‹ Les officiers du roiChapitre 5 sur 16 · LE CABINET DU ROÏ · texte numérisé non relu

LE CABINET DU ROÏ

En quittant le sergent La Rose, le capitaine Raoul de Montai-an avait regagné la route de Versailles ; mais il avait évité dans le trajet le voisinage des Trianons, où il aurait pu être reconnu. Ce fut par le chemin creux qu'il arriva au boulevard du Roi, et, par conséquent, dans la ville. Ce qu'il devint à Versailles est pour nous un point inconnu. Raoul, déguisé, ayant changé même la couleur de ses cheveux, sans moustache elle clia-

peau rabattu sur les yeux, eut un soin extrême de se perdre au milieu delà ville, alors fort populeuse. Qu'il est changé, ce noble Versailles ! Où sont aujourd'hui les trois ou quatre mille seigneurs et grandes dames qui habitaient ses hôtels ! Où est le peuple de laquais, d'heiduques, de coureurs, de piqueurs, de cochers, de porteurs, qui encombraient ses rues et s'agitaient bruyamment pour le service élégant et orageux, futile et imposant de la cour de France ?

Surtout que sont devenus ces beaux régiments, ces belles compagnies d'élite, ce noble et splendide état-major qui entourait le château, non pour défendre le roi assurément, mais pour vivre de sa vie royale, l'honorer du salut des armes, et l'égayer des brillants spectacles des parades et des revues ? Un vent dévorant et terrible s'éleva un jour du côté de Paris, et ce semnoun enflammé coucha par terre tout-à-coup et tua la plus noble et la plus joyeuse société du monde, la cour de Versailles.

LES OFFICIKHS DL nOI, ^09

Nous ne suivrons pas le capitaine Montaran , qui probablement avait une affaire secrète et importante dans la ville royale, avant de se rendre à Paris.

Il était environ une heure après midi , lorsque deux carrosses fort simples , mais bien attelés, arrivèrent dans la première cour du château et se dirigèrent vers la grille qui avoisine la chapelle. M. Prior était dans l'un, le colonel marquis de Montorgueil était dans l'autre. Ces deux messieurs étaient accompagnés d'un simple lieutenant attaché à la maréchaussée de Paris.

Le lieutenant exhiba aux gardes-françaises du vestibule, précédant le grand escaliei-, un ordre de laissez-passer. Le colonel Pompée et M. Prior furent introduits et suivirent le lieutenant. 11 est inutile de dire que le colonel, portant l'habit de sim[)le gentilhomme, ne fut pas reconnu par les gardes ; mais qu'il jeta sur ces beaux militaires des regards d'une curiosité bien naturelle dans sa position.

Au premier étage, sur le grand pallier de l'escalier d'honneur, dans le vestibule de la chapelle et au salon d'attente, MM. des gardes du corps se tenaient, en tenue de parade, aux portes dorées. Il y avait peu de monde dans ce moment-là aux salles qui précédaient les salons de Sa Majesté. Le grandlever avait eu lieu à onze heures , et le roi s'était retiré dans ses petits appartements.

Bientôt, un huissier de la chambre parut , portant la chaîne d'or et l'épée d'acier; il échangea quatre paroles avec le lieutenant de maréchaussée, et s'adressant au marquis de Montorgueil :

— Monsieur, dit-il , le roi vous recevra le premier. Veuillez me suivre.

M. Prior, visiblement contrarié , pirouetta sur ses talons et s'approcha d'une fenêtre comme pour contempler le beau spectacle de la pièce d'eau de Neptuneau nord du parc. Le lieutenant, son compagnon obligé, alla s'asseoir sur des banquettes de veiours cramoisi frangées d'or. MM. les gardes du corps allaient et vciiaicul dans Timmense salon,

LES (tFFIClERS DU ROI. A\\

causant beaucoup et s'occupant très peu de ceux qui alteudaient.

Le colonel Pompée avait suivi l'huissier de la chambre qui, au lieu de passer du salon d "Hercule dans celui de l'Abondance et dans les grands appartements, tourna à gauche et se dirigea vers une petite porte qu'il ouvrit avec une clé tirée de sa poche et qu'il reprit lorsque Pompée et lui furent au-delà du seuil. La petite porte se referma sourdement ; elle élaittrès massive et lonlait sans bruit sur des gonds excellents.

