TROGLODYTES EUROPÆUS
Ordre des Insectivores. Famille des Troglodytes. Genre Troglodyte. — Longueur : 9,5 centimètres. Le troglodyte est entièrement brun dessus. Un peu plus roux vers la queue. Le dessous du corps est presque blanc avec des chatoiements châtains. Comme seul ornement, le troglodyte a la joue et les côtés du cou marbrés de brun foncé et de brun clair. Sur l’aile, sur la queue, sur tout l’abdomen courent en sens inverse des plumes des zébrures foncées plus ou moins apparentes. Le troglodyte pond deux fois l’an sept ou huit œufs blancs, ponctués de rouge sang.
E 110m, qui vient du grec, — zp&yÏYi, caverne; SGw, entrer, — a été donné par d’anciens historiens à un peuple d’Afrique, qui vivait, dit-on, dans des grottes naturelles ; c’est pour la même raison qu’on l’a donné au petit oiseau qui le porte, grand ami des trous et des cachettes. On l’a souvent confondu avec le roitelet, ce qui est assurément Terreur la plus malheureuse qu’il soit possible de commettre, car ils n’ont rien de commun, sinon l’extrême petitesse. Le roitelet, enfant de prince, porte sur la tête une large toque d’or, bordée de velours noir; le troglodyte, humble parmi les plus humbles, d’apparence lourde, au petit coi-ps ramassé, porte une robe d’ermite, d’un brun roux ou cuivré, sans autre ornement que le liséré de l’aile, blanchâtre et rayé de noir. Le roitelet mène une vie aérienne, dont le joyeux mystère se dérobe dans le feuillage des hautes sapinières ; le troglodyte hante les lieux bas et couverts, il se tapit sous les racines et se blottit dans les terriers abandonnés : c’est l’oiseau rampant, l’oiseau des trous, l’oiseau souris, et si, en butte aux mépris des uns, aux embûches des autres, il lui reste un fonds inépuisable de gaîté, c’est qu’il y a des compensations dans ce monde, et que la Providence, dans sa souveraine. justice, n’a pas voulu que la joie et le bien-être fussent l’apanage exclusif de la grâce et de la beauté.
Sur barrière-automne, quand les premières neiges blanchissent le sol, les habitants des hameaux, même des villes, voient approcher de leurs demeures cet hôte mystérieux, connu par ses allures bizarres et par sa bonne humeur persistante au milieu des rigueurs de l’hiver. D’où vient-il ? Il ne vient ni du Nord ni du Midi; il arrive tout simplement de la forêt voisine, comme les rouge-gorge acclimatés. Il y a fait son nid au printemps, sous la mousse ou les feuilles sèches; il y a élevé ses petits; il y a vécu des vers et des insectes de la terre; il y a chassé de broussaille en broussaille, de niche en niche, et maintenant que la bise est venue, il demande à I homme, pour subsister, quelque petit morceau
De mouche ou de vermisseau.
A l’homme ? Non. C’est plutôt le rouge-gorge qui se confie à la garde du villageois et lait appel à sa générosité. Le troglodyte, plus craintif, ne va pas heurter du bec à la vitre; mais il sait que, dans le voisinage des tonnes, il
y a toujours de quoi vivre, et que les cachettes n’y manquent pas, soit pour chasser, soit pour dépister la fouine, le chat et les enfants. Que lui faut-il ? Rien qu’il ne soit sûr de trouver. 11 lui faut ces fagots entassés, pour en visiter tous les interstices. Tout à l’heure, nous l’en verrons ressortir ; il se montrera à la dérobée et jettera au vent sa joyeuse chanson, une chanson courte, mais retentissante. Il lui faut cet autre tas de débris, pour s’y insinuer entre les plâtras et les moellons ; après quoi, il viendra chanter an-dessus. Il lni faut ce gros mur percé de petites meurtrières, par où s’écoulent les eaux des terrains supérieurs. Oh! la bonne fortune! Il ne gèle guère au fond de ces galeries ; la verdure y est fraîche et les violettes y fleurissent en décembre ; mille insectes y cherchent un refuge, et quand le troglodyte en sortira, le plus sonore de ses refrains annoncera qu’il y a fait bombance. Il lui faut des écuries, des granges, des fenils, avec des réduits, des coins, des recoins ; surtout il lui faut de ces maisons chalets, à la bernoise, aux galeries étagées et aux riches provisions de combustible entassées sous d’énormes avant-toits. Ah! c’est pour le coup que le troglodyte est heureux! Ces dessous de galeries, ces auvents, ces poutres disjointes, ces planches disloquées, ces ciselures vermoulues, ces bois qui ont fermenté, ces écorces flétries, ces toits de bardeaux, sont autant de greniers où la bonne mère nature amasse des provisions pour les petits oiseaux qui savent aller les chercher. Entre deux aubaines, le troglodyte fait son apparition régulière; le voici sur une cornichç, le voilà sur la gouttière : il se montre, chante et disparaît.
Oui, il y a des compensations, et le troglodyte en est la preuve. Quand on le met dans une cage toute unie, il meurt, au bout de peu de temps, de frayeur et d’anxiété : il ne saurait subsister sans un trou où s’enfouir; c’est sa vie, c’est sa sûreté et sa joie. Il a des ennemis et ne peut guère compter sur la vitesse de son vol, qui est lourd, malgré la rapidité fiévreuse avec laquelle il agite ses ailes ; mais il est petit, prudent, vite caché, leste à la course, et c’est pourquoi, si le trou n’est pas loin, il échappe presque toujours à la main ou à la griffe qui veut le saisir. Il a des ennemis, mais il a peu de concurrents, et c’est pourquoi le vivre et le couvert ne lui manquent jamais, même dans les plus rudes saisons. 11 a des ennemis, mais il n’est pas frileux : le sang circule avec énergie dans ce petit corps arrondi, entre ces chairs grassouillettes, et c’est aussi pourquoi, tandis que la plupart des autres oiseaux maigrissent et grelottent, le troglodyte, avec sa figure joviale d’ermite bien nourri, chante encore matines et vêpres, sans compter les bénédicité et les gratias, parmi la neige et les glaçons.