‹ Les officiers du roiChapitre 4 sur 16 · UNE PROMENADE MATINALE · texte numérisé non relu

UNE PROMENADE MATINALE

Il fallait Versailles â Louis XIV ; mais Trianon allait bleu à Louis XV. L'homme c'est sa demeure, comme le style est l'homme. Si les grands échos de Versailles redisent de tous cotés le nom du puissant monarque, les bergeronnettes et les rossignols des charmilles de Trianon semblent chanter à tout moment le nom et les amours galantes du j)rincc bien-aimé,

A chaque roi sou rôle, son costume et sa phy-

sionomie dans l'histoire, ce miroir impitoyable tourné vers le passé et dans lequel chaque génération vient regarder à son tour ; miroir aux profondeurs inconnues, mais dont le grand jour éclaire au premier plan jusqu'aux moindres détails. Hélas! on dit : « Heureux comme un roi ! » Regardez le miroir de l'histoire, et appréciez ce grand bonheur.

Les deux Trianons rappellent donc surtout Louis XV. C'était vraiment là son royaume. Oh! que de fois ce gentilhomme couronné eût voulu borner son domaine, tout son domaine, à l'horizon onduleux et riant des deux Trianons !

Louis XV, c'est un trait caractéristique , était bien le prince le plus ennuyé d'être roi , mais le plus heureux d'être grand seigneur.

La couronne était lourde pour cette tête blonde et délicate ; ce qui lui allait , ce qui convenait à ses forces et à ses grâces , c'était cet élégant chapeau à plumes blanches et galonné d'une dentelle d'or. Kcmarquez également l'cpée de ce prince ,

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ami des fêtes intimes et des affaires de boudoirs. Qu'elle est frêle et coquette, cette épée enrubanée à sa poignée ! et comme celui qui la porte , par bienséance , est ennuyé de voir une arme pendue h sa ceinture, puisqu'il l'a reléguée derrière lui , presque perdue qu'elle est dans les larges plis des basques de l'habit.

A chacun son caractère. La vie de Louis XIY fut un poëme pompeux ; la vie de Louis XV fut un ballet, une pastorale dansante où les bergers el les bergères , habillés de satin rose et de dentelles, poussèrent la galanterie jusqu'aux extrêmes limites, il faut en convenir.

Cependant , nous allons traverser, sans nous y arrêter un moment, ces jardins enchantés de Trianon où Le Nôtre prodigua les miracles de son art, où Girardon, de Marsy, Jouvenet, Mazaline, Flamen posèrent dans chaque massif, sur chaque balustrade, des vases qui sont des chefs-d'œuvre de goûtct de style, où Berlin, Hardy, Planqucvilic, Pogini, Dominique Leclère, Vanclève, Granier,

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VaHzière et tant d'autres amenèrent leurs nymphes et leurs déesses, belles et riantes comme des marquises. Nous ne nous préoccuperons point de cette magnifique villa de marbre, s'élevant du milieu de la verdure et des fleurs, et si bien nommée jadis le Palais de Flore; nous ne jetorons pas même un regard, aujourd'hui, sur ce palais, joli comme la maison de campagne de l'Amour, et qui fut une des petites maisons de l'amoureux Louis XY5 mais, dépassant les grilles dorées, traversant l'allée des Rendez-vous, nous prendrons notre route à travers la plaine de Chèvre-loup , et , laissant à droite Tétaiig du Trou-d' Enfer i nous arriverons enfin à ce vaste pîirallélogramme adossé au bois de Marly, et appelé le Champ-de-Mars sous les règnes de Louis XIV et de son successeur.

Or, le lendemain du jour dont il a été question, dès huit helirej^du matin , par une éclatante gelée de janvier, un sous-officier aux gardes-françaises, levêtu d'une belle casaque bleue , causait mystérieusement avec un jeune cavalier enveloppé d'un

manteau, précisément près du glacis sud-ouest du Champ-de-Mars, près de Maily.