Le colonel se trouva dans un salon carré, dont le plafi)nd avait moitié moins de hauteur que celui de la grande salle qu'il quittait. Ce salon d'attente avait un ameublement des plus simples 5 les bois de fauteuil et les cadres, quoique parfaitement travaillés, étaient couleur gris de lin, sans le moindre fdet doré.

— Attendez-là , Monsieui-, dit l'huissier qui passa dans les pièces voisines.

Pompée s'approcha d'une fenêtre, clic donnait

àV2 LES OrPICiEltS DU HOt.

sur la cour de marbre. Des sontinelles gardessuisses et gardes-françaises se tenaient aux portes d'entrée; des valets, en grand habit bleu de roi galonnés d'argent, traversaient souvent la cour. Quelques gentilshommes en bas de soie, par une température de neuf à dix degrés, parlaient aux valets, les suivaient ou étaient congédiés. Deux ou trois chaises à porteurs, toutes dorées et armoriées sur leurs panneaux, stationnaient devant les marches du rez-de-chaussée, en face de la porto à vitre qui menait aux appartements de M. le Dauphin.

Le colonel Pompée regardait tout cela avec la curiosité d'un jeune homme qui considère le séjour où il va passer les plus belles années de sa vie.

On s'étonnera pcul-êlrc (jirii fût peu soucieux de ce qu'il allait dire au l'oi. A cela, il n'yaqu'nnc chose à répondre, c'est que le marquis iguorr.it parfailemeut ce que le roi allait lui dire. Et, d'ailleurs, il faut bien le reconnaître, l'élève de îîose-

monde, en fait d'aplomb et d'usage, avait déjà gagné beaucoup. En général, la jeunesse imite ses professeurs.

L'huissier de la chambre reparut dix minutes après. Il dit au colonel :

— Vous savez, monsieur le marquis, qu'on ne reste chez le roi que le moins de temps possible. Il arrive un moment où Sa Majesté se lève et regarde sa pendule. C'est un signal pour se retirer. Vous savez aussi que Ton n'adresse jamais le premier la parole au roi ; vous savez qu'on salue en entrant, au milieu du cabinet et à quatre pas de Sa Majesté, jamais plus près; vous savez qu'on ne s'assied pas devant le roi ; vous savez qu'en sortant du cabinet, à une audience, on ne tourne jamais le dos à Sa Majesté, mais que l'on se coule en arrière, sur la pointe des pieds, en saluant et en gagnant la porte, toujours le visage tourné du côté du roi.

— Ah! mon Dieu! dit en lui-même Pompée.

Mais je suis perdu ! je vais me jeter dans ce cabinet 11. a

114 LKS OFflGIEllS I>L BOJ.

royal comme un chien dans un jeu de quilles. Je sais tout cela, Monsieur, répondit-il cependant en cherchant à se donner du cœur.

— Suivez-moi, monsieur le marquis.

Le colonel Pompée obéit, traversant deux salons charmants, l'un tapisséde d'Aubusson, l'autre d'un damas rouge à grandes efflorescences; enfin, une troisième pièce plus petite et meublée d'une bibliothèque sans glace et dont les colonneltes et les corniches sculptées de génies, de dauphins, de vases et de guirlandes de fruits, le tout doré, tranchaient merveilleusement sur le fond blanc et ro>e des étagères. Pompée, un peu troublé des paroles de Thuissier, voyait tout cela h travers un léger nuage ; deux ou trois fois même le bout de son épée battit contre les fauteuils, ce qui fit pâlir M. l'huissier de la chambre.

