‹ Les officiers du roiChapitre 3 sur 16 · LE COMTE DE GHOISY · texte numérisé non relu

LE COMTE DE GHOISY

Le souper du colonel Pompée de Montorgueil prenait un caractère sérieux. M, Prier exhiba l'ordre d'arrestation en bonne forme et la délégation que lui donnait le lieutenant-général de police pour arrêter lui-même le colonel, conimf si M. Prier était revêtu à cet effet d'un caractère officiel.

— J'en suis désolé, dit ccpennant M. le maréchal en s'adressant à Prier, mais la police me paraît terriblement déroger en celte occasion aux

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usages reçus. Le marquis de Moutorgueil est colonel aux gardes-françaises, et pur conséquent passible, en cas de délit, de la juridiction militaire. C'est un officier qui devrait venir ici demander au colonel son épée de la part de S. M. Qu'en ditesvous, monsieur le comte de Choisy? Vous êtes maréchal des camps et par conséquent très versé dans les statuts de la hiérarchie militaire et de la discipline.

Le comte était un homme de quarante-cinq à quarante-sept ans environ. II avait l'air moins âgé. Sa belle figure, sa taille bien prise, quoique déjà un peu forte, son œil animé et doux, un beau sourire, des mains superbes, des jambes faites à ravir et une mise des plus nobles et des plus simples, tout annonçait en lui un grand seigneur de la meilleure race et du meilleur ton. Il avait un défaut, avec tant d'avantages personnels : c'était une sorte d'hésitation dans toute circonstance un peu sérieuse. Le comte ne manquait certainement pas de cœur, mais d'énergie.

Au lieu de répondre hautement à M. de Richelieu, il se prit à sedandiner un peu sur ses jambes, et, s'a[)prochant d'une glace, il s'occupa des plis de son jabot. M. le maréchal réitéi'ason interpellation.

— Ma foi! monsieur le maréchal, reprit M. de Choisy, vous me prenez un peu au dépourvu. Il y a longtemps que je ne me suis vu dans le cas d'arrêter quelqu'un ou de me faire arrêter. Je trouve cependant le procédé de monsieur (il désignait Prior) un peu brusque. Quelle est la qualité de monsieur ?

— Gouverneur du marquis de Montorgueil, reprit vivement Rosemonde.

— Ah! dit M. de Choisy, une arrestation par ordre de la huute police me paraît un acte un peu exorbitant entre les mains d'un gouverneur de jeunes gens. M. le colonel n'est plus d'âge à être mis en pénitence Si M. le lieutenant de police avait voulu le condamner au pain sec et au bonnet d'àne, il aurait eu le droit do choisir, pour exécu-

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ter ses ordres, uu précepteur, un gouverneur si l'on veut. Mais ici il s'agit d'une incarcération dans une prison d'état... Diable! cela change la question. .JL^..uiaL

Le pain sec et le bonnet d'âne, habilement jetés au milieu de la scène, ramenèrent le bon rire et la belle humeur. Rosemonde donna le premier signal et lança à Prior un grand éclat de rire. Le colonel, dont les regards curieux dévoraient son adversaire, se prit à rire aussi et à lever les épaules; quant à M. de Richelieu, prenant la main de mademoiselle deChamp-Fleury, il se mit à baiser délicatement cette belle main en disant :

— Voilà, certainement, un très joli dénoûment, grâce à l'esprit de M. de Choisy et à votre étourdissante gaité.

M. de Choisy, très heureux de son succès, s'approcha aussi de Rosemonde. et, comme M. le maréchal de France tenait la main droite de la divine danseuse, M. le maréchal-des-camps s'empara de la main gauche. Assise entre les deux guerriers,

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mademoiselle de Cliamp-Fleury, fortifiée de ses grands paniers, ressemblail assez bien à une citadelle qui tient en échec deux généraux : le petit colonel, les bras croisés, contemplait le tableau en souriant assez franchement. Quant à M. Prior, dont le visage passait tour à tour du rouge pourpre au safran pâle, il marchait à grands pas d'un bout du salon à l'autre, les mains croisées derrière le dos, la tête inclinée, comme un homme qui fait un plan stratégique avant une attaque sérieuse. La situation ne pouvait se prolonger longtemps.

