‹ Les officiers du roiChapitre 7 sur 16 · SUITE DE LA VEILLE DES ARMES · texte numérisé non relu

SUITE DE LA VEILLE DES ARMES

Au nom de M. Prior, que le domestique prononçait d'une voix mordante , Raoul de Montaran se leva brusquement, et le dos à la eheminée, le corps droit, la tête haute, il avait l'air de se mettre sur la défensive, comme si le nouveauvenu entrait un poignard à la main.

M. Prior ne reconnut pas d'abord le capitaine -qu'il prenait pour un fâcheux , ou tout au moins

pour un indifférent. Il salua , et posant son chapeau sur un fauteuil , il s'approcha du feu.

Ce fut à la lueur de la flamme et des deux candélabres étincelants de bougies , que lui apparut tout-à-coup ce visage pâle et nerveux , ce visage fatal , qu'il cherchait depuis trois jours et trois nuits dans tous les coins et recoins de Paris.

— Vous ! s'écria-t-il , en reculant de quatre pas.

— Vous ! répéta à son tour le capitaine.

Il y eut alors cinq minutes d'un silence effrayant. Ces deux hommes se regardaient en face. Le capitaine, le dos toujours à la cheminée et croisant les bras , parla le premier, mais d'une voix étrange , accentuant chaque parole , prononçant lentement et mettant de l'intervalle entre les phrases.

— Monsieur Prior, le hasard vous a bien servi : me voici. Je sais que vous me cherchez depuis quelques jours avec un incroyable acharnement. Vous voulez me faire arrêter... juger... condam-

LES OFFICIERS DU hOl. >| 87

ner... Vous avez la partie belle en ce moment... Allez me dénoncer à la police !

— Monsieur de Montaran , dit celui-ci, vous êtes ému : remettez-vous.

Et, comme s'il se trouvait chez lui, M. Prior avança un fauteuil près de la cheminée et s'assit. Montaran restait debout à l'angle opposé , se montrant de profil à son ennemi , et fixant sur le mur, en face de lui, des yeux immobiles.

— L'occasion est belle, je vous le répète, reprit le capitaine.

— Oui, dit M. Prior, l'occasion de s'expliquer. Nous sommes seuls ; la soirée est avancée ; nul importun ne surviendra.

— Nous expliquer, monsieur? reprit Montaran avec un sourire amer.

— Monsieur, dit Prior, une seule question...

— Je la prévois, répliqua le capitaine, et je n'y répondrai pas.

— C'est différent, monsieur. Ainsi donc votre parti est pris... vous avez enlevé...

— Je n'ai enlevé personne , monsieur. J'ai accompagné et protégé.

— Vous avez déserté...

— J'ai passé la frontière , cela est vrai , monsieur ; mais l'Espagne est notre alliée en ce moment. Je me suis hâté de rentrer en France dès que je l'ai pu.

— Ah ! reprit M. Prior ; et vous êtes rentré seul?

— C'est la question à laquelle je refusais de répondre tout-à-l'heure , dit le capitaine.

— Allons, monsieur, vous êtes un austère diplomate.

— Je n'ai d'autre diplomatie que ma franchise, monsieur. La plus grande hahileté c'est la loyauté.

— Je le crois aussi , reprit M. Prior en souriant du bout des lèvres. Eh bien! monsieur, je compte sur cette même loyauté qui vous honore et je m'adresse à elle directement. Quels sont vos projets relativement à mademoiselle de Fontarabie?

LE-, orriciKîis Di-'.uof. 489

— J'espérais , monsieur, dit Raoul , que ce nom-là ne serait pas prononcé ici. Quant à des projets, je ne suis ni assez fat , ni assez niais , ni assez fou pour en avoir; je suis le serviteur dévoué de l'admirable jeune personne que vous venez de nommer.

— Eh bien ! monsieur, je vais moi-même vous instruire de vos propres desseins. Que vous ayez pris froidement vos résolutions ou que vous agissiez sous l'influence de la fièvre, sans trop savoir où vous allez, il importe peu. Après avoir enlevé et gravement compromis Dolorès... vous vous flattez de l'espoir de l'épouser...

— Non, monsieur, dit Monlaran.

— Comment î s'écria Prior ; mais alors c'est de la lâcheté... perverse.

— Non , monsieur, vous dis-je , reprit le capitaine , je ne me flatte pas...

— Vous êtes sîii peut-être de ce mariage? demanda Prior ironiquement.

— Oui , monsieur, rôpondit avec calme îe capitaine Raoul.

M. Piioi' eut uij moment d'effroi. Un doute passa subitement dans son esprit.

— S'ils étaient déjà mariés!... se dit-il en frissonnant.

— Après cet aveu , monsieur, reprit-il , tout est éclairci. Votre but est évident , déterminé ; vous voulez la main de Dolorès et ses quatre millions de dot.

— Je veux, monsieur, me rendre digne de l'honneur insigne que l'on me fait.

— Lequel , monsieur?

— Celui d'accepter ma main et mon nom.

— .\h ! dit Prier en riant. Votre nom ? Et votre iirade et votre fortune aussi sans doute?

— Et mon grade, repritle capitaine. Quant à ma fortune , on la connaît bien , je n'ai rien.

— Vous l'avez peut-être mangée , monsieur le capitaine, cette immense fortune...

Et comme il disait ces paroles d'un air sardonique et en branlant la tête :

— Non , monsieur, reprit Raoul de Montaran avec dédain , ou me l'a volée.

A ces mots , M. Prior redressa vivement la tête et fixa un œil ardent sur le profil du capitaine. Un moment sa respiration s'arrêta; mais, reprenant bien vite son ascendant sur lui-même :

— On vous a volé votre fortune, monsieur le capitaine, demanda-t-il avec une émotion contenue? était-elle considérable?

— Magnifique ! dit Montaran.

— Mais encore , reprit M. Prior dont l'anxiété ne cessait pas.

— Quatre millions, monsieur, dit Raoul très tranquillement.

Prior baissa subitement 1.» tête et se prit à regarder le foyer dont les flammes roses jclaicnt d'étranges reflets sur son visage jaune. Il y eut cinq minutes de vsilcnce. Pri(tr rcj.ril :

— Monsieur le canitaine , le fait est grave et le

Page 1