Enfin, une dernière porte s'ouvrit et l'huissier, entrant le premier, commença par faire un grand s:dut et annonça : M. le marquis de Montorgueil, colonel aux gardes-françaises.

nu5

Après un nouveau salut, cet homnie à chaîne d'or se retira. Le colonel Pompée était en hce d'un homme de moyenne taille, un peu gros, portant un fort bel habit de aoie vert pomme tout brodé d'argent et une veste glacée d'argent également dont les parties basses retombaient presque jusqu'au milieu de la cuisse. Ce gentilhomme, d'une douce physionomie, avait le dos tourné à la cheminée et il se chauffait les lalons, se dandinant tantôt sur une jan^j^.^^^^^tp^t,,!^^^; J'^y^;jÇ, :. c'^^^it Louis XV. ! . • <

Pompée se préoccupait fort de sou second salut, lorsque l'homme de la cheminée lui dit d'un son de voix tout-à-fait bon et amical :

— Bonjour, Marquis. Je suis biea aise de vous

YO»*"- I ^htk

Le colonel releva la tête, et, reconnaissant M. de Clioisy, il fut enchanté de la rencontre. Reprenant liaieine et s'avança ut sans plus de façon vers la cheminée :

— Pardieu, monsieur le comte, dit-il, je ne suis

UG LES Ot'PlClERS Dt HOr.

pas moins ravi que vous de vous rencontrer îcî. II paraît que vous êtes bien en cour, puisque le roi vous a chargé de me recevoir à sa place. Il paraît que Sa Majesté a beaucoup de confiance en vous? Et, continuant sur le même ton en se chauffant les pieds, les mains sur le marbre de la cheminée, et frottant presque de l'épaule l'épaule du roi, le marquis reprit ;

— Orçà, monsieur le maréchal-des-camps , je vous dois des remerciements. Peste ! vous en savez long ! Pour passer deux heures plus ou moins fortunées avec une femme que je courtise, vous me donnez un mot pour le lieutenant de police, et vous le priez de me faire coucher en prison. Guida! le tour est joli, et il vaudrait bien un coup d'épée... Je suis bon gentilhomme comme vous, monsieur le comte. Mais ce qui me réconcilie avec vous, c'est que votre billet a fait partager mou sort à mon adversaire. M. Prier et moi avons eu chacun une très jolie chambre au For-Lévêque, où nous avons trouvé joyeuse compagnie, pardieuî

LES OFIlCltUS DU KOI. ^17

de jeunes conseillers au parlement; Jélioite, de l'Académie royale de Musique ; Dumoulin et Laval; deux ou trois charmantes nymphes du corps des ballets; un petit dnc de Rohan, qui est charmant, et je ne sais combien de gens comme il faut et criblés de dettes. M. Priovù pesté toute la nuit... J'ai bu et j'ai joué tout mon soûl. Merci, monsieur le comte. Mais, dites-moi donc un peu... comment trouvez-vous Rosemonde? Voilà une étourdissante fille... et une vertu, double tonnerre! Vous avez été discret, n'est-ce pas?...

A tout ce beau discours, le roi avait peine à contenir un fou rire. Il se penchait sans pouvoir répondre, et tisonnait le feu pour mieux cacher son hilarité.

— Voyons un peu nos affaires, poursuivit Pompée, puisque c'est à vous que je dois m'adresser, faute du roi. Je vous déclare, monsieur de Choisy, et vous pouvez en assurer Sa Mtijeslé, que je suis très décidé à secouer le joug de M. Prier, qui est devenu, je ne sais cuinmcnl, l'arni i-t le dirccleur

'US LES Oril ILRS DL- IU)1.

(le ma famille, et (|ui s'est chaussé de l'idée que j'avais besoin de lui pour faire mon chemin.

— Marquis, dit le roi, ce M. Prior ne prétend-ii pas vous faire faire un grand mariage?

— Il ne cesse de me parler de cela. J'ai vingtdeux ans; veut-on que je me casse le cou déjà?

— Je me suis marié à dix-sept ans à peine, dit Loui XV.

— Vous? rt'pril Pompée. Permetlez, vous éliez fou!

— Non. C'était un mariage de convenance, dit le roi, mais qui me convint très peu, coniine cela arrive assez souvent.

— Qui diable aviez-vous épousé?

— Ah bah ! dit Louis XV, une petite Espagnole qui se serait perdue sous son lit. Et moi qui aime la taille, la figure...

— Eh bien! monsieur le coujte, reprit Pompée dont l'œil s'égayait, vous vous étiez donc cassé le cou?

— Pas du tout, dit le roi ; je fis mettre mon in-

An

faute dans un carrosse et la renvoyai à sa famille , eu Espagne.

— Bravo ! monsieur de Choisy ' Voilà du camctère... et vous re[;ntes la vie de g:arçon?

