‹ Les oiseaux dans la natureChapitre 10 sur 60 · LE PINSON ORDINAIRE · texte numérisé non relu

LE PINSON ORDINAIRE

(FRINGILLA CŒLEBS) — LINNÉ

Ordre des Granivores . Famille des Fringillidés. Genre Pinson. — Longueur : 15,5 centimètres. Le mâle a le dos brun, la poitrine d’un gris vineux, les joues plus rouges encore, le dessus de la tète de deux bruns en automne, d’un bleu ardoisé au printemps, le croupion vert. L’aile est noire, avec les petites couvertures d’un blanc pur et le bord des grandes d’un blanc jaunâtre. La femelle est plus grise. Les petits ressemblent à la mère. Le pinson a une couvée en avril, une seconde à la fin de mai ; les deux d’environ cinq œufs couleur aiguemarine tachetés très différemment de roux ou pointillés de brun foncé.

OYEZ-YOUS cet oiseau dont la gorge rosée brille entre les bourgeons verts prêts à s’épanouir en corolles. C'est le pinson, — notre pinson, — fils du printemps, hôte assidu des cerisiers, des poiriers , des pommiers et de tous les arbres à fruits qui peuplent la prairie. Il n’est point muet sur son rameau. De moment en moment il jette dans l’air une roulade qui retentit. Sa chanson n’est pas longue ; mais la note en est vibrante, et il n’a pas moins de plaisir à la répéter cent fois que n’en ont les maîtres de l’art à varier leurs savantes mélodies. Dans tous les pays du monde, le pinson est le symbole de la joie. « Gai comme un pinson ! » dit le proverbe, et vraiment il est difficile de se figurer une existence plus heureuse que celle de cet oiseau brillant, quand, au souffle de la brise printanière, il chante et voltige parmi les arbres fleurissants.

Cependant il y a pinson et pinson. On remarque entre eux de grandes différences de caractère, et les plus heureux 11e laissent pas que de connaître aussi les luttes de la vie et les orages de la passion. Les uns sont sédentaires, d’autres émigrent. La femelle a l’humeur vagabonde. La plupart de ceux qui nous restent en hiver sont des mâles. O11 ne les voit guère en troupes qu en automne. Ceux qui songent à faire le pèlerinage du Midi s’y préparent par des expéditions plus ou moins aventureuses, pour lesquelles ils se réunissent, sans former de grands vols. Les uns partent plus tôt, les autres plus tard. Leur passage dure deux longs mois, les escouades qui viennent de loin se succédant par intervalles. Au retour, même dispersion. Les uns poussent très avant vers le Nord ; les autres préfèrent nos climats tempérés ; mais partout les femelles n’arrivent que dix ou quinze jours après les mâles. Ceux-ci passent dans 1 inquiétude ces jours d attente ; ils se surveillent d’un œil jaloux et commencent à se donner la chasse. Là est évidemment le secret de l’humeur parfois peu sociable d’un oiseau qui semble né pour la joie. Madame est très coquette, mon-

sieur* est horriblement jaloux. La distribution par couples ne s’accomplit qu’après de longues batailles. Ce mot de conquête, qu’a usé le langage de la galanterie, est vrai à la lettre quand il s’agit des amours du pinson. C’est chose facile, pour peu qu’on y prenne garde, d’observer les péripéties de ces drames innombrables, souvent tragiques, qui se jouent chaque printemps sous nos yeux et qui n’échappent qu’à notre inattention. La femelle n’a l’air de rien. Elle se promène sur l’herbette, le long des haies, dans les parcs, dans les prairies, dans les jardins. Cependant elle sait bien qu’on l’observe, et de temps en temps elle laisse échapper un petit cri très agaçant. Une brillante roulade y répond du haut d’un arbre voisin ; une seconde, une troisième roulade se font entendre plus loin , et les chanteurs cherchent à se surpasser les uns les autres. Ils ont la voix pure, retentissante, harmonieuse, et ils ne la ménagent pas ; chacun aspire à être seul distingué. Soudain l’un des prétendants s’abat sur la pelouse. Il est gauche d’abord, timide, étonné de sa hardiesse; puis il s’approche, et commence à se pavaner aux yeux de la belle, qui d’un air de suprême indifférence continue à chercher sa pâture. Il hérisse et rabat ses plumes, montrant et voilant tour à tour les trésors de son galant costume de jeune et brillant amoureux. Les plumes de dessous découvrent des richesses cachées. Le bleu de la tête brille d’un éclat métallique ; la poitrine devient de plus en plus rosée ; les taches blanches de l’épaule jouent comme un éventail ; l’œil noir étincelle comme un diamant. Mais pendant qu’il s’ingénie à faire sa cour, passe un rival, et une chasse effrénée commence. Ils se poursuivent de branche en branche, d’arbre en arbre, sans trêve ni repos. Parfois ils s atteignent et se livrent, sur le sol, de furieux combats, corps a corps. Il n est point rare que celui qui est attaque se couche sur le gazon, pour rendre coup de bec contre coup de bec. Plus souvent ils se battent à la manière des coqs, en position tous deux et se précipitant l’un contre l’autre avec une frénésie aveugle. Les plumes volent, et l’on a vu fréquemment le plus faible rester mort sur le carreau. La jolie pinsonne assiste à ces duels, sans cesser de sautiller et de picorer. Son petit cri ranime au besoin la fureur des deux rivaux. Le vainqueur, s’il n’est pas trop maltraité, vient triompher auprès de la cruelle, qui lui accordera peut-être quelque faveur passagère, mais qui, avant de se donner tout à fait, laissera s’engager encore de nouveaux et non moins terribles combats. Chez les pinsons, la plus belle est au plus vaillant.

Pendant les heureuses journées qui suivent la victoire décisive, quand les arbres et les prés se couvrent de fleurs, le pinson assiste sa compagne dans la construction du nid, qui devient en peu de jours un petit chefd’œuvre d’industrie, et reçoit bientôt des œufs charmants comme lui. Ce nid est un tissu de mille jolies choses, douillettes et chaudes : le tout recouvert de lichens toujours de la même couleur que celle de l’écorce des branches entre lesquelles il est posé. On a grand’peine à le découvrir. Ce ménage, dont l’établissement a été si laborieux, est tranquille et bien uni. Deux couvées se succèdent, en avril et vers la fin de mai. Les parents sont pleins de sollicitude pour leurs petits, qu’ils nourrissent encore quand’ les nids sont déjà vides. On les voit qui leur apportent la becquée sur les branches des arbres. Jeunes et vieux vont et viennent, chantent et sautillent. C’est alors que le proverbe a raison : rien n’est joyeux comme une famille de pinsons. La pluie seule les attriste ; ils la sentent venir, et l’annoncent par un chant particulier. Mais le moindre ^rayon ramène la joie. Chaque jour de soleil est jour de fête. Bientôt les petits sont élevés, et les pinsons se réfugient dans les bois pour échapper aux chaleurs de l’été. Ils n’y sont pas moins gais que dans les vergers fleuris. L’automne vient ; ils sortent des cachettes de la forêt pour entreprendre leurs migrations, et ainsi s’écoule leur vie, ramenant de printemps en printemps la douce et terrible saison d’amour.

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