LE ROND-POINT DE BOIS-ROBERT
A quelques jours de là, le colonel Pompée, marquis de Montorgueil , devait être présenté à son régiment sur la grande place d'/Vrmes, à Versailles, après avoir prêté serment de fidélité entre les mains du roi.
Le marquis, rentré en grâce, s'était logé dans un charmant hôtel de la rue de la Surintendance , à peu de distance du château, mais il n'était encore à Versailles que i)onr quelques coiiiKiissaiices
intimes, ne voulant recevoir le corps d'officiers de son régiment qu'après avoir été reçu lui-même officiellement par Sa Majesté. Aussi se montrait-il très peu. La curiosité des gardes-françaises n'en était que plus excitée, et il n'était question à la caserne que du petit colonel qui se cachait encore comme une pensionnaire au moment de son entrée dans le monde.
Parmi les bas-officiers, M. de la Rose, esprit actif et fécond en expédients, était un de ceux qui étaient parvenus à apercevoir le marquis. Ce n'est pas que le sergent n'eût des droits en quelque sorte incontestables à être reçu avant tout le monde, mais le sergent était délicat autant que brave et il ne voulait nullement abuser de son titre d'instructeur pour forcer la porte de son élève.
M. de la Rose, obsédé de questions depuis son retour si singulier du Bourbonnais, avait fini cependant par couper court à l'extrême curiosité de ses camarades, eu prenant le parti honorable de
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se renfermer dans un silence absolu sur tout ce qui concernait le colonel.
— Est-il joli garçon, La Rose ?
— A-t-il la jambe fine, sergent?
— Aime-t-il les femmes, monsieur l'instructeur.
— Sait-il vivre et dépenser son argent, monsieur de La Rose?
— Aime-t-il le jeu, le vin, les jupes, les chevaux , la danse , la musique , la manœuvre , la guerre, sergent La Rose?
A tout cela le digne instructeur répondait avec un imparturbable sérieux :
— Vous en jugerez vous-mêmes, Messieurs; le roi ne m'a pas ordonné de vous faire le portrait de mon colonel.
Mais s'il était facile au sergent de se débarrasser de toute iraportuuité au sujet du marquis, il ne lui était pas aisé d'éviter de répondre à certaines questions très vives et délicates touchant le brave capitaine Montaran, officier adoré par les gardes ♦
fi'ai)çaises, et dont réloignemcut était un perpétuel sujet d'inquiétude, de perplexité et de vague mécontentement. Le capitaine avait-il élé entraîné par le délire d'une passion? C'était possible. Le capitaine avait-il déserté le régiment par un calcul d'ambition personnelle, de cupidité, de fortune? C'était impossible. Le capitaine avait-il passé à l'étranger, en Espagne, et devait-il de là passer en Angleterre sur des propositions secrètes qui lui auraient été faites , et devait-il prendre du service contre la France!... C'était une calomnie , et les gardes frémissaient de rage à la pensée que des infâmes avaient pu répandre de pareils bruits.
M. de La Rose, parfaitement instruit sui' ïe fond de la question véritable, tentait bien de se renfermer dans les nuages du mystère ; mais souvent les provocations étaient telles qu'il fallait^ bien sortir des brumes delà dijdomatie et se révéler franchement. Ce n'est pas que les gardes eussent la moindre arrière-pensée de méchanceté
LES OFFICIEllS DU ROI. î^9
en ce qui concernait Raoul de Montaran. Nous l'avons dit et nous le répétons : le vif intérêt qu'inspirait la destinée de cet officier venait de la haute estime et de rattachement que tous les gardes professaient pour le loyal et brave capitaine.
Donc, le sergent La Rose, qui jouait un rôle important dans toutes ces affaires depuis son voyage en Rourbonnais, avait besoin d'avoir recours à toute la sagacité de son esprit, à toute la prudence de sa diplomatie, pour ne rien fourvoyer en ce qui touchait son capitaine et son colonel aux yeux des gardes-françaises. Cette continuelle observation de conduite et de propos avait un peu assombri la franche et réjouissante figure du sergent. Ses lèvres, si vermeilles d'ordinaire, avaient perdu quelque chose de leur éclat de santé , son œil était voilé souvent d'un petit nuage de tristesse, et on remarquait moins de vivacité dans les saillies de sa verve et moins d'entraînante énergie, moins de grâce et de souplesse dans ses allures et sa tenue,
VÔO LES OFFICTËRS DU ROI.
