MERULA VULGARIS
Ordre des Insectivores. Famille des Turdidés. Genre merle. — Longueur : 24 centimètres. Le mâle est tout noir, avec le bec et les paupières jaunes. La femelle, plus grise, n’a le bec jaune qu’au printemps. Les jeunes sont marqués de nombreuses taches rousses. Deux couvées par an de 5 œufs d’un bleu-verdâtre clair, parsemés de taches. — Le merle pond déjà à la ûn de mars. Le merle est très commun dans l’Europe moyenne et dans tout le bassin de la Méditerranée.
ANTOT caché au plus épais des bois, tantôt mêlé au tourbillon des villes, le merle est un oiseau énigmatique, qui a des enthousiastes et des détracteurs. « Lin sot merle! un vilain merle! » ainsi parle la langue française. En allemand, c’est un grand éloge de dire de quelqu’un qu’il chante comme un merle. Même contradiction chez les poètes. Ceux d’Allemagne traitent le merle avec amitié et respect, en confrère. En France, il a au moins un ami, Théophile Gautier, qui en a dessiné le profil dans un de ses plus fins Camées ; mais, en général, la poésie française, fidèle à ses traditions citadines, n’a guère connu que le merle des rues. Elle en fait un personnage équivoque, même grotesque. Alfred de Musset n’a-t-il pas comparé ce gracieux chanteur à « un marguillier en train d’avaler une omelette. »
Il est certain que le merle ne ressemble guère à la plupart des autres oiseaux. Son costume le désigne à l’attention : tout noir, d’un noir parfait, avec le bec et les paupières jaunes. Ainsi vêtu, il aime à sautiller sur la neige. Il a les mouvements brusques, le vol bas, court, en ligne droite; il ne voltige pas, il ne flâne pas dans les airs; quand il ouvre les ailes, il a un but : il y va, s’y pose, et d’un double coup de queue, toujours le même, il semble dire : « M’y voici ! » S’il vole bas, il perche haut : près du sommet des arbres, sur les gouttières, suri es cheminées, sur les mâts de cocagne. C’est un oiseau agité et qui se déplace perpétuellement, mais le plus giave et le plus immobile de tous quand il chante. Epoux très fidèle et qu’on dit très passionné, il est souvent en gueue, même avec sa compagne, pour les morceaux. Chanteur sentimental, il est glouton et querelleur. 11 n y a pas jusqu’à la réputation gastronomique du merle qui ne soit contradictoire. « Faute de grives, on mange des merles, » disent les chasseurs, et ces mêmes chasseurs payeront fort cher un pâté de merles de Corse. Enfin, cet oiseau tout noir s’avise parfois d’être blanc. Le cas est rare, mais il y en a des exemples, principalement pour le merle a plastron, frère du merle noir, et qui, à l’état normal, en diffère déjà par une cravate de neige sur sa robe de jais.
Quelques-unes de ces contradictions s’expliquent par la nature. C’est la nature qui fait naître les albinos, c est elle qui donne au merle son vaillant appétit, cette voracité qui ne le rend pas toujours bon camarade. Le rossi-
gnol aussi n’est-il pas gros mangeur? Dame! on s’épuise à chanter. Et qui donc chante plus que le merle? Il commence en février, parfois en janvier, et ne finit qu’à la mue, en juillet. Croit-on, peut-être, que le travail de l’artiste ne soit pas un travail? Voyez plutôt les hommes. Si un artiste mange du bout des lèvres, défiez-vous. Ceux dont la tête travaille le plus ne sont pas ceux dont l’appétit a le moins d’exigences. C’est aussi la nature qui fait que la chair du merle est bonne ou mauvaise, selon les temps et les lieux. Les merles jeunes vont en grand nombre passer l’hiver au Midi. La Corse est une de leurs étapes favorites; ils y vivent des haies aromatiques du myrte, qui donnent à leur chair, déjà préparée par les régals de l’automne, sa délicatesse suprême. L’âge venu, le merle commence à trouver son aile un peu courte pour de si longues traversées. 11 se fixe, il hiverne sous nos latitudes : c’est ce merle devenu sédentaire qui justifie le proverbe dédaigneux.
Souvent aussi ces contradictions sont exagérées par quelque influence fâcheuse. Les mauvais exemples corrompent les talents et les mœurs. Le moineau est bon garçon, sans doute; mais il est difficile de ne pas s’encanailler un peu dans sa société. Et le tapage des rues, ce mélange de cris et de bruits, et le grincement des girouettes, est-ce une école pour un chanteur ?
Mais l’explication des explications est celle que donnent la plupart des naturalistes, savoir que le merle était un habitant des bois, des bois profonds, et que, par l’effet de causes malaisément appréciables, il s’est peu à peu rapproché de l’homme. On cite dans telle ville la date de son établissement. Il s’est rapproché et non encore donné. De là ses allures inquiètes et sa perpétuelle agitation. C’est un oiseau dépaysé. A la rue, il doit les façons hardies et la dégénérescence du talent. Des bois, il tient ce sombre vêtement, et cet amour pour les sapins massifs et les lierres épais, où, même dans nos jardins, il aime à cacher son nid, et ce vigoureux coup de bec qui retourne les feuilles mortes pour trouver les limaces ou les lombrics, et ces accès de sauvagerie défiante qui le prennent encore au milieu de ses familiarités, et cette fidélité à l’épouse choisie, et cette habitude d’aller chanter sur les hautes branches. Des bois, du fond des bois solitaires, il tient cette poésie, solennelle et joyeuse, suave et profonde, qui déborde dans ses chansons. Que dis-je, chansons? Le mot est léger : ce sont mieux que chansons. Le merle n’a ni la science, ni le brio du rossignol ; il n'a pas non plus les grandes fugues lyriques de la grive musicienne; il a néanmoins un talent hors ligne, et je ne sais quel accent de conviction qui n’est qu’à lui. Lorsque, gravement posé sur la cime d’un arbre à peine dépouillé de givre, la gorge dressée, les yeux en haut, on le voit psalmodier si sérieusement, on se prend à croire à un sacerdoce. 11 a la foi , cet oiseau drapé de noir ; il n’annonce pas le printemps, il le prophétise. C’est quelque prêtre d’un ancien culte; il en suit le rite et quand il ouvre si bien le bec, c’est pour ne pas perdre une note de la litanie sacrée. Si la légèreté de ce siècle voltairien y trouve matière à raillerie, c’est qu’apparemment elle ne distingue plus entre le sacrificateur et le marguillier.
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