— Jccroisuerîivoii'jamaisquitlée,dil Louis XV. Cependant on arrangea nos affaires matrimoniales avee la cour de Rome, et deux ans après j'épousais...

— Vous Yons remariâtes! Ah! monsieur le comte, bigame ! INe savez-vous pas que la polygamie est un cas pendable? j'ai [ ew pour vous.

— Vraiment! dit le loi qui liait beaucoup. Ce cher marquis !...

— ^ l£t celle que vous épousâtes, reprit Ponqjée , était?

— D'abord, elle était Polonaise... dit Louis XV.

— Tiens! dit Pompée, vous avez un }}oùL bien détermiué yoiiv les élianuèies.

— Je vous jure pourtant que j'adore les Françaises, répondit le roi ; in;iis n)a i*olon;iise, feniuie cliarmaute du reste, était...

— Quoi donc? Vous m'effrayez, monsieur le comte.

— Certainement c'est effrayant, dit le roi , ma Polonaise ét-iit une... sainte.

— Ah ! quel malheur, reprit Pompée, vous en eûtes par-dessus les oreilles au bout de huit jours, n'est-ce pas?

— Non, pas précisément ; j'en eus trois enfants qui vivent encore et qui feront leur chemin probablement.

— O vertueux père de famille ! s'écria Pompée, je vous salue.

— Je ne veux pas usurper votre admiration, reprit Louis XV, tout en aimant ma Polonaise', j'ai souvent cherché des distractions.

— Comme celle d'hier soir, monsieur le comte. C'est très divertissant tout ce que vous me contez- In. Or ç;i , si nous nous occupions un peu de nos affaires. Veuillez, je vous j)rie, ni'obteuir du roi la révocation d'une arrestation injuste.

— Ce sera accordé, dit Louis XV.

LtS OFFICIERS LHJ KOI. ^2{

— Veuillez le supplier de ne pas me persécuter encore pour un mariage, quoi que lui dise Prior.

— Accordé; je vous en réponds, dit le roi. Votre fiancée est-elle jolie? ajouta le bon prince avec un coup-d'œil expressif.

— Jolie! répondit Pompée, dites superbe! dixhuit ans, un éclat, une taille, et puis une vertu !... Oh ! du reste, je suis très heureux de ce mariage en perspective... d'autant plus qu'il ne peut me manquer tôt ou tard, bien que la charmante n'ait pas l'air pressé du tout. Dans deux ou trois ans nous ferons le plus joli ménage du monde.

— Ah ! ah 1 marquis, dit le roi ; mais c'est un trésor qu'une pareille fille à épouser. Tenez, je suis désespéré que vous ne la preniez pas au plus tôt. Elle brillerait à la cour.:, elle ferait /Zort'^... elle serait adorée... Ah! ma foi, marquis, je ne puis me charger de dire au roi de retarder ce mariage ; ce serait lui enley^r un des plus beaux ornements de sa cour.

^122 LES ori-iciKus du uoi.

— Comment en tendez- vous cela, monsieur le comte?

— Oh! parbleu, en tout bien et tout honneur, mon cher marquis. Mais vous tenez donc beaucoup à la nymphe d'Opéra ?

— Si j'y tiens! je lui dois ma véritable éducation. Sans cette femme-là j'étais incapable de commander un régiment.

— Diable! dit le roi, mais c'est merveilleux. Elle vous a donc appris bien des choses ?

— Prodigieusement... en six semaines.

• — Et elle vous a donné autant qu'elle vous a appris ? demanda Louis XV avec un peu d'inquiétude.

— Donné? reprit Pompée, c'est ce qui vous trompe... elle ne m'a rien donné du tout.

— Quoi! depuis six semaines!...

