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LE PINSON DES ARDENNES

(FRINGULLA MONTIFRINGILLA) — LINNÉ

Ordre des Granivores. Famille des FringiUidés. Genre Pinson. — Longueur : 15,5 centimètres. Le mâle a la tète et le clos d’un noir de jais superbe ; en automne, surtout chez les jeunes, ce noir est en partie caché par les extrémités jaune-brun de chaque plume ; les plumes s’usent pendant l’hiver et les mâles, surtout les plus vieux, deviennent superbes. La gorge, la poitrine sont d’un orangé clair qui se colore en tons admirables sur l’épaule. L’aile est d’un noir profond, mais chaque plume est bordée d’un liseré jaunâtre, allant du blanc presque pur à un roux assez foncé. La queue est noire aussi avec des liserés clairs. Le croupion et le ventre sont d un beau blanc de neige. La femelle se rapproche beaucoup du pinson ordinaire par son dos brun, son aile plus brune et sa poitrine plus rousse. Le cou est cendré tiè* claii avec deux bandes noires descendant depuis le sommet de la tête. Le pinson des Ardennes a sa seule nichée à la fin daviil ou en mai, elle se compose de cinq œufs verdâtres tachetés de brun. Son nid est presque aussi artistique que celui du pinson oïdinaire.

ET oiseau est un de ceux qui attirent aussitôt l’attention quand on a la bonne fortune de le rencontrer. Il se reconnaît de loin au rouge orangé de sa goige, que relève le blanc pur du ventre et du croupion. Yu de près, il n’est pas moins remarquable. Les plumes du front et du dos, façonnées comme de petites écailles marbrées, s’appliquent les unes sur les autres de manière à former un dessin régulier ; celles de l’aile sont richement coloriées, d’un noir sombre, avec une bordure d’or on de pourpre. Je ne dirai pas qu’il soit plus beau que le pinson ordinaire, avec sa gorge rosée: mais il a plus d’éclat, il frappe davantage.

Au reste, il y a peu de rapport entre les deux espèces. Le pinson de notre pays est un ami du printemps et des fleurs; celui des Ardennes piéfèie les fleuis du givre à celles que voit éclore le mois de mai. Il semble avoir îeçupoui mission d’égayer ces contrées ingrates qui ne connaissent qu un soleil oblique et poui lis quelles la belle saison n’est qu’un sourire passager. En été, il habite la Norvège, la Finlande, et b s buds Blanche ; il pousse vers le pôle aussi loin que vont les terres. Il n’y recherche pas même, de piéféience, sants bien exposés, où se hasarde un reste de culture ; il aime les lieux sombres, plantés de pins 1 ou- ’ dernières forêts des savanes glacées où va mourir la végétation. C’est là qu’il niche, là que la îacc multiplie, avec une fécondité qui prouve qu’elle ne souffre nullement de la disette. Peut-être 1 abondance relative dont le pim o jouit sous ces âpres latitudes provient-elle du fait qu’il y trouve moins de concurrence. Les oiseaux des pla^ n’en sont pas une ; ils ont leur gibier spécial. Le pinson est un oiseau des terres ; elles sont pauvies, mais d es sont à lui; il n’a pas à partager avec cent espèces rivales. D’ailleurs, il est agile et vigouieux , les nuits son

courtes et les jours longs; il chasse en grand, embrassant de vastes étendues de pays dans ses expéditions quotidiennes, et, grâce à la force de son bec, il perd peu de temps à dépecer les graines dont il se nourrit.

Cependant l'hiver approche, le sol se couvre d’une neige épaisse, et le pinson du Nord, connue on devrait l’appeler, ne trouve plus de quoi vivre. Il se réunit alors en troupes innombrables, et se dirige vers le Midi. Il chemine par étapes. Quand il nous arrive, l’hiver règne déjà sous nos latitudes. Il n’en établit pas moins ses quartiers dans les lieux montagneux, dans les hautes forêts solitaires. L’instinct de la race semble être de défier les frimas et de ne reculer devant eux qu’en disputant le terrain pied à pied. Il faut un hiver tout à fait mauvais et prolongé pour qu’ils se décident à descendre dans la plaine, à moins qu’ils ne poussent plus loin, vers le Sud. Quelquefois ils se répandent dans le pays, et se mêlent à d'autres oiseaux, aux pinsons ordinaires ou aux verdiers. Le paysan peut les voir alors, en regardant par la vitre gelée, venir picorer sur les tas de marc de raisin. C’est leur friandise. Mais le plus souvent ils restent réunis dans quelque grand bois, où ils trouvent encore des faînes et des cônes de sapin. Partout où passe et séjourne un de leurs vols, ils font événement à cause de leur nombre. Ces multitudes d’oiseaux, qui viennent quand les autres s’en vont, ont de tout temps frappé l’imagination populaire. Ils annoncent, dit-on, la guerre, la famine, une calamité générale. Dans l’hiver de 1869 à 1870, ils s’abattirent par milliers de milliers en Lorraine, en Alsace et dans toute la vallée du Rhin; aussi, quand la guerre éclata entre la France et l’Allemagne, on ne manqua pas de dire que les pinsons avaient été bons prophètes. Leurs cris, — un cri aigre et rauque, qu’ils poussent en volant, — ne contribuent pas peu à leur réputation de sorcellerie. La magie, toutefois, ne les empêche point d’être un bon manger ; aussi en fait-on de grandes destructions. Dans le pays de Weissembourg, on les chasse de nuit, aux flambeaux et à la sarbacane. La lumière les affole, et ils ne savent plus ce qu’ils font, Buffon affirme qu’en 1765, dans les forêts de Saarbourg, on en tuait des quantités, chaque nuit, à coups de gaule. On cite beaucoup de faits semblables, attestés par de bons témoins. L’un des auteurs de cet ouvrage a pu en observer un campement dans cette fameuse année 1870. C’était dans le Jura bernois, dans une forêt de sapins, de plusieurs kilomètres carrés, où ils s’établirent pour une quinzaine de jours. Elle en était si remplie que d’un seul coup de filet, dans les buissons, on pouvait en prendre plusieurs. L’approche d’une lanterne mettait une telle confusion dans ce peuple ailé que le bruit en devenait effrayant. Le matin ils s’envolaient tous à la fois ; ils s’écoulaient dans les airs, comme un fleuve compact, et cela durait près d’une heure. Le bruit de leurs ailes était semblable à celui d’une grande chute d’eau. On en prit beaucoup. Tous étaient gros et gras. Comment font-ils pour vivre quand ils volent ainsi, en immenses colonnes serrées, et s’abattent ensemble dans les mêmes lieux de refuge? Ils devraient bien donner leur secret à nos généraux, qui ont tant de peine à nourrir les petites armées qu’ils mènent à la guerre. Celles des pinsons sont si nombreuses qu’au mois de février, lorsqu’ils reprennent le chemin du Nord, leurs légions ne paraissent pas avoir été diminuées par les razzias des chasseurs. Ce sont les mêmes fleuves dans les airs. Ils partent comme ils sont arrivés, ne laissant de leur passage qu’un souvenir qui hante longtemps encore l’imagination populaire.

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