L'un des deux interlocuteurs était M. de La Rose, le beau sergent dont le lecteur n'a pas perdu le souvenir, nous l'espérons; l'autre était bien le capitaine Raoul de Montaran, que M. Prior et tant d'autres croyaient en Espagne , dans quelque retraite ignorée , soupirant ses amours aux pieds de mademoiselle de Fontarabie. M. de Montaran, par sa disparition, était sous la prévention accablante Aq désertion du drapeau, et un mandat d'amener avait été lancé contre lui par une décision du conseil de guerre et Tordre du roi.

— Oui, capitaine, disait La Rose , la chose est grave. Vous êtes déserteur... 11 faut vous habituer à cette pensée et rester caché , ou bien il faut reparaître hautement et vous réhabiliter. Heureusement, les gardes-françaises étaient en garnison, et on ne prévoyait aucune campagne à faire.

— J'espère, sergent, reprenait le capitaine, que vous me rendez assez justice pour croire qu'eu cas

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de guerre je ne me serais jamais permis de m'éloigner du régiment, au prix inestimable des bonnes grâces de la noble Espagnole.

— Je le crois en tout honneur, dit La Rose. Mais ce qui m'étonne, capitaine, c'est \epar file à droite qu'a exécuté votre cœur, lorsqu'il soupirait à gauche ; car enfin vous aurez de la peine à me persuader que vous n'aviez pas un soupçon de sentiment pour la marquise de Montplaisir qui danse aujourd'hui à l'Opéra sur les belles jambes de mademoiselle de Champ-Fleury.

— Sergent, vous avez raison et je n'ai pas tort. J'avoue que je commençais à aimer Rosemonde, mais telle est la bizarrerie du cœur humain, que deux ou trois regards de la plus noble des jeunes filles d'Espagne et des Indes m'ont bouleversé et transformé. Je me suis réveillé fou de Dolorès, je l'avoue. Si c'est un crime, j'en accepte la responsabilité.

— Un crime ! vous plaisantez , capitaine. Mais en amour l'inconstance est une gloire. Diable!

quels principes avez-vous là ? N'appelle-l-on pas faire des conquêtes enlever successivement le cœur des femmes? Eh bien! ventrebleu! n'est-ce pas notre noble métier, à nous militaires, de faire des conquêtes?

— Vous avez réponse à tout, monsieur de La Rose, dit Montaran. En fait de galanterie et de sentiment vous êtes un grand casuiste.

Les deux causeurs, tout en discourant ainsi, allaient et venaient, au pas régulier, d'un bout à l'autre des glacis.

— A propos de casuiste, capitaine, reprit La

Rose, il me vient une idée et je veux vous la rom-

muniquei'. Ce M. Prior, qui a tout l'air d'un

homme d'église , n'est-il pas pour beaucoup dans

les sévérités obtenues contre vous? Si j'ai bonne

mémoire, ie lui ai entendu dire au château de

Montorgueil, le lendemain de votre fuite avec la

belle Catalane : « M. de iMontaran s'est perdu, il

s'est noyé... et s'ilreparaissait jcmc cliarprerais du

coup d'aviron sur sa tête. » Vous comprcne/, ca- 11. 7 .

pilaiiie, il disait cela denièie la porte de i écurie, dans la cour, à cet abbé à l'eau de rose, le gouverneur du colonel.

— Sa rage contre moi est manifeste, sergent, reprenait Motitaran, je tiens le bel oiseau qu'il destinait au marquis.

— C'est cela, capitaine ; mais vraiment vous tenez cet oiseau magnifique, cet oiseau du paradis?

Comme le regard du sergent s'animait d'admiration et de curiosité, le capitaine crut devoir répondre tranquillement :

— Mademoiselle de Fontarabie m'honore de son amitié et de sa confiance, en tout bien, tout honneur.

Le sergent ôta son bonnet de police.

— Revenons au régiment, sergent, dit Tofficier déguisé en bourgeois de Paris. Que disent les gardes de tout cela?