— Pas de quoi faire fleurir le plus petit grain de vanité, et pourtant je l'aime à la passion, cette femme. ,

— Vous m'étonnez. Mais la vertu va doue se

LES OFFIOEiS DU noi. -125

fourrer partout aujourd'hui. Mademoiselle Ca-, margo se dounait de grands airs, et elle n'y re-,^ nonce pas encore ; mademoiselle Salle se pique de vertu ; mademoiselle Le Maure, fidèle au prêtent, dant d'Angleterre, soupire avec lui dans les .chalets de la Suisse un amour pastoral. Voici, dit-on, une charmante fille, Sophie Arnoux, qui arrive à l'Opéra avec de belles résolutions : la Lyonnaise n'a qu'un amant; ce lutin, appelé Allard, qui est jolie comme un péché rose, garde encore ce que tant d'autres abandonnent volontiers. Il n'y a que cette petite Guimard sur laquelle on puisse compter un peu ; elle n'est pas jolie, mais sa laideur est pleine, de volupté, sa jambe est divine, et toute sa personne promet beaucoup ; mais ce n'est qu'un enfant! ILacoie une fois, c'est déplorable : l'Opéra devient une succur«ale des dames de ChailiuL. Où diable la vertu va-l-clle se loger? On ne voit partout que celte pédante gourmée.

— C'est étonnant, n'est-ce pas, général? dit

Pompée ; c'est étonnant sous le règne de madame de Pompadour.

— Chut! dit le roi. Ce cabinet a des échos. Revenons h nous, colonel. Vous sentez- vous capable d'être présenté au corps? Êtes-vous fait au commandement d'un régiment?...

— Oui, monsieur le général, reprit Pillustre Pompée en s'asseyant dans un très joli fauteuil à la marquise, près de la cheminée. Je brûle de commander mes braves gardes-françaises et de monter à l'assaut à la tête des grenadiers.

— Très bien ! dit le roi ; mais que diantre alors chante M. Prier, votre gouverneur?

— 11 n'est pas mon gouverneur, monsieur le comte; j'en ai un autre plus beau et plus habile. Ce qu'est M. Prier, je l'ignore ; comment il influe sur ma destinée, je n'en sais lien ; ce qu'il veut du roi, lui seul et le diable peuvent le savoir.

— Vous m'élonnez ! dit Louis XV en sortant nue jolie bonboimière de la poche de sa veste glacée d'arcenl.

LES OPFICIEftS m ROI. 42b

Pompée ne fit aucune difficulté d'allonger deux doigts ponr puiser dans la charmante boîte d'écaille, étoilée d'or, que le roi s'empressa, en riant, de lui présenter.

— J'aime ce parfum-là , ajouta le colonel. Savez-vous, monsieur le comte, que vous êtes gourmet en tout! Vous avez un goût exquis.

— Ah! dit Louis XV, il faut bien se dédommager quelquefois; il est tant d'amertumes ou de fadeurs! Tenez, à propos d'ennuis, finissons-en et voyons le Prior.

Le roi prit une sonnette d'argent sur une jolie table couverte d'un velours et chargée de papiers. Il agita la sonnette. L'huissier de la chambre parut. En voyant le marquis étendu dans un fauteuil et se chauffant les jambes à côté du roi, qui restait debout, M. l'huissier à chaîne d'or faillit tomber frappé d'apoplexie foudroyante ; il recula de trois pas.

— Qu'avez-vous Dormeuil? dit le roi. Remettez-vous et allez dire à M. Prior qu'il vienne

trouver M. de Choisy, puisque ie roi l'a chàriïé de le remplacer dans cette affaire de mandat d'arrêt. Vous me comprenez, Dormeuil? ajouta-t-il. C'est le comte de Choisy qui vous parle et qui veut parler à M. Prior. Vous me comprenez, enfin?

— Parfaitement, monsieur le comte, dit l'huissier rassuré et en saluant moins bas qu'à l'ordinaire.

— Ces huissiers de cour, ajouta Louis XV en se retournant, sont tellement infatués de l'importance de leur service qu'ils en perdent le sens commun.

— Cela est si vrai, reprit Pompée, que, si nous n'avions été chez le roi, j'aurais roué de coups de canne ce maraud, qui voulait m'appreudre tantôt à saluer comme un clerc devant un maître-chantre, et à marcher comme une écrevisse pour gagner la porte en me retirant. Est-ce que j'ai des yeux aux talons?

Le roi riait.

. — Savez-vous, général, ajouta le marquis Pom-

LES OFFICIERA DU ROt. 4 27

pée, que Louis XV doit avoir une drôle de manie?

— Laquelle? monsieur le colonel.

- Celle de ne pouvoir souffrir de voir le dos des gens. Est-il bossu lui-même, par hasard?