— Mais qui donc vous a dit. Messieurs , que nous soupions ici? demanda Rosemonde à ces deux généraux d'armée.

-Mfr*-Qui ? répondit M. de Richelieu d'un air pince.

Est-ce que nous ignorons vos démarches, petite fée?

»— ' Ah ! grand enchanteur, reprit la danseuse ,

vous ôtcs donc toujours cousin germain du diable?

— Toujours, ma charmante, et j'ai depuis longtemps grande fantaisie de quelques diableries

avec vous. i!^»i i^ /j ^.iiii;>ij;iii •>• luu'.ii ..

— Vous n'êtes pas dégoûté, monsieur le maréchal, reprit l'antre maréchal des camps des armées du roi. Quant à moi, poursuivit-il, toujours en tenant la main blanche et fine, quant à moi, je me ferais bien ermite, comme saint Antoine, si cette belle main-là voulait venir mé tenter !

— Convenez, colonel, dit M. Prior en passant derrière lui, que votre rôle ici est devenu très joli.

Le sarcasme entra comme une fine aiguille dans l'épiderme de la vanité du colonel. S'adressant alors à Prior, et voulant faire tomber sur lui sa mauvaise humeur, car dans ce moment-là Pompée avait de furieuses démangeaisons de battre quelqu'un :

— Convenez, Monsieur, dit-il, que vous ne vouliez pas le rendre plus aimable, ce rôle qui vous paraît ridicule. Du moins ces messieurs ne se cachent pas dans un cabinet à judas, pour conter fleurette à mademoiselle, qui, du reste, a bien assez d'esprit pour se tirer d'affaire.

— Monsieur le marquis, répliqua Prior en con-

LES OFFICIE ns hV IlOI. Cù\

tinuant sa promenade, si je me suis caché ici un moment, c'est pom* avoir voulu vous épargner la trop forte émotion d'une arrestation publique à l'Opéra. Il est des colonels aujourd'hui dont il faut ménager les nerfs et la sensibilité.

— Oui-dà ! Monsieur, reprit Pompée ; faites-moi donc la grâce de me répondre : de deux choses Tune, ou vous êtes un maître d'école chargé de fouetter les écoliers, ou vous êtes un officier chargé d'arrêter un officier? Mais je me trompe; peutêtre êtes-vous autre chose... Qui êtes-vous, Monsieur? Et qu'êtes-vous, voyons?

Ces dernières paroles furent prononcées avec une énergie dont Rosemonde croyait le marquis peu capable, et dont elle fut ravie. Livrant toujours ses deux mains aux illustres larrons qui en volaient et savouraient le parfum :

— Bravo, colonel ! s'écria-t-cUe.Oui, qui est ce M. Prior, et qu'est-il?

Prior s'était arrêté au milieu du salon, l'œil rn feu, pâle, les lèvres serrées :

66 LES OFFiCIEP.S lH ROI.

— Qui je suis ? reprit-il d'un accent sardonique, et |jur Dieu ! le colonel l'a très bien dit, je suis... je snis autre chose, selon son expression.

Et il reprit sa promenade.

— Savez-vous, dit le maréchal des camps au maréchal de France, savez-vous que, tandis que nous jouons ici, à nous trois, une délicieuse pastorale, ces deux messieurs ont l'air déjouer la tra*gédie?