Hélas ! les sérieuses préoccupations du sergent avaient fait tort aussi aux belles amours du galant. Vénus avait, depuis un certain temps, quelques plaintes à adresser h ses nymphes au sujet de M. de La Rose, qui lui portait beaucoup moins d'offrandes qu'auparavant. Comme les gardes-françaises , mesdemoiselles les frangières, ravaudeuses, passementières, brodeuses et parfileuses de la ville de Versailles avaient remarqué le changement survenu dans l'humeur du fils de Mars et de Cypris. Les deux pointes des moustaches du sergent se relevaient moins fièrement aux yeux de ces demoiselles, et sa jambe si vantée, cette superbe jambe militaire, paraissait marcher avec moins de grâce et de fermeté sur le pavé de la ville royale.
Olî ! que de regrets, que de réflexions, et quels tristes pressentiments faisaient naître, dan . le cœur des jolies grisettes et des ravissantes petites dames de la rue de Valory et de la rue de h\ Paroisse, les peines secrètes du beau sergent ! Qui ne l'eût voulu consoler? Et comme les unes, trop se-
tES OFFICIERS DU ROI. V6\
vères jusque-là, regi-etfaient leur rigueur, et comme les autres, magnanimes, eussent payé cher le secret de rendre h ce cœur sa sérénité première et son enthousiasme ! ■ '
Par une belle après-midi de janvier, deux jours avant la présentation du colonel , le sergent La Rose traversant la pince d'Armes, pour se rendre du château au quartier d'inûniterie, fut accosté par une très jolie fille, bien mise et bien accorte , et qui paraissait appartenir h la galante famille des femmes de chambre de Paris.
— Pardon , monsieur, dit la jeune fille en rougissant beaucoup ; n'êtes-vous pas sergent aux cardes-franoaises?
— Pour vous servir, ma belle demoiselle, répondit celui-ci dont le front brilla d'un éclair de gaité. Je me nomme La Rose.
— Ail! c'est donc vous, monsieur, dit la jolie personne. Voici une lettre.
•rr- Vrai nie ni 1 uiL le sergent (|ui çic rcliouvjit
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eufiii lui-même. Faut-il lire ici cette charmante lettre ?
— Oh! oui, monsieur, et bien vite, s'il vous plaît.
— On est donc pressé..., ajouta le malin guerrier en coulant un œil à la belle inconnue.
— Très pressé, monsieur.
— Mais c'est charmant, dit La Rose.
Et il lut le billet... et ce billet était signé : Dolorès.
A ce nom, M. de La Rose ouvrit de grands yeux, il eut bien vite rappelé tous ses souvenirs du château de Montorgueil, et, s'adressant à la jolie camériste :
— Mademoiselle, dit-il, remerciez d'abord la dame qui vous envoie de vous avoir envoyée; puis veuillez l'assurer que dans une heure, à quatre heures précises, selon ses orcires, je serai au rondpoint de l'avenue du Boi^-Robcrt.
Et comme la caniériste très satisfaite allait s'éloigner, le sergent lui prit la main, sur laquelle,
LES Oiil .ll.liS Dij J.OI.
blanche et fine, il imprima un baiser délicat.
Cinq minutes après, il rentrait à la caserne, où il s'occupa, pendant un quart-d'heure, de quelques dispositions nécessaires au service, pour donner ensuite un quart-d'heure à sa toilette. C'était partager loyalement une demi-heure entre son roi et sa dame.
Les journées de janvier sont bien courtes, comme on dit, mais, ce jour-là, le temps était superbe, et le couchant limpide consolait les plaines et les bois de Versailles par un long crépuscule. A l'heure dite, le sergent, en jolie demi-tenue, parfaitement coiffé, brossé, boutonné, la guôlre noire d'une propreté admirable et montant pardessus le genou, le soulier luisant, le chapeau sur l'oreille et un beau manteau bleu de roi, galonné d'argent au collet, parfaitement établi sur les épaules, arrivait au rond-point do l'avenue du Bois-Robert, c'est-à-dire à lui carrefour de la foret îiu sud de Versailles, et à ini quart-d'heure de distance des barrièies de la ville.