— Non ; je ne le crois pas du moins, répondit le roi qui étoulfait un éclat de rire; mais cette manie-là est commune à presque tous les rois. Savez-vous pourquoi? Ils ont peur probablement qu'on ne les abandonne trop tôt.

— C'est profond! dit Pompée. Parole d'honneur, monsieur le comte, je ne vous croyais pas si fort. Passez-moi. vos ! onbons, je vous prie, pour m'adoucir un peu le caractère en attendant Pj ior.

UNE NOTE DlPLOMATinilE.

.)4 ioi

M. Prior arriva ; mais ce personnage savait son monde. Un mot de l'huissier de la chami)re du roi le mit au fait de la petite comédie que l'on jouait dans le cabinet de Sa Majesté.

Après deux saluts sans affectation, M. Prior s'approcha de la cheminée, et resta debout, reconnaissant parfaitement M. de Choisy sous les traits du roi, comme la veille chez MM. Uose et

'132 LES OFFICIELS Di J',01.

Ponlaillé, rue Saint-Honoré, il avait i-ecounu le roi sous le déguisement de M. de Choisy.

La figure de Louis XV, en présence de l'homme mystérieux, avait beaucoup perdu de sa douce gaîté ; sa physiouomie se rembrunissait par degré comme s'il prévoyait une affaire, un certain travail d'esprit, et par conséquent de l'ennui. Il se mit à se promener dans le cabinet d'un angle à l'autre, les mains dans les poches de la culotte, ets'anêtant quelquefois devant les petits groupes des consoles et les portraits, comme s'il ne les avait jamais vus. C'était une manière d'échapper en partie au sérieux d'une affaire.

— Monsieur Prier, dit-il tout en se promenant et en passant quelquefois à dessein derrière le fauteuil où s'était assis étourdiment le marquis Pompée de Montorgueil ; monsieur Prior ; vous avez quelque chose à communiquer au roi Sa Majesté veut bien que je la remplace. Parlez.

— Monsieur le comte me permettra de lui dire, reprit M. Prier debout au milieu du cabinet, que

LES oi'i'icitus Di: lioi. 455

dès hier soir et dès la première minute, chez Rose et Pontaillé, j'ai reconnu toute l'importance du rôle que joue en France M. de Choisy.

Ici Pompée regarda le comte, comme s'il allait découvrir en lui quelque chose de nouveau. Mais voyant qu'il se trompait, le petit colonel reprit ses aises auprès du feu.

— Ah ! dit Louis XV, vous saviez donc, Mousieur, quel est mon crédit à la cour? Je ne m'étonne plus de votre complaisance à m'accepter pour intermédiaire. Voyons.

— Eh bien ! reprit M. Prior, je viens aujourd'hui dénoncer au roi la conduite coupable d'un jeune officier que Sa Majesté a comble de ses bontés et qu'elle a appelé à un poste d'honneur par une faveur insigne. Le roi doit-il être servi avec fidélité, oui ou non?

— Oui, dit Louis XV.

— Alors, monsieur le comte, comment se fait-il qu'un jeune colonel dos gardes-françaises (admirable posilio'i poui un tout jeune gcnlilhommc),

\Ô^i LES Ol'ilClEi.S DU ROI.

comment se fait-il que ce colonel, appelé par le roi à prendre le commandement de son régiment et h venir à Versailles recevoir son épée et son drapeau, comment se fait-il que cet officier supérieur oublie ses devoirs d'hoïineur et se moque du service du roi au point de courir la province à la suili; des jupes d'une danseuse, et d'aller ensuite secacher avec elle dans je ne sais quel coin de Paris, menant la vie de ia débauche, tandis que, depuis deux mois, Sa Majesté attend à Versailles ranivco de cet officier, taudis que les gardes-françaises attendent leur chef de corps?

A cette accusation virtuellement formulée vl qui ressemblait terriblement à un réquisitoire, li; colonel Pompée se leva tout d'une pièce, et le roi, qui s'était approché dune fenêtre, se njit à regarder dans la cour.

— Monsieur ! dit Pompée en toisant M. Prier de la léte aux pieds.

— Eh bien ! monsieur ! reprit celui-ci, répon-

dez vous-même puisque M. deChoisy nous f;iit riionneur de nous écouler.