— Monsieur de Choisy a toujours raison, dit le

duc de Richelieu. Allons, colonel, la main sur la

poignée de l'épée, la tête haute, les reins cambrés,

la pointe du pied droit en avant elle jarret gauche

plié, et puis d'une voix courroucée lancez ces deux

vers à Agamemnon, comme fait Lekain :

Rendez grâce au seul nœud qui retient ma oolèro , D'Iphigénie eiicor je respecte le père.

Ce dernier vers parut d'un effet électrique sur toute la personne de M. Prior. Il fut pris d'un saisissement nerveux et son visage pâlit d'une manière effrayante.

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— Monsieur, dit Rosemonde, vous êtes malade. Retirez-vous.

Mais l'homme supérieur reprit bientôt toute son énergie; et, s'arrétant en face des interlocuteurs, une main appuyée sur la nappe damassée de la table et l'autre main dans la veste :

— Messieurs, dit-il, cette scène, si elle se prolongeait, deviendrait ridicule, et je ne puis accepter un ridicule, ni pour moi, ni pour le service du gouvernement du roi. Laissant de côté le point de droit que l'on discutera ailleurs, j'en viens au fait. Je suis porteur d'un ordre d'arrestation venant directement du premier magistrat chargé de la jtolicc du royaume. Monsieur le colonel, marquis deMontorgueil. veut-il me suivre, oui ou non /

— Non î dit sèchement le colonel Pompée. M

— Oui, reprit d'une voix conciliante M. le maréchal des camps comte de Choisy, et je vais, moi, vous mettre tous d'accord, ajoiita-l-il.

— Ah! ah! dit M. de Richelieu, voilà M. de Choisy qui veut bien se mêler do nos affaires. Allons, tout marciicra a merveille.

G8 LES OFIlClfcUS Dl ROI.

— D'abord, reprit le comte, je demande une pi unie et du papier.

Rosemonde sonna. Un laquais apporta sur-lechamp tout ce qu'il fallait pour écrire. M. deChoisy mit trois minutes à griffonner une toute petite lettre que mademoiselle de Champ-Fleury s'amusa à cacheter.

— Bien, Mademoiselle, reprit M. de Choisy ; on voit que vous avez l'habitude des petits mystères.

Et il lui baisa le bout des doigts, au risque de se brûler le nez à la cire qui bouillonnait encore.

— Maintenant, ajouta-il en mettant l'adresse surla lettre, il ne s'agit plus que d'un peu de complaisance de part et d'autre. Voici une lettre pour M. le iieulenani de police, que je connais beaucoup, qui est un de nies amis... intimes. Il s'agit, monsieur Prier, et vous, colonel, de porter ensemble, et à riustant niôuje, la lettre à son adres;e. M. le li('uI(Mi:uil-géuéral, après l'avoir lue, vous lépondra , ii vous, iiionsicur Piior, qu'il liouvo votre conduite admirable, et à vous, colonel, qu'il

trouve votre conduite parfaite. Il vous demandera, en outre, d'en référer au roi ; et cela étant. Messieurs, vous lui donnerez votre parole d'honneur de vous trouver l'un et l'autre dennain à Versailles, où M. de Richelieu que voici, en sa qualité de premier gentilhomme de service et à'année, vous introduira lui-même auprès de Sa Majesté.

— Sublime! s'écria M. de Richelieu. Ce jugement vaut tout Salomon. Acceptez, Messieurs ; je vous donne ma parole d'honneur que vous ne pouvez mieux faire,

— J'accepte, dit M. Prior.

Le colonel consulta les beaux yeux noirs de Rosemonde, et ces beaux yeux répondirent : Acceptez.

— Fort bien! Messieurs, reprit M. deChoisy. Partez donc au plus tôt. Voici ma lettre.

— Colonel, dit Rosemonde, vous avez mon carrosse ; il vous ramèneia ici.

— J'ai aussi le mien, reprit M. Prior.

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— Vous avez le vôtre, monsieur de Richelieu? demanda le comte de Choisy.