Le soleil déclinait derrière les grands arbres tout chargés de neige et de longs cristaux de glace qui étincelaient aux lueurs rougeâtres du couchant. Le sergent attendait une voiture. On fut exact au rendez-vous, et ici hâtons-nous de nous expliquer : M. de La Rose, cette fois, ne t'était nullement trompé sur les intentions et le but de la mystérieuse femme qui l'avait invité à venir lui parler au Bois-Robert. Il se rendait donc à ses ordres avec le plus entier désintéressement, par courtoisie et par obéissance pour une des femmes qu'il admirait le plus et qui était aimée du brave capitaine.
Bientôt un carrosse bien fermé survint et s'arrêta près du fossé circulaire ; un laquais sans livrée ouvrit la portière. Le sol était propre et ferme, on pouvait marcher. Un pied admirable s'allongea hors de la porlière et vint loucher au marche-pied abaissé ; une femme, tout enveloppée de salin et de zibeline, descendit légèrement de voiture et jeta un coup-d'œil rapide autour d'elle. M. de
La Rose saluait mademoiselle de Fontarabie.
— Monsieur, dit-elle avec une entière franchise devant ses gens, je vous remercie de votre complaisance. J'ai à vous parler sérieusement.
Le sergent s'inclina.
— Vous m'attendrez là, dit mademoiselle de Fontarabie au cocher. Je ne quitte pas cette allée, où monsieur voudra bien m'accompagner.
Ainsi il n'y avait pas le plus petit mot pour la médisance. Dolorès procédait officiellement dans un rendez-vous avec un jeune et galant sergent aux gardes- françaises, et c'était, je crois, la plus adroite et la meilleure des sûretés pour sa réputation.
Quand ils furent hors de la portée de la voix, mais toujours en vue de la voiture :
— Monsieur La Rose, dit Dolorès, j'ai reconnu et j'ai apprécié votre dévoùment pour le capitaine M. dcMontaran. C'est à ce noble dévoùment que je m'adresse aujourd'liui. M. de Moritnran, vous le savez mieux que personne» est sous le coup d'une
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lettre de cachet. Son procès s'instruit devant une commission militaire. Il est accusé d'avoir sollicité une mission et d'avoir abusé de cette marque de confiance pour s'éloigner du régiment, pour séduire, suborner une riche héritière qui est moimême ; il est accusé d'avoir outragé les lois de l'hospitalité et une noble famille en enlevant celte même jeune fille de l'asile où elle était ; d'être passé avec elle en Espagne, d'avoir gagné les îles Baléares, où se trouve encore l'escadre anglaise, malgré les avantages des Français sur Minorque ; d'avoir déterminé sa compagne coupable à le suivre, et d'avoir passé avec elle aux Anglais avec qui on est en guerre; enfin, d'avoir accepté du service, avec un beau grade, contre la France.
Le sergent pâlit et s'arrêta stupéfait.
— Vous voyez, monsieur, reprit Dolorès d'un son de voix admirablement calme, que l'accusation est capitale. Elle a été lancée sur des renseignements fournis par une main habile et cachée. L'accusation portant sur des points faux n'en est
LES OFFICIÈKS DU UOI. 'ÏST
pas moins spécieuse et ne manque pas d'un certain air de vraisemblance que la perversité peut exploiter avec avantage. Le capitaine ne m'a point enlevée; il m'a suivie en Espagne parce que ma résolution de quitter le château de Montorgueil fut instantanée, irrévocable, et que rien au monde ne m'aurait retenue. Le capitaine manquait à la discipline d'une manière grave en passant la frontière sans ordre, cela est vrai, mais il ne passait pas en pays ennemi ; la France et l'Espagne sont en paix. En Espagne, le capitaine crut devoir changer de nom, cela est vrai encore. 11 me suivit jusqu'à Alicante, Alméria, Malaga et dans la province de Grenade, où j'avais de graves intérêts à régler, cela est encore toute vérité. Nous eûmes occasion de rencontrer un commodore et un général attachés au service du roi d'Angleterre, rien de plus vrai encore. Mais ce qui est faux et de la plus noire calomnie, c'est qu'on ait offert du service au capitaine contre la France, et ce qui est faux jusqu'à l'infamie, c'est l'accusation portée contre M. de
Montaran d'avoir vendu son épée aux ennemis du roi. Je vous le répèle, monsieur La Rose, le procès est très sérieux... une main occulte et dangereuse travaille dans l'ombre. Quelqu'un veut flétrir et perdre par conséquent le brave capitaine Montaran ; savez-vous pourquoi ?
— Je m'en doute, dit le sergent dont l'émotion était visible.
