‹ Les oiseaux dans la natureChapitre 24 sur 60 · LE PH RAG MI TE · texte numérisé non relu

LE PH RAG MI TE

LE PHRAGMITË

(GALAMOHERPE PHRAGMITIS)

Ordre des Insectivores. Famille des Calamoherpidés . Genre Phragmiie. — Longueur : 13,1 centimètres. Tout le dessus du corps est d un brun ardent s’éclaircissant de la tête à la queue. Sur les côtés du front deux raies noires encadrées elles-mêmes par la ligne très claire des sourcils. Les joues tachetées de brun et de noir. La gorge blanche. Le dessous du corps d’un roux jaunâtre clair. Les quatre ou cinq œufs que le phragmitë pond annuellement ont le fond blanchâtre pointillé de gris et dessiné parfois de petits zigzags noirs.

I quelque chose doit ressortir de ces notices multipliées, c’est la remarquable distribution des espèces sur la surface de la terre, selon leurs aptitudes naturelles ou leurs habitudes acquises. Elle paraîtra plus frappante encore lorsque nous en aurons fini avec les oiseaux des arbres, et que nous verrons défiler la série de ceux qui sont fixés au sol, dans les pâturages, dans les blés, dans les bruyères, dans les plaines marécageuses, partout, où il y a de quoi vivre. Le poète l’a bien dit: A chacun

Son lieu cher et choisi, son abri, sa retraite.

Le nom même de celui qui nous occupe en cet instant indique où il faut le chercher. Phragmitë (phragniites) est un mot à double sens; c’est le nom du roseau aux longues feuilles aiguës, aux grands épis plumeux, laineux et cuivrés, qui peuple les bords de nos étangs ou de nos lacs, et c’est aussi le nom du très petit oiseau dont le manteau roux et brun a justement la couleur de ces moissons lacustres, et qu’on y voit voltiger ou qu’on y entend chanter au printemps. C’est donc un hôte des plages. Il lui faut de 1 eau, les mouchets des roseaux, les panaches des massettes, les iris jaunes, les roses blanches des nénuphars, les

touffes coiiaces des laîclies, quelques saules rabougris dont les branches traînent dans la vase, un bouleau, enfin, ou un aune, roi du paysage, avec de greles chatons qui pendent aux branches mal fournies.

Le phragmitë installe son nid dans le fourré des saules trapus, ou bien au milieu de quelque îlot de verdure, assez élevé pour que ses œufs soient à l’abri de la vague. Tout autour, le gibier abonde. Libellules diaprées, au vol saccadé, gyrins aux reflets d’acier, qu’on voit glisser à la surface des flaques savonneuses, mouches qu’attire la chaleur humide du sol, insectes aquatiques qui nagent, rampent ou s’embourbent dans les creux inondés : tel est le menu de ses festins. Les oiseaux qui voltigent, qui vivent de chasse et non de pêche, ne sont pas très nombreux dans ces parages ; il n’a donc pas beaucoup de concurrents, aussi l’existence lui est-elle facile. Le phiagmite ne se fait pas faute d’en jouir. Il est flâneur et musard. Il aime à se rengorger, comme le troglodyte, la tête dans le cou et le cou dans les épaules. Sa queue, qu’il tient basse ordinairement, achève de lui donner

un air de nonchalance. Il fait de longues pauses à certaines places favorites; il se lisse le plumage, il se chauffe au soleil, il rêve et fait sa sieste, les yeux fermés. Il n’a point l’allégresse habituelle des espèces qui habitent les bois ou le bord des eaux courantes. La mélancolie des grèves, le bruit monotone de la vague, les pesantes vapeurs qui s’élèvent des mares tièdes et croupissantes, semblent avoir agi sur le tempérament de cet être ailé, né pour gazouiller et sautiller. Il est devenu contemplateur, comme le sont les enfants des rivages.

Cette disposition à la rêverie est d’autant plus remarquable qu’il sait être très agile, quand il le veut. Les hommes troublent rarement sa solitude. Il n’en est guère plus confiant. Dès qu’on l’approche, il disparaît avec la prestesse du troglodyte, dont il partage le goût pour les abris et les lieux couverts. Quand l’heure du repas est venue, il se montre très habile chasseur. Il va, il vient, il court, il furette. Laîches et roseaux frémissent sur son passage : il est partout à la fois. Aucun insecte n’a les mouvements assez vifs pour lui échapper. Quand il veut happer une mouche, on voit partir comme un trait sa petite tête rengorgée, au bec effilé, et briller ses deux yeux espiègles, couleur noisette. C’est alors un oiseau charmant, svelte, gracieux. Il ne rappelle plus du tout le

troglodyte : on dirait une miniature de fauvette.

Il n’est pas plus alerte, mais encore plus éveillé, si possible, dans la rapide saison des amours. C est le moment où l'on a le plus d’occasions de l’approcher et de l’observer. IL abandonne ses cachettes, il s’aventure jusqu’aux plus hauts sommets des plus hautes herbes, il s’élance même, par bonds imprévus, dans le vide des airs. La plupart des oiseaux ont la passion imprudente : ils ne savent point aimer sans le publier a tout venant. Un instinct commun les porte à s’élever pour entonner leurs épithalames. N’ayant pas, comme la grive, des sapins à sa disposition, le phragmite va chanter tour à tour sur une tige feuillue, qui plie à peine sous le poids, sur le panache d’une massette, sur les branches du saule qui abrite son nid, ou parmi les grêles rameaux de l’aune ou du bouleau voisin. Pour chanter, comme pour rêver, il a ses places favorites. Il passe de l’une à l’autre, en prenant un élan en hauteur, et sur chacune il s’arrête un moment, juste le temps d’achever sa chanson. Elle n’est pas longue, mais elle est vive et perlée : une petite chanson de fauvette à la voix flûtée, qu accompagnent de leur basse éternelle le bruissement plaintif des roseaux et le murmure des vagues qui viennent l’une après l’autre

mourir parmi les galets du rivage.

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