— Oui, sans doute, monsieur le comte, répondit le maréchal; mais à quoi bon mon carrosse en ce moment? / muii n

— X vous amener chez M. le lieutenant du [)0lice, maréchal, et à vous ramener.

— Gomment?.... Je ne comprends pas cette charmante plaisanterie.

— Vous comprenez très bien, Monsieur le duc, cai- vous avez de Tesprit autant que persoinic. Vous comprenez très bien que c'est vous que j'ai l'honneur de donner pour patron au petit colouel, et qni dm-ez appuyer de votre haut protectorat toute cette affaire, l'éclaircir , la terminer eî en rendre compte au roi demain matin. Cela l'intéressera beaucoup ; vous racontez si bien ! Comprenez-vous, Monsieur le duc?

— Parfîiitement, Monsieur le comte, reprit Richelieu qui venait de voir de quels yeux M. de Choisy regardait mademoiselle de Champ-Fleury.

— Mais enfin, se demandait à elle-même Rosemonde très étonnée, qui donc est ce M. de Choisy ? Qui donc est ce maréchal-des-camps qui cioiiiie presque des ordres à un maréchal de France?

Le duc quitta la place, non sans un secret (ié[!it qui perçait imperceptiblement. Il reçut la lettre des mains de M. de Choisy, et, après les adieux les plus tendres à la citadelle imprenable, il leva ie siège en vieux tacticien.

M. de Richelieu venait de reconnaître, avec un certain frisson de vanité blessée, qu'un général plus puissant que lui, sinon plus habile, voulait se charger seul d attaquer la pince de guerre.

— Marchons, Messieurs, dit-il, et dépêchons, je vous prie; M. de ('huisyestimpatientde nous revoir.

Ils sortirent tous les trois. Avant de i)asser le seuil de la porte du salon, le colonel se retourna brusquement et jeta un regard expressif à sa belle rieuse, qui par un signe non moins expressif l'invita à se rassurer ploincnienl au sujet de toute éventualité.

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Décidément Rosemonde aimait trop le danger.

Dès que M. de Choisy et Uosemonde se trouvèrent seuls, fort étonnés l'un tt l'autre de ce tête-àtête imprévu, ils prirent leurs sûretés, chacun de sou côté. Le comte examina, sans en avoir l'air, le petit verrou de la porte d'entrée, et mademoiselle de Champ-P'leury, à son tour, et comme par distraction, s'assura d'une sonnette à la portée de la main. Chacun suivait la loi de son instinct.

— Parbleu ! Mademoiselle, dit le comte en se rapprochant d'elle, si je comprends un mot à cette arrestation, je veux ne trouver jamais grâce devant vos beaux yeux. Le colonel vous a enlevée, dit-on , ou vous l'avez enlevé. Que diable cela peut-il taire au gouvernement du roi?

— Eh ! vous ne voyez donc pas, vous. Monsieur le médiateur, que le gouvernement du roi est dupe et) cette occasion comme en bien d'autres. On lui a persuadé qu'un colonel encore en tutelle chez sa tante avait déserté les drapeaux parce qu'il avait pris le chemin de l'école pour se rendre à son ré-

giment. Nous ne voulions pas enlever un si digne colonel aux gardes-françaises, monsieur; nous voulions le leur rendre, mais après une petite éducation préparatoire. La famille de Montorgueil s'est effarée ; elle a cru son héritier aux mains d'une méchante fille, et le complaisant gouvernement du roi, à l'instigation de ce maudit Prior, a lâché un ordre d'arrestation contre l'enfant prodigue. C'est-à-dire que le gouvernement de Sa Majesté a tiré les marrons du feu.

— Vous êtes charmante , mademoiselle , dit M. de Choisy en rapprochant sou fauteuil. Vous expliquez les choses!... Vous seriez un excellent premier ministre.

— Vraiment ! reprit Rosemonde en éloignant insensiblement son fauteuil d'autant de lignes que celui du comte en avait gagnées. Dans tous les cas , si j'étais ministre , je me ferais beaucoup d'ennemis.