— Oui, reprit Dolorès, parce que le choix que je fais de M. de Montaran pour mon époux, m'enlève moi et ma fortune aux calculs de gens ambitieux et cupides.
— Mordieu ! répliqua le sergent en touchant la garde de son épée.
— Sergent, dit Dolorès, votre capitaine, votre ami, sauvera bien sa tête devant un conseil de guerre, car les preuves matérielles manqueront à ses accusateurs sur la question absurde de haute trahison...; mais M. de Montaran, à travers toutes ces horribles calomnies, sauvera-t-il sa réputation d'honneur?
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— Ah! dit le bouillant La Rose, c'est affreux. Mais, je le jure ici, mademoiselle, par votre beauté si noble et par votre illustre nom, mes camarades et moi ne souffrirons jamais qu'on jette sur le banc de l'accusé et dans un cachot, confondu avec des brigands et des faussaires, l'honneur du régiment, la probité et le courage, notre bon capitaine.
— Mon Dieu ! dit Dolorès en élevant au ciel des yeux humides, mon Dieu ! je vous remercie.
Et, se tournant vers le sergent, que l'attendrissement gagnait autant que Tenlhousiasme :
— Monsieur, dit-elle, vous êtes un digne et loyal militaire. Donnez-moi votre main.
Tirant alors un gant parfumé, mademoiselle de Fontarabic tendit au sergent exalté la plus belle, la plus noble main qu'il eût encore vue. Dans son trouble, M. de La Rose mit un genou en terre et baisa la main adorable de Dolorès avec un respect qui avait manqué à la main de la caniérislc, mais avec non moins de bonheur.
— Monsieur, reprit Dolorès, le capitaine est en
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sûreté; il pourrait sortir de France, mais il s'y refuse. Ce serait prouver de la crainte. Il attendra tout événement. Vous connaissez son héroïque caractère. Que ses amis veillent donc pour lui et agissent pour lui. Si les gardes-françaises témoignent hautement , sans révolte cependant, l'extrême répugnance que ce procès leur inspire; si elles s'adressent respectueusement au roi... M. de Montaran est réhabilité sans procès, rendu à son régiment dont il est Fhonneur, à ses amis dont il est l'orgueil. Le roi est bon. II aime les gardes-françaises ; le roi et les gardes-françaises se comprendront. Adieu, monsieur La Rose ; recevez mes remercîments. Je retourne à Paris, où je ne dirai pas un mot de celte démarche à M. de Montaran. Je suis venue vous trouver par une inspiration toute personnelle... peut-être par une inspiration d'en haut. Adieu,
Mademoiselle de Fontarabic reprenait le chemin de la voiture accompagnée du sergent, qui n'hésila pas cette fois à lui offrir son bras. Dolorès ac-
LES OFFICIERS fil KOI. ^(U
cêpta aussi franchement qu'elle eût. accepté le bras d'un grand d'Espagne devant toute la cOur de l'Escurial. Ils étaient charmants à voir ainsi, ces deux beaux jeunes gens, marchant d'un pas noble et élégant sur le sol semé d'un peu de neige et sur lequel la Catalane, d'illustre race, laissait l'empreinte d'un pied qui, aux temps merveilleux de la chevalerie, eût peut-être allumé de grandes guerres, ou tout au moins provoqué de grands tournois. Plusieuis fois le sergent enthousiaste remarqua ces charmantes empreintes, ne pouvant se défendre de soupirer un peu pour le pied qui les faisait, malgré la gravité de la situation.
Revenus au rond-point du bois, ils découvrirent tout-à-coup, en face d'eux et sur la ligne de l'horizon, le splendide château de Louis XIV, qu'un beau soleil couchant dorait tout entier.
— Ah! dit Dolorès, c'est là que vit le roi de France, c'est de là qu'il peut faire grûcc.
Mademoiselle de Fontarabie avait rejoint sa
voiture. Elle y monta avec moins de tristesse 11. ii
qu'elle en était descendue, la main appuyée sur le bras de l'heureux sergent et le remerciant encore d'un regard à rendre amoureux un des dieux de bronze du parterre royal de Versailles.
La voiture partit rapidement et prit la route de Paris. M. de La Rose, la tête penchée, la démarche lente et l'esprit perdu dans je ne sais quelle rêverie, s'acheminait vers la ville, mais avec insouciance sur le chemin h. suivre, passant près de la pièce d'eau des Suisses au lieu de prendre l'avenue qui l'eût amené à la porte de Versailles.