— Les gardes-françaises, reprit La liose, sotft braves par nature et courtois par éducation, vous

le savez. Les gardes de votre compagnie, capit4)ine, soutiennent hautement que le jugement qui pèse sur vous est injuste et il leur arrive très souvent de murmurer contre les autres chefs, ce qui amène une prodigieuse averse d'arrêts, de condimmations au cachot et autres gentillesses. Pour ma part, je vous l'avoue ici , je me suis vu obligé de f. .. pour trois jours à la salle de discipline un garde, un jeune gaillard de vingt-deux ans, qui disait en considérant une jolie frangère qui passait : Si celle-là le voulait, je filerais comme le capitaine, dût le conseil de guerre, qui n'est qu'un Ane, me faire fusiller!

— Sergent, ditMontaran, vous avez bien fait, la discipline avant tout.

— D'un autre côté, les gardes, fort prévenus, je ne sais trop pourquoi ni par qui, contre le colonel que personne n'a aperçu encore, les gardes se refusent presque à le reconnaître et lui préparent une mince réception. Ils vous aiment, et j'ai grande peur qu'ils battent votre rappel sur les épaules

du colonel , ce qui serait déplorable, attendu qu'il faudrait décimer la compagnie et peut-être le régiment.

— Ah! que dites-vous là, mon Dieu? s'écria Montaran ; recommandez-leur de ma part l'obéissance et le respect les plus entiers au colonel , les malheureux !

— Oui; mais, capitaine, il faudrait dire que je vous ai vu ce matin, et vous tenez à être au fond de l'Espagne à l'heure qu'il est.

— Cela est vrai, dit Montaran. La déplorable situation ! N'importe, je ne changerais pas mon sort pour un trône.

— Vous êtes amoureux, décidément, capitaine, reprit M. de La Rose.

Et de rechef il ôta son bonnet de police, qu'il replaça plus coquettement sur l'oreille droite et à fleur de sourcil.

— Serait-il indiscret, ajouta-t-il après un moment de réflexion, de vous adresser une question

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légère et comme par manière de renseignement?

— Voyons, dit Montaran.

— Capitaine, pourrait-on vous demander, sans vous fâcher, si, dans ce moment-ci , la noble dame de vos pensées est avec vous au fond de l'Espagne?

Le sergent souriait à ces paroles et détournait la tête, comme s'il attendait un coup de canon. '

— La question est délicate, dit Montaran. Du reste, je la crois dictée par le dévouement. Cependant, monsieur de La Rose, vous me permettrez de garder à ce sujet un respectueux silence.

— C'est-à-dire, capitaine, que vous refusez de me répondre et que j'ai trop parlé. Recevez mes excuses.

Le capitaine lui prit la main.

— Mon brave, dit-il, vous ne me devez pas d'excuses, parce que vous avez parlé avec des intentions loyales. Mais voici l'heure de l'appel qui approche. Retournez à Trianon où vous tHes de garde avec In compagnie, l'ai conliance en vous,

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sergent. Maintenez la discipline, le respect dû aux chefs, et si les gardes approuvent un peu trop ma conduite et blâment mes juges, réprimez, sergent, réprimez... Toutefois, ajouta-t-il , serrezleur la main en secret de ma part. Adieu. Je retourne à Versailles et do là à Paris. Sous ce déguisement, personne ne m'a reconnu. A propos, La Rose, je me nomme Joseph Tristan, entendezvous, et j'ai quitté ma petite terre du Languedoc pour venir passer quelques mois à Paris. Vous direz cela, si on vous parlait de moi après m'avoir vu avec vous. C'est entendu ; adieu, La Rose. )ty^ Capituine, recevez mes adieux.

Le seigent, cette fois, se mit au poi't d'armer; , le revers de la main droite collé à la hauteur de l'œil, et il regarda Montaran s'éloigner à graiids pas.

.M—- Brave officier! dit La Rose en reprenant luimême SOI) chemin vers Trianon. Sncrédié! mon sang se glace et mon |^oil se hérisse, quand je pense que si, au moment de son escapade avec la

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belle Catalane, le l'oi avait déclaré la giurre à quelqu'un en Europe, n'importe à qui, cet excellent et intrépide capitaine serait condamné à être fusillé à l'heure qu'il est. \h ! les fenimes ! les femmes ! ajouta-t-il en relevant les pointes de ses moustaches. Sexe enchanteur! je vous connais... Tudieu ! si je vous connais !

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