— Et pourquoi? demanda M. de Choisy en avançant encore son amoureux fauteuil.

— Pourquoi ? lépoiidit Rosemonde , parce que je chercherais à avoir pour amis des gens d'esprit et de cceur.

— Oh ! alors, vous auriez un très grand nombre d'ennemis, vous avez raison, mademoiselle.

Le fauteuil marchait toujours; celui de Rosemonde gagnait du champ aussi. Tout en causant et se promenant ainsi, les deux partners faisaient presque le tour de la table.

Tenez, Mademoiselle, dit tout-à-coup M. de Cboisy, les moments sont précieux, etla meilleure diplonjatie est de ne jamais laisser retarder sa montre. Je suis franc et d'une brusquerie bizarre peut-être 5 mais il faut que je me hâte de vous déclarer que JH vous aime à la folie ; déclaration parfaitement inutile, du reste, cardes mon entrée ici vous avez vu de vos yeux clairs et pénétrants que je devenais amoureux de vous.

— Ah ! mon Dieu ! s'écria Rosemonde en feignant de l'effroi, déjà!... nos amis n ont pas fait encore le quart de leur chemin.

— Je commence par la fin, n'est-ce pas? dit le comte que l'émotion gagnait de minute en minute; eh bien ! oui, ma charmante, je vous trouve belle, étourdissante, la plus irrésistible femme du monde, et je vous jure que je n'ai pas la moindre intention de résister à vous aimer.

— Voilà qui est clair, Monsieur le comte, reprit la belle institutrice du colonel Pompée. Il n'y a qu'un inconvénient à cela : c'est que je n'ai l'honneur de connaître M. de Choisy que depuis une demi-heure, et que, si je donne mon cœur ce ne sera jamais au hasard.

— Vous ne me connaissez pas assez, dites-vous. Mademoiselle? Hélas ! que j'ai grand peur du contraire !

— Au fait, reprit liosemonde en observant plus atientivement le visage du comte , je crois vous avoir vu déjà quelque part. Vuus êtes de la cour, Monsieur le comte?

— Mais je m'en flatte, dit M. de Choisy.

— Je vous aurai rencontré à Versailles un soir de ballet, chez le roi.

— Il n'y aurait rien d'impossible, ajoutait l'amoureux comte qui s'était mis à genoux sur un carreau devant elle.

— Je crois même que vous m'avez adressé la parole ! reprit Rosemonde.

— Peut-on vous voir sans vous dire qu'on vous adore ? répliqua M. de Choisy.

Toutefois, en homme gâté par son étoile, M. le maréchal-des-camps aux armées du roi commençait déjà à diriger ses attaques avec un peu trop d'emportement. C'était une faute avec un adversaire comme Rosemonde de Champ-Fleury, très habile tacticienne, très forte sur la stratégie, et qui avait toujours gagné la bataille au moment le plus imprévu. Les deux fauteuils avaient cessé leur promenade circulaire et fiévreuse, mais les baisements de main, les soupirs, les ardentes exclamations, les airs penchés et languissants et puis certaines peliles audaces assez bien dirigées, tout

LES OFFICIELS DU IlOI. 77

était employé par M. le général. Deux ou troisfoisla main de Rosemonde avait touché la sonnette d'argent, deux ou trois fois la main s'était arrêtée, soit qu'un pardon eût été demandé à propos, soit que la faute eût paru énorme de prime-abord et vénielle par réflexion.

— Monsieur le comte, dit enfin Rosemonde dont la patience égalait la magnanimité, savez-vous que, dans les conditions où nousson)mes, une femme comme moi pourrait très bien impunément tuer un homme comme vous !

— Me tuer! cruelle, reprenait l'amoureux général, ah! vous y parviendriez plus facilement qu'un boulet de canon.