Arrivé dans les massifs qui avoisinent ce beau lac, entouré de dalles de marbre, et aussi peu en harmonie avec la Suisse et les Suisses qu'un paysan de Zurich ressemblait à un gentilhomme de la chambre du grand roi, le sergent entendit des cris et des éclats de rire tumultueux. La pièce d'eau était glacée à une forte épaisseur, et bon nombre de gardes françaises se livraient à l'cxercice du palin En voyant les uniformes de ses ca-
marades, le sergent sentit se réveiller en lui toute son indignation contre les ennemis de son capitaine, et toute sa vive sympathie pour le brave officier calomnié.
La Rose s'approcha d'un des groupes restés sur le rebord de la pièce d'eau.
— Messieurs, dit-il, j'ai quatre mots à vous décliner ce soir après l'ordre. Nous obtiendrons une permission de rentrée après dix heures, et nous boirons , mordieu ! plus d'une brave bouteille.
— Ça va, sergent, reprirent les gardes, parmi lesquels il comptait des amis. Ça nous va! Nous sommes bien ici huit, et vous faites le neuvième; c'est assez pour une table de bons vivants. Allons, monsieur de La Rose, sacredié! reprenez donc voire antique valeur. Vous nous faisiez de la peine depuis quelque temps avec vos airs penchés. Vivent le vin, les femmes et cette coquine qu'on nomme la gloire !
àU
— Messieurs, , dit La Rose , j'ajoute : Vive le roi!
— Et sa maîtresse! dit un jeune garde.
— Et la mienne ! reprit un vieux tambour-maître tout chamarré de chevrons.
Les neuf camarades coalisés prirent ensemble le chemin de la caserne, bras dessus bras dessous, en chantant des pont-neufs et des refrains dont la gaîté erotique effaroucha plus d'une fois les nymphes de la forêt Satory; couplets joyeux ou satiriques que souffrait le règne du bon plaisir et qui n'oseraient, en nos temps de liberté, déployer l'aile et voleter en plein air.
LA VElLLi: DES Ah^ilES.
vm
Deux jours après la scène du vendez-vons au rond-point du Bois-Uobert, une grande agitation régnait dans un élégant hôtel, situé entre rour et jardin, dans la rue de la Surintendance. M. le colonel marquis de Montoigueil, du haut de* sa vanité, de son {jrade et de ses deux cent mille livres de rente , recevait officiellement l'état-major de son régiment. Le marquis étnit à la veille de prêter serment entre les rnaius du roi, dans le salon
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de la Paix, aux grands appartements. Présenté ensuite aux gardes-françaises, sur la place d'Armes, après avoir reçu le drapeau solennellement, le colonel, sous les yeux du roi et de la cour, devait commander la manœuvre en personne.
Le colonel Pompée touchait donc à l'apogée de sa gloire... sommet terrible et souvent foudroyé ! Mais, sans trop s'arrêter aux périlleuses conséquences du lendemain, Pompée avait pris son parti en brave et faisait comme un aventureux joueur, qui, arrivé à ses dernières pistoles, vide toute sa bourse sur le tapis.
La réception de ses officiers lui avait donné du cœur, en chatouillant beaucoup sa vanité. Chaque officier des gardes (tous parfaits gentilshommes) avait tenu à honneur de venir complimenter le colonel, qui. pour le dire en passant, s'était montré sinon très spirituel , du moins d'une haute politesse, et momc d'une aménité qui se ressentait beaucoup des aimables leçons de Roscmondc. Cette charmante fille avait donc déjà commencé
une transformation sensible dans rédncaliou du colonel; avec le temps elle fût parvenue à de plus sérieux résultats. Mais son élève lui échappait : les exigences de famille et de position voulaient que Pompée se mît à la tête de son régimenf.
Dans cette tumultueuse réception militaire, il avait [été question de beaucoup de choses, mais à des points de vue superficiels, et il eût été impossible, en sortant de là, de formuler une opinion consciencieuse sur les mérites du jeune colonel. En général, on le trouvait fort joli garçon, très bien bâti, dans des proportions sveltes, et portant avec grâce le brillant uniforme des gardes-française. Encore là un progrès qui était dû au spirituel et élégant gouverneur de l'Opéra.