— Monsieur , répliqua le marquis , je n'ai pas déserté mon régimeiît.

— Non, dit M. Prior, mais vous avez refusé de vous rendre aux ordres du roi. qui vous déléguait un officier pour vous amenei* aupiès de sa personne.

— Je m'y rendais, monsieur, ajouta le colonel un peu interloqué.

— Sans doute, dit M. Prior, vous vous rendiez de Moulins à Versailles en vous dirigeant sur Lyon en compagnie d'une nymphe d'Opéra et voyageant dans sa voiture. Vous vous hfifiez de venir jur.r fidélité au roi et au drapeau en assistant à Lyon aux ballets dansés par la nymphe dont vous étiez le chevalier servant. Et puis, une fois arrivé à Paris ;ivec eili.', toujours cousu à ses paniers et protégé par eux, vous avo/ mis un empressement excessif à aller vous présenter au ministre de la guerre, nest-ce pus? Vous espériez peul-êtir

^ù() LES OFFiClEBS DU IlOl.

le rencoutier chez votre princesse, au bal masqué ou à la taverne, qui sait ? J'articule des faits , monsieur. Aussi, moi, qui ai le droit de vous surveiller, ai-je demandé une lettre de cachet contre vous et lai-je obtenue. Maintenant c'est à M. le comte de Choisy à juger la cause et à voir si vous n'êtes pas digue, monsieur le colonel, d'aller passer trois mois dans une prison d'état.

— Vous avez le droit de me surveiller, avez-vous dit ? répliqua Pompée de Montorgueil ; prouvez donc ce droit.

Louis XV, qui pendant cette scène avait le visage collé à la vitre, se retourna brusquement et regarda en face M. Prier. Celui-ci avait une main passée dans l'ouverture de la veste, et s'appuyant de l'autre main contre l'angle de la table, l'attitude ferme, le visage pâle, mais l'œil tranquille, il s'adressa au roi :

— Monsieur le comte, dit-il, c est à vous seul ou à Sa Majesté que je puis montrer mes titres.

— Fort bien I reprit Louis XV en se rapprocliant

de la cheminée. Monsieur le marquis, laissez-nous un moment.

Le colonel Pompée se leva, tremblant de colère mais fort soucieux de ce qui pouvait se passer en son absence dans le cabinet du roi. Cependant il sortit sans se faire prier et d'un pas assez ferme.

— Monsieur, dit Louis XV, qui prit un air de mauvaise humeur quand il se vit tête-à-tête avec le sérieux Prier ; voyons et dépêchons-nous. Ou m'attend pour le conseil.

— Je n'abuserai pas des moments de Votre Majesté, Sire , répondit M. Prior. Voici un acte qui me donne, je l'espère, une autorité assez légitime sur la personne de Pompée de MortorgueiL

Le roi prit le papier que lui présentait son interlocuteur ; il y jeta les yeux, et, après l'avoir rapidement parcouru, il regarda Prior attentivement. Puis, avec une sorte d'élonnement:

— Oui, monsieur, lui dit-il en lui rendant le papier, vous avez tous les droits du monde de surveiller et de diriger ce jeune homme.

Iô8 LES OFFU.IERS DU UOI.

— Sire, après en avoir fini avec le colonel, passons ;i une affaire plus sérieuse, si Votre Majesté le permet.

— Je vous écoute , monsieur , dit Louis XV eu s'asseyant devant la table chargée de papiers.

— Le roi d'Espagne, Sire, m'a donné l'ordre de venir proposer à Votre Majesté d'accorder son approbation à ce traité secret, qui est une garantie de plus pour la bonne intelligence des deux monarques et une garantie de plus pour leur sûreté personnelle et la prospérité de leur règne.

— Voyons cette note, dit le roi.

Il la prit et la lut des yeux attentivement. Toutà-coup, frappant du poing sur la table :

— Non, monsieur, dit-il d'une voix ferme, je ne puis promettre cela... je ne puis rien signer de semblable. Que Ferdinand VI prenne pour ministre qui bon lui semblera, je ne m'en mêle pas ; mais j'ai le droit d'atlendte de lui la même réserve. Reprenez ce papier... ou je le jette au feu !