— Oh! dans ces cas-là on fail moins do bruit que vous no pensez, Monsieur le maréclial-descamps.

Et sa physionomie prit une telle expression que le comte à genoux devant elle, eut un frisson de frayeur. H crut devoir se lover et reprendre son fauteuil.

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— Comment dites-vous cela , divine fille que vous êtes? demanda-l-il.

— Je dis, reprit-elie, que, dans un grand danger, une femme peut très facilement se sauver au moyen d'une petite lame très fine, si elle sait choisir avec art le point délicat pour la piqûre.

— Mais ce sont In des habitudes de scorpion, mademoiselle !

— Mon Dieu! monsieur le comte, remettezvous, ajouta Rosemonde. .le n'ai pas la moindre envie de vous tuer, parce que je suis convaincue que vous n'avez pas la moindre envie de m'amener à de fâcheuses extrémités.

— De manière , mademoiselle , que, dans une circonstance donnée, vous pourriez me piquer de la pointe d'un poignard?

— Dans un moment d'extrême nécessité , reprit paisiblement Rosemonde.

— Vous en parlez avec un calme admirable, mademoiselle. Je sais parfaitement que plusieurs de vos camarades tirent fort bien l'épée et pro-

voquent à des duels; mais j'ignorais qu'à l'Opéra on fît usage du poiguard ailleurs que sur la scène. Avgz-vous là ce fer redoutable?

— Le voici, dit Rosemonde en montrant le bout d'un manche d'or qu'elle se hâta de remettre dans la poche de sa jupe.

M. de Choisy avait fort bien reconnu la forme de l'arme et le sérieux de sa position à lui. Un peu décontenancé d'abord, il finit par reprendre sa place sur un fauteuil auprès de Rosemonde, et il lui parla de la sorte ou à peu près :

— Je savais que vous aviez du caractère; j'ignorais que vous eussiez de la vertu jusqn'ù tuer les gens. Je vous trouve fort belle, et comme vous me paraissez fort sage, vous me rendez doublement amoureux de vous. Vous plaire est difficile, vous éblouir est inutile, vous intimider est impossible. Cependant, le sort en est jeté, et je veux avoir de vous ce que vous ne donnez probablement à personne. Voyons, faisons un traité de paix. Aimez, vous l'argent? Je suis riche.

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80 LES (iFFiciËJis m- r.oi.

— Fi donc, monsieur le comte! dit Rosemonde. Du reste, apprenez que je suis riche aussi.

— Avez-vous de l'ambition ? Voulez-vous faire un grand mariage? Je suis puissant à la cour.

— J'ai refusé, reprit Rosemonde, un marquisat, un comté, un margraviat, un duché !...

— Diable ! avez-vous, laissant un peu de côté votre vertu , un penchant secret aux plaisirs , mais aux plaisirs extrêmes, fabuleux, ceux qu'on rêve dans la foule et qu'on ne peut rencontrer que près du trône? J'ai du crédit sur l'esprit du roi.

— Monsieur le comte, dit Rosemonde, la femme de France que j'envie le moins et que je plains le plus, est madame de Pompadour.

— Je m'y perds, dit M. de Choisy. Mais qui êtesvous, mademoiselle?

— J'allais moi-même vous adrossor cotte question, n;()iisi<Mir, ie|ii!t la ( !iaiii.;iiilt' h!l( ; ({iti rtesvous ?

LES OFFICIfcRS Dr JiOf. 81

— Moi ? vous savez mon nom, mon grade ; mon penchant aussi, vous le savez, inhumaine.

— Voyons, un peu de complaisance, monsieur de Choisy. Mettez-vous là , assis devant moi, et montrez-moi votre profil.

Le comte, fort embarrassé de la proposition, n'obéit pas moins à cette fantaisie, et, se tournant de côté, il posa comme pour un portrait. Mademoiselle de Champ-Eleury posa deux bougies en regard du visage du modèle et de manière à ce que la silhouette pût nettement se détacher. Puis , elle tira sa bourse et étala sur la nappe de la table une vingtaine de pièces d'or.