Le soir était arrivé. Le colonel avait donné à toute sa maison les ordres les plus précis et les plus minutieux pour le lendemain. Tout était prêt pour le giand jour.
Vers les six heures, à rentrée de la nuit, une
voiture venant de Paris, arrivait dans la cour de l'hôtel du marquis. Cinq minutes après les deux battants du salon s'ouvraient, et un laquais, portant la grande livrée de Montorgueil , annonçait mademoiselle de Champ-Fleury.
Rosemonde était attendue, sans l'être trop cependant. Pompée lui avait adressé un fort joli billet, accompagné d'un cadeau du meilleur goût; mais Rosemonde ne s'engageait jamais irrévocablement.
— Ah ! Dieu soit loué ! s'écria le marquis en la voyant; vous voilà, Mademoiselle. J'avais diablement peur de ne pas vous avoir à souper. Cette maudite réception d'officiers m'a pris toute la journée, et je ne pouvais quitter Versailles la veille du grand jour. J'ai tant de préparatifs h faire ! j'autais été vous chercher.
— C'est donc demain? demanda Rosemonde en s'asseyant dans un beau fauteuil près de la cheïninée.
— C'est demain, dit Pompée. Voulez-vous voir
mon uniforme?... Je l'ai quitté ce soir, il m'étouffait; et mon épée de colonel! ah! ah! voilà une fameuse lame! un peu lourde cependant. Quant à mon cheval, il est admirable et magnifiquement équipé.
Un peu de tristesse passait sur le front clair et blanc de Rosemonde.
— Qu'avez-vous, Mademoiselle? dit Pompée.
— Rien, reprit-elle; peu de chose.
— Mais encore... Âvez-vous peur que nous n'ayons un succès fou demain?
— Je suis très peu poltronne , reprit la belle jeune fille; mais, avant tout, j'aime à prendre des précautions.
— Eh bien ! tous mes apprêts ne sont-ils pas au grand complet, Mademoiselle ?
— Ainsi donc, colonel de Moiitorgueil, dil-cllc avec un léger soupir, vous allez demain vous mettre à la tête de votre régiment et commander les manœuvres devant Louis XV et la cour?
Pompée, qui s'était assis sur un carreau de da-
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nias aux pieds de mademoiselle de Champ-Fleury, se leva tout-à-coup et se mit à se promener d'un bout du salon à l'autre, les mains enfoncées dans ses goussets et l'air un peu soucieux. Au bout de trois minutes de silence et de promenade, il s'arrêta en face de Rosemonde ; et, se cambrant sur les reins, la tête levée, le regard audacieux :
— Certainement , Mademoiselle ! dit-il. Quoi d'étonnant à cela ?
— Rien, marquis, rien, reprit Rosemonde que cette aveugle vanité révoltait un peu. Au fait, vous êtes colonel, et vous avez hâte de vous mettre à la tête de votre régiment. Ce doit être fort beau de commander en chef une manœuvre devant le roi et les maréchaux.
Pompée reprit subitement sa promenade, enfonçant de plus en plus ses mains dans les poches de sa culotte.
— Tenez, dit mademoiselle de Champ-Flcury, je suis franche et je suis votre amie, Monsieur. Savcz-vous pourquoi je me suis fait remplacer ce
soir au ballet par mademoiselle Lyonnais? Savezvous pourquoi je suis venue ici?
— Non, dit Pompée en s'arrêtant.
— Pour vous déclarer que vous êtes un fou.
— Ce n'était pas la peine, dit Pompée en reprenant sa promenade.
— Vous êtes fou, colonel, entendez-vous?
— Je vous comprends, répondit le marquis. Mais croyez-vous donc, Mademoiselle, qu'il soit facile de désobéir au roi qui, fatigué des plaintes de M. Prior sur ma conduite, a voulu en finir et savoir ce que je suis et ce que je vaux ?
— Prior est un roué, reprit Rosemonde , mais qui s'est fourvoyé en cette occasion.
— Lui ! Mademoiselle. Au contraire, il est enchanté de me voir en cour décidément et de me voir surtout à la tête des gardes.
— Je vous dis que non, moi, dit Rosemonde. Où est-il ? que fait-il en ce moment ?
— Ma foi, depuis Paudience chez M. de Choisy, je n'ai plus revu cet étrange Piior, qui prétend
avoir de si formidables pouvoirs sur ma conduite.
