LA GORGE-BLEUE
(LUSCIOLA CYANECULA)
Ordre des Insectivores. Famille des Humicolidés. Genre Gorge-bleue. — Longueur 14,3 centimètres. Toute la partie supérieure du corps brune, la gorge d’un bleu éclatant avec ou sans tache blanche, le ventre gris très clair. Les jeunes ont le dos et la tète noirâtres avec des rayures et des gouttes d’un roux clair, un sourcil clair, la gorge blanche, le ventre noir tacheté de roux. La gorge-bleue habite en Europe depuis la Laponie à l’Espagne.
a-t-il de l’exagération à dire de la gorge-bleue qu’elle est, de tous les oiseaux de nos contrées, celui qui a le plus d’analogie avec ces espèces du Midi célèbres pour l’éclat de leur plumage. Elle est un peu plus forte que le rouge-gorge, et elle se présente mieux, parce qu’elle se tient droite sur ses hautes jambes, étalant aux regards la magnificence de son incomparable plastron d’azur. Le dos, l’aile, le ventre, n’offrent rien de particulier; le dos et 1 aile sont d un sris sombre, et le ventre d’un gris clair; la queue est déjà plus parée, grâce à deux belles taches rousses, qui en font ressortir le brun sombre. L oiseau a l’air de savoir qu’il a une jolie queue; il la tient droite, comme sa gorge. Le front, qui est de la couleur du manteau, est coquettement dessiné par un fin bandeau blanc jaunâtre, qui passe au-dessus des yeux et fait presque le tour de la tête. Mais le triomphe de cette toilette, simple dans sa recherche, est ce
plastron d’azur qui, attaché sous le bec, tombe sur la gorge et jusque tort
avant sur la poitrine. Il a la forme d’une jolie bavette d’enfant. Une bordure de velours noir et un liséré de satin blanc, bordé lui-même d’une frange orangée, en font valoir la coupe élégante. Quant au bleu dont il est fait, c est un de ces bleus qu’on rêve, à la fois éclatant et doux, chaud et métallique : le chatoiement du velours uni au rayonnement du saphir. Et pour en augmenter encore la richesse, au centre, à la goige menu , pare' broche sur un corsage, étincelle une étoile d’argent.
Comment la nature s’y prend-elle, sous nos pâles climats, pour exécuter ce chef-d’œuvre? D ou lui en venue l’idée? Où en a-t-elle trouvé les couleurs? Elle n’y réussit pas sans peine; souvent elle le manque ou e aïs inachevé. Les jeunes n’ont pas une plume bleue ; la femelle non plus, au moins jusqu à un cei ® ,
-eux jours, elle s’embellit, aux yeux de son époux, d’un demi-collier où brillent quelques vagues temtaedeee couleur trop riche pour sa modestie. Les mâles d’un ou même de deux ans semblent n avoir P ^
le temps de porter à sa perfection cette pièce royale. Quelques-uns n’y arrivent jamais, e * j
sort pas, ou reste confuse. Seuls, de vieux chefs éprouvés peuvent offrir a leurs emmes e
spectacle complet d’un costume de gorge-bleue. Et encore sont-ils en grand danger de le voir se faner. Qu’ils n’aillent pas, s’ils y attachent du prix, donner dans les pièges que leur tendent les hommes! L’air de la cage ne comporte point une telle parure. Soit qu’elle ait besoin, pour se maintenir et se renouveler, des migrations de chaque année, c’est-à-dire du soleil du Midi, soit que la tristesse de la captivité puisse assombrir non seulement l’humeur, mais encore le plumage d’un oiseau, la gorge-bleue prisonnière voit, dès les premières mues, l’azur de sa poitrine dégénérer en un gris vulgaire. Il est des magnificences qui ne conviennent qu’à la liberté.
Comment se peut-il faire qu’un si bel oiseau, et qui a le sentiment de sa beauté, mène une vie obscure, se dérobe, se cache, comme s il était honteux du privilège de sa naissance? La nature a de ces mystères, qu’il est inutile de vouloir expliquer. Le fait est que les gorge-bleue sont très répandues dans notre pays et dans les pays voisins, et qu’on en voit cependant assez peu, infiniment moins que de rouge-gorge. Elle n’aime pas la forêt proprement dite, mais les lisières, les lieux vagues, où elle trouve des fossés marécageux, des talus, de grandes herbes, des broussailles, des saules. Elle a une préférence pour les plantations d’osier. Son nid est près de terre ou sur la terre même ; elle n’en sort, le plus souvent, que pour aller courir dans les herbes ou sous les taillis, à la chasse des insectes, qui ne font point défaut dans ces parages humides, où la pluie laisse des flaques, qui tiédissent au soleil. A peine nés, les petits se culbutent du nid et se faufilent, comme des souris, dans tous les trous qu’ils rencontrent. L’aile leur pousse, et ils n’en profitent que timidement. Ils continuent avec leurs parents cette vie à demi souterraine, jusqu'au moment où les familles se réunissent et forment des groupes ou des tribus, pour entreprendre la grande migration automnale.
Il n’y a que deux occasions où la gorge-bleue oublie le terre à terre de ses mœurs bourgeoises pour faire preuve d’un tempérament moins tranquille, c’est lorsqu’elle célèbre la fête de ses noces ou qu’elle rencontre un rival. Pendant que la femelle couve, le mâle va chanter sur quelque haute branche d’osier. C’est sa tribune, d’où, par moments, il s’enlève perpendiculairement dans les airs. Il y va souvent la nuit, au clair de lune. Sa chanson est un gazouillement musical, qu’on dirait à deux voix, et sur lequel se détachent des sons argentins. Douce chanson d’oiseau très heureux et d’époux attendri! Mais où il n’est pas tendre, c’est lorsque, entre deux touffes d’herbe ou sur la berge d’un fossé, il voit apparaître un plastron semblable au sien. Alors il entre dans une fureur indescriptible. Toute scs plumes se hérissent, et les deux adversaires se précipitent l’un contre l’autre, d’un élan simultané. La bataille est toujours sanglante. Le vainqueur ne lâche pas prise qu’il n’ait vu rouler sur la terre son insolent rival. Quelquefois il l’achève à coups de bec; puis il rentre au nid, couvert de poussière, meurtri, mais triomphant. On voit par là que la gorge-bleue connaît le prix de sa livrée. Si elle dédaigne d’en faire étalage au dehors, du moins entend-elle être seule à en déployer devant les siens le spectacle glorieux.
P. ROBERT PINX