— Or çà, dit le modèle, toujours immobile et de

profil, est-ce que vous allez faire mon portrait et

me faire un cadeau par-dessus le marché? Cela est

peu dans les habitudes des peintres. Du reste, si

vous me prenez pour modèle, je dois vous déclarer

que je n'ai pas la prétention d'être un modèle de

vertus.

Rosemoiidc, ."jans écouter ce qu'on lui disait, II. 6

. I mm iNj

cherchait certaines pièces d'or dans le nombre de celles qu'elle avait étalées. Elle en prit trois ; et les regardant tour à tour très attentivement, elle regarda de même le profil du modèle qui ne pouvait suivre cette opération-là. Au bout de cinq minutes, remettant l'or dans la bourse, et la bourse dans sa poche, Mademoiselle de Champ-Fleury se leva, et, prenant du champ, à cause de ses grandes jupes et de ses paniers, elle se mit à faire trois superbes révérences à M. de Choisy.

— Ah ! s'écria celui-ci, je suis vendu. Et il se leva presque effrayé.

— Vendu, non, Sire, pas plus que je ne le suis moi-même, mais bien reconnu.

M. le comte de Choisy était bien Louis XV luimême qui, selon ses capricieuses fantaisies, on le sait bien, et tous les mémoires de son règne sont là pour en témoigner, courait souvent les aventures avec quelques bons amis, ses sujets aux grands appartements de Versailles, ses camarades aux bals masqués et aux petits soupirs.

LES OFFICIEUS OU KOI. ^5"

— Mademoiselle, dit le roi , vous avez de l'cspiitet vous me prouvez que rien n'est plus commun qu'un visage de roi , puisqu'il est dans les mains les plus nobles et les plus viles, selon la destinée d'une pièce de monnaie. J'ai grande envie de défendre à l'avenir de frapper les louis et les écus de si\ livres à mon efligie ; si cela est glorieux, c'est aussi extrêmement gênant et compromettant. Mais revenons à notre traité, peut-être sera-t-il pins facile à conclure maiuteiiant à visnge découvert.

— Sire, (lit llosemonde, voici mes condilions : si, dans six mois, à partir de ce jour, le roi m'accorde les trois choses que je vais lui demander, moi Rosemonde de Champ-Fleury, je n'aurai plus rien à refuser à Sa Majesté... très chrétienne.

— Six mois! s'écria M. de Clioisy (Louis XV), mais c'est toute la vie.

— Vous engagez-vous. Sire, à m'accorder les trois choses dans un mois ?

84 LES OFriCIEUS DU I\OI.

— Demain, cette nuit... ajouta le comte.

— Eh bien! Sire, voici. Le roi s'engage à rompre le mariage projeté entre mademoiselle Dolorès de Fontarabie et le colonel aux gardesfrançaises , marquis Pompée de Montorgueil, et à ne jamais permettre que ce mariage ait lieu.

— Pardieu ! je m'y engage, dit vivement M. de Choisy. Et, si vous le voulez même, charmante, je vous donne en propriété et en jouissance le colonel.

— Merci de vos bontés, Sire, reprit en souriant Rosemonde... Seconde condition : le roi s'engage, d'ici à six mois, à chasser de France M. Prier et tous ses pareils...

— Ah ! le traître ! ah ! le pendard ! Si je le chasserai ! je le crois pardieu bien ! s'écria le comte, et demain s'il le faut.

— Dans six mois, sire, c'est assez. Troisième et dernière condition qui m'obligera moi-même à ne rien refusera Louis XV le bien-aimé.

— Voyons, dit avec impatience M. de Choisy.

LliS OillClEKS DL l\OI. 85

— Le roi s'engage d'houneui', reprit Rosenionde, à récompenser en France, d'ici à six mois, tous les talents et à soulager toutes les misères.