— Et moi je sais où ii est, dit Rosemonde. Depuis quelques jours, occupé d'une affaire bien autrement majeure pour lui que votre installation, il court tout Paris, s'appuie de la police, et fouille partout pour trouver quelqu'un. 11 vous a abandonné forcément pour aller au plus pressé. Le feu est chez lui quelque part. Il y court... sauf à vous reprendre ensuite.
— Or çà ! mais c'est donc le diable que cet homme-là? répliqua Pompée interloqué.
— Non, mais c'est un...
— Un quoi; Mademoiselle?
— Un homme dangereux, dit Rosemonde, et avec qui il faut en finir. En attendant, monsieur le marquis, commencez par vous revêtir d'un costume plus en harmonie avec la température, et délogeons ; j'ai là-bas ma voiture et un fort bon postillon. Mais, avant tout, voici une lettre pour Lebel, valet de chambre du roi. Je le connais et le prie de me rendre un service auprès de M. de
LES OFFICIERS DU ROI. \7ly
Choisy, qui parlera d'une certaine affaire à Sa Majesté.
— Quitter Versailles, mademoiselle, la veille de
— De commander des manœuvres devant toute la cour en ne sachant pas même commander l'exercice à quatre hommes et un caporal. Oui, monsieur, il y aurait un autre moyen d'éviter cette confusion, ce serait de vous déclarer malade et de vous fourrer dans un lit jusqu'aux yeux avec un médecin et un apothicaire à votre chevet. Mais le divertissement aurait trop de charmes pour vos officiers et pour les railleurs de la cour.
— Non , non , dit Pompée, je ne veux pas que l'on s'imagine que je suis aux prises avec la fièvre,
— Alors, i)arlons, Monsieur. Vite, un habit de ville, un manteau , délogeons; et qu'un de vos gens porte ma lettre au château à Tinstant même !
La peur prit aux flancs le colonel Pompée. C'est ce que voulait le charmant gouverneur. Le guerrier s'élança dans la chambre voisine , appela son
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valet (le chambre, et en deux tours de main il eut changé de vêtements. Equipé comme un homme qui va braver un froid rigoureux , il reparut au salon , et prenant Rosemonde sous le bras , il sortit avec elle , traversant en courant les grands salons, le vestibule, sautant les marches de l'escalier trois par trois (et Rosemonde pouvait lui en remontrer aussi dans cet exercice) , courant à la porte d'entrée et demandant aux gens à livrée la voiture de mademoiselle de Champ-FIeury.
La voiture s'avança. Rosemonde monta, Pompée la suivit, et le postillon reçut ordre de mener grand train jusqu'à Paris. A la barrière on devait lui indiquer le logis où il fallait se rendre.
Nous laisserons cette bienheureuse voiture brûler le pavé de la route royale de Versailles à la barrière de Passy.
Une demi-heure après ce brusque départ , un homme enveloppé d'un manteau frappait à la porte de l'hôtel du marquis de iMontorgueil et demandait à lui parler.
LLS OFFIClEnS DU ROI.
— M. le colonel vient de partir pour Paris , lui dit-on. Il va sans doute à l'Opéra.
— Le malheureux ! dit en lui - même cet homme. Mais il faut que je lui parle absolument ce soir, reprit-il et je ne puis courir après lui à l'Opéra ou ailleurs.
— Si monsieur voulait l'attendre, dit le valet de chambre. M. le marquis n'a pas donné d'ordres; il rentrera avant minuit certainement.
L'homme hésitait à monter. Cependant il s'y décida. Il arrivait lui-même de Paris et se souciait fort peu de courir le monde à Versailles. D'ailleurs il était dans un costume à ne se présenter nulle part... si ce n'est chez un ami intime. En entrant dans le salon , il parut un peu réjoui d'y trouver un feu flambant. Débarrassé de son manteau dans l'antichambre, il alla s'installer précisément dans le fauteuil que Rosemoiiidc venait de quitter. Des bougies brûlaient sur les candélabres. L'inconnu avait un livre dans sa poche ; se renversant dans le fauteuil , allongeant les jambes
vers le feu, il se mit à lire sans plus de façon que s'il était chez lui.
Le valet de chambre lui offrit à souper, croyant le reconnaître pour un ami de son maître. L'homme mystérieux refusa en disant qu'il attendrait volontiers le colonel.