— Sire, ajouta M. Prior en remettant la note

LES OFFICIERS DU llOI.

dans sa poche, l'arrivée de M. le duc de Cliôiseul au ministère et aux conseils de Votre Majesté sera un coup funeste...

— Pour qui, monsieur ?

— Pour les amis des trônes et de l'autel , Sire.

— Vous vous moquez !... dit vivement le roi. Et d'ailleurs ce sont mes affaires. M. de Bernis se relire volontairement , je le remplacerai par uu homme de haute capacité et d'un caiactère ferme, honorable, un vrai premier ministre. D'ailleurs le duc est mon ami.

— C'est un beau titre, Sire ; mais cela ne sufiit pas à la sûreté de deux couronnes. L'Angleterre, la Hollande, la Prusse sont nos ennemies. Ne vous y trompez pas, Siie, ces hostilités contre la France et l'Espagne ont une cause plus haute que celle qn'on rend officielle, une cause plus mystérieuse: c'est la guerre du protestantisme contre rtglise romaine ; en affaiblissant la France et l'Espagne, on niiijc la puissance de Rom*.

— Eh bien ! monsieur , dit le roi, croyez-vous

que le duc de Choiseul ne soit pas homme à vouloir soutenir l'honneur de mes armes ?

— Sans doute, Sire, mais à quoi servira à Votre Majesté de vaincre les ennemis de l'Église à Textérieur, si à l'intérieur elle se met entre les mains de ces mêmes ennemis ?

— Qui dit cela, monsieur ? reprit le roi sérieusement fâché.

— Qui ? moi et tous les serviteurs de Rome, Sire ; le duc de Choiseul est l'ami des encyclopédistes et de Voltaire en particulier, lui-même est un philosophe.

— Il est ce qu'il est, monsieur, dit le roi avec fermeté , et dans peu de temps il sera premier ministre.

— Votre volonté, Sire, est-elle la seule dans cette décision ?

— Vous êtes bien osé, Monseiur Prier! répondit le roi piqué au vif.

— Je plaide [)our la note, Siic. Un avocat doit

LES OFFICIIRS bl UOL ^41

tout dire. M. de Choiseul est l'ami d*une personne qui a toutes les affections du roi . . .

— Assez, monsieur ! interrompit Louis XV. Je ne vois pas pourquoi je me priverais de prendre un excellent ministre parce qu'il m'est conseillé par madame de Pompadour, qui est elle-même une femme de grand mérite. Monsieur Prier , croyezmoi, ajouta-t-il d'une voix plus adoucie, retournez en Espagne, qui est devenue votre seconde patrie ; calmez les terreurs du cabinet de Madrid, celles du saint-office et tant d'autres... Calmez les vôtres surtout. Continuez, si vous voulez, à surveiller le marquis Pompée de Mortorgueil , à qui je fais grâce cependant ; mariez-le, si vous le pouvez, avec qui vous savez... (et je ne demande pas mieux, je vous assure). Travaillez avec zèle pour la gloire de vos amis, je ne m'y oppose pas non plus, et pour la plus grande ^/oî're de Dieu... Mais, au nom du ciel, monsieur Prier, ne venez plus m'échauffer les oreilles avec vos alarmes pour l'Église et pour ma couronne. Toutefois, remerciez , je vous en

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prie , mon frère le roi d'Espagne. Adieu ! mousieur Prior, le conseil m'attend ; je vois d'ici dans la cour les carrosses de mes ministres , et je sais que M. de Saint-Florentin entr'autres a beaucoup de choses à me dire aujourd'hui.

Tout en parlant ainsi, le roi s'avançait vers la porte à petit pas et en faisant reculer M. Prior; celui-ci, se trouvant à l'entrée du cabinet, n'eut d'autre parti à prendre qu'à saluer profondément, à tourner le bouton de la porte dorée et à se retirer.

Dix minutes après , Louis XV présidait, de la meilleure humeur du monde , le conseil de ses ministres; on eût dit qu'il était très content de lui-même. M. de Saint-Florentin et ses collègues crurent à quelque nouvelle bonne fortune ou h quoique réconciliation. Telle était la destinée de ce prince que, dans les moindres choses de sa vie et de son règne , on voyait toujours l'influence des jupons.

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