— Que me demandez-vous là ! s'écria M. de Choisy tout effaré. Mais, est-ce donc possible? Puis-je deviner toutes les misères? Puis-je tendre la main à tous les talents? Vous me demandez l'impossible, méchante que vous êtes. Rétractez cela. Mademoiselle, rétractez.

— Moi ? reprit Rosemonde. Ce serait une lâcheté; ce serait déserter la cause des talents et de la misère. Ah! Sire, vous ne pouvez souscrire à ma troisième condition, et vous vous croyez un grand roi I

— Je ne me crois pas du tout un grand roi, mademoiselle, reprit le comte ; je suis même, je vous l'avoue, souvent fort ennuyé d'être roi. C'est un rude métier, croyez-le bien. Si j'étais né quelque part avec un nom et cent mille écus de rentes, je vous jure que j'aurais toujours regardé en pitié la couronne. Mais, que voulez-vous î on est ce que

l'on est ; il faut se résigner à son état, et je garde ma position, faute de mieux. Mais révoquez votre proposition ; vous me demandez des prodiges.

— Quem'avez-vous demandé vous-même, Sire?

— Oh ! parbleu ! dit M. Choisy, allez-vous me prouver qu'il vous est impossible d'être aimable avec le roi ?

Et comme le noble comte, emporté par la passion du moment, avait déjà passé son bras autour de la taille divine de mademoiselle de Champ- Fleury, celle-ci, en fille de tête et en légère sylphide, glissa un pas, fit une pirouette et se trouva dégagée.. Aloi s, tirant son poignard, elle en fit briller la lame aux bougies et se mit y dire à sou royal adversaire :

— Sire, je sais un moyen d'en finir d'un seul coup.

Le comte pâlit et resta immobile.

— C'est de jeter ce poignard par la fenêtre, reprit Uosemondo d'un accent charmant, et de n/adrt'sser à votre générosité chevaleresque. Je suis

ê LES OFFICIERS DU ROI. 87

désarmée et en sûreté auprès de vous, par conséquent.

La fenêtre avait été ouverte et le poignard jeté dans la rue. M. de Choisy, ému jusqu'aux larmes, pliait le genou devant son vainqueur et lui baisait la main, lorsque la porte à laquelle on avait frappé sans être entendu s'ouvrit discrètement. M. le maréchal duc de Richelieu entrait, et, voyant le tableau, il crut à des remerciements de la part de M. de Choisy et voulut se retirer.

— Entrez, entrez, monsieur le maréchal, s'écria Rosemonde, M. le comte répète un pas que je lui apprends.

— Il est certain, Mademoiselle, dit le duc, qu'avec vous il n'est jamais de faux pas. Monsieur de Choisy, ajouta-t-il, demain matin, après le grandlever, M. le colonel aux gardes françaises, marquis de Montorgueil, et M. Prior auront l'honneur d'être reçus par le roi, à Versailles. M. lo lieutenant de poh're, (;ii attendant, w cm devoir se confoi îJK r à votre billet, et il a offert deux lits à ces

Messieurs pour celte nuit. Ces Messieurs voulaient refuser par discrétion ; on a poussé l'hospitalité jusqu'à les contraindre à accepter un logement aux frais de Sa Majesté.

— Ah ! méchant! dit Rosemonde en regardant avec malice M. de Choisy. Et vous, monsieur le duc, reprit-elle, que vous avez été obligeant!

— Mademoiselle, reprit M. de Choisy, vos protégés verront le roi demain matin. Adieu... Venez, monsieur le maréchal.

M. de Richelieu suivit M. de Choisy, qui sortait avec précipitation, laissant Rosemonde seule et en toute liberté. M. de Richelieu se perdit en conjectures sur la conduite inusitée de son très noble, très puissante! très impérieux ami.

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