Cependant, tout en voulant lire, de nombreuses distractions lui arrivaient, s'il fallait en juger par les regards qu'il portait çà et là autour du salon. Il vit un brillant uniforme encore étalé sur un canapé. Il se leva et s'approcha de l'habit militaire, le toucha, le considéra et se prit à soupirer. Il vit aussi l'épée et il en examina la lame.
— Elle est belle , dit-il , en la remettant au fourreau 5 on pourrait en faire un noble usage.
Et de nouveau quelques soupirs sortirent de sa poitrine. Alors il se mit à marcher comme pour échapper à j^s tumultueuses pensées. Il était seul dans ce grand et beau salon , admirablement éclairé, en face des insignes militaires qu'il aimait... Dans un moment d'attendrissenjent , le-
vantles mains nu plafond ;ivec un trembloinent nerveux.
— Ah! Dolorès! Dolorès ! s'écria-t-il.
Cet homme était le capitaine Raoul de Montaran , qui, par précaution, ne sortait que pendant la nuit depuis qu'on était à sa recherche.
Le capitaine avait appris, par les gazettes, l'insigne honneur réservé pour le lendemain à son colonel et il avait frémi au tableau grotesque qui allait s'offrir au roi et à toute la cour; les gardes françiises commandées h tout hasard par Pompée ; toute cette confusion , toutes ces belles compagnies s'ébraulant et manœuvrant les unes sur les autres; un pêle-mêle affreux et ridicule;
un jeu de carte brouillé enfin tout ce qui
pouvait advenir d'un régiment obéissant aux commandements d'un fou, d'un ignorant, ou plutôt d'un écolier. Eh ! ne savait-il pas (|U(^ 1 imberbe colonel était capable tout au plus de distingueren fait d'art militaire un défilé d'un changement de front ?
Le capitaine Raoul était la personnification la plus complète de l'enthousiasme militaire. Personne ne comprenait à un degré plus élevé la dignité de l'épaulette ; personne n'était plus jaloux également de l'honneur de son régiment. Sur ce point là, Raoul était intraitable. Il se serait fait couper en deux plutôt que de souffrir le moindre propos inconvenant sur les gardes françaises pour qui il avait une sorte de tendresse et de respect. Aussi les gardes lui rendaient bien ce respect et cette tendresse. Entre Raoul et son régiment , il y avait une alliance secrète , indissoluble. Après cela , on ne s'étonnera plus qu'après avoir accompagné jusqu'en Espagne mademoiselle de Fontarabie , il eût tenu à revenir en France, pour l'honneur de son nom d'abord, pour réhabiliter son coup de tête et aussi pour se rapprocher de son cher drapeau.
Or, que venait-il faire ce soii'-là à Versailles chez le colonel? on le devine. Au risque d'être découvert, il venait loyaloaient lui offrir ses servi-
ces ; lui donner quelques notions indispensables au moment solennel ; lui tracer un plan de manœuvre très élémentaire et compréhensible ; lui inculquer à la hâte et à toute extrémité quelques expressions techniques de commandement ; enfin, il venait tenter de lui sauver, h lui , colonel de Montorgueil, un immense et irréparable ridicule ; peut-être un rire général de la part des gardes , mais sûrement une réputation de paltoquet^ de sauteur, de fat impertinent. Il venait enfin lui éviter une destitution déshonorante. Bon capitaine ! lui qui ne devait son grade qu'à son épée , lui pauvre officier de fortune , qui avait le droit d'être fier de lui-même, et le droit de mépriser tant de sottes vanités titrées , tant d'illustres nullités portant plumes blanches et grosses épaulettes.
Dix heures venaient de sonner à la grande pendule de l'escalier. Le colonel n'arrivait pas. Le valet de chambre vint offrir de nouveau à Montaran un souper cotnnie moyen de prendre palience.
Cet homme reconnaissait le capitaine pour l'avoir vu an château de Montorgueil , et un instinct secret d'intérêt et de haute considération qui parlait en faveur du loynl visiteur. Raoul lui recommanda de ne pas le nommer, voulant garder le plus sévère incognito ; il ajouta :
— Quant au souper, je l'accepte dans une demiheure si le colonel n'est pas ici.
A peine achevait-il ces paroles, qu'on entendit du bruit dans le vestibule.
— C'est M. le marquis, sans doute, dit le valet de chambre.
Et il courut au devant de son maître. Il se trompait... ou plutôt, non, il ne se trompait pas; car trois minutes après il annonçait au salon , où Montaran était resté seul :
— Monsieur Prier !