrai peut quelquefois n'être pas... Vous savez le reste, mademoiselle.
— Mais d'où sortez vous donc, monsieur, ou mon...sei...gneur. ..
— De grâce, mademoiselle , point d'injure! veuillez dire monsieur. Je sors de ce cabinet où j'étais cache pour avoir le bonheur de vous voir.
— Moi? vous vouliez...
— Vous cop.templer dans un doux tête-à-tête.
— Monsieur, j'aurais di'oit de me fâcher.
— Vous êtes beaucoup trop spirituelle pour cela, re[)rit M. Prior. Veuillez m'écouter ; les moments sont précieux. Vous avez enlevé le colonel ; je ne m'y opposais pas. Vous vous évertuez à en faire un homnîe, je suis bien loin de m'y opposer. Mais l'éducation at^hevée vous avez la secrète pensée d'épouser voire élève... et à cela je m'oppose de toute la puissance jt)e mon autorité. Vous riez, mademoiselle, donc vous êtes très sérieusement préoccupée de nies paroles. Vous êtes une femme
LliS OFFICIERS DU ROI. 55
supérieure, personne n*en doute moins que moi ; vous êtes une femme ravissante, je le vois mieux que personne. Mais vous êtes une femme dangereuse, et, après vous avoir priée d'abord de vous charger un peu de l'éducation du marquis, qui est destiné à de grandes positions, je dois par prudence surveiller de très près le nouveau gouverneur que je lui ai donné un peu témérairement, et même interrompre dès aujourd'hui le cours d'éducation. En conséquence, mademoiselle, veuillez remettre entre mes mains M. le colonel sans trop vous faire prier. Je crois d'ailleurs, entre nous soit dit, et bien bas, et à huis clos, que vous ne perdrez pas grand chose à cette séparation.
A ces paroles, les regards de M. Prier s'animèrent d'une lueur si singulière que Rosemonde ne put se défendre de baisser les yeux et de rougir légèrement.
— La chose est convenue, n'est-ce pas, mademoiselle? J'enlève à mon tour le colonel pour le présenter moi-même à Versailles.
,,— Sans ma permissiou, monsieur, reprit Rosemonde en jouant avec un couteau de table au manche d'argent ciselé ; sans ma permission spéciale et complète, nul ne touchera au colonel. '"*'
— Comment diable ! vous y tiendriez ! dit M. Prier.
— Comme l'on tient à un bon petit frère sans expérience.
"•^ Vous vous trompez, mademoiselle, reprit le malicieux personnage, et vous voulez dire : comme Ton tient à un petit cousin...
— Je ne comprends pas , monsieur , dit sévèrement Hoscmonde.
M. Prior, qui s'était versé un grand verre çle vin de Champagne, but tout d'un trait comme pour se donner du cœur.
— Vous ne comprenez pas, charmante? ajoiitat-il. Vous ne comprenez pas tout ce que le pcti
cousin peut avoir de séduisant pour une belle r, joyeuse lille ?
— Vous êtes un insolent ! répliqua Rosemonde en jetant à la face de Prier tout le reste du vin de Champagne qu'elle avait dans son verre.
— Mademoiselle, dit celui-ci en essuyant son visage, les rôles changent. Je vous envoie au Forl'Evêque pour vous apprendre h être polie, et j'enlève le marquis pour lui apprendre à commander un régiment. '^ Jn«ii9Ji,.>iI ol .M ,JiBl uA -
Il se leva pour aller quérir main-forte, mais la porte était fermée à clé. Il reprit sa place. Un instant après trois personnes entraient dans le petit salon. L'une d'elles se prit d'un joyeux fou rire en voyant mademoiselle de Champ-Fleury en téte-àtête avec quelqu'un : c'était le maréchal de Richelieu.
— Mon cher Marquis, dit-il au colonel, vous avez donc enfermé le loup dans la bergerie !
Le colonel Pompée de Montorgucil porta la ma1n à la garde d(^ sou épéc. M. Prier s'était levé, et siuis tirer le fer :
— Monsieur le marquis, dit-il, je vous arrête an nom du roi.
— Au nom du roi ! dit le comte de Choisy qui accompagnait M. de Richelieu.
Le maréchal de Richelieu jeta un coup-d'œil expressif à son compagnon , qui reprit en ces termes :
— Au fait, M. le lieutenant de police doit savoir ze qu'il fait.