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LE TRAQUET MOTTEUX

(SAXICOLA ŒNANTHE)

Ordre des Insectivores. Famille des Monticolidés. Genre Traquet. — Longueur : 14,9 centimètres. Le dos gris cendré, plus brun en automne, le front, le croupion, la moitié supérieure de la queue d’un blanc étincelant; le dessous du corps d’un blanc plus ou moins rouillé ; le bec, la joue, l’aile, une partie de la queue et les pattes d’un noir superbe. En automne l’aile a des lisérés brun clair. Les jeunes sont bruns dessus, roux dessous arec des taches noirâtres. Cinq à sept œufs d’un vert pâle.

ES traquets sont de petits oiseaux très alertes, toujours en mouvement, et c’est ce qui leur a valu ce nom de traquets. Ne dit-on pas aussi d’une femme qui cause trop que sa langue est un traquet de moulin ? Les naturalistes leur ont réservé, dans leur langage savant, le nom de saxicoles (saxicola), lequel indique une affection particulière pour les pierres et les rochers, ce qui est vrai de quelques-uns et pas du tout de quelques autres. On en compte en Europe trois espèces principales. La plus belle est celle qui est décrite dans Buffon sous le nom général de traquet, sans autre désignation, et que les savants appellent Saxicola rubicola, à cause de la belle teinte carmin de sa gorge et de sa poitrine , qui contraste avec le brun sombre de sa tête et de ses épaules. La seconde est la Saxicola rubetra (rougeâtre), qui, au lieu de ce brillant carmin, se contente d’un roux gracieux. C’est le traquet tarier , dont nous parlerons plus loin. La troisième est la Saxicola Œnanthe , ainsi nommée de certaines grandes ombellifères, communes dans les prairies marécageuses et autres lieux sauvages, où elle aime à se poser. C’est de celle-ci que nous avons à nous occuper maintenant. Dans le langage du peuple, elle a reçu le nom de traquet molteux, parce qu’elle se pose aussi volontiers sur les mottes proéminentes.

Le plumage du traquet motteux ne connaît ni la pourpre, ni l’or, ni l’azur, ni aucune de ces couleurs de parade. Il 11e manque cependant ni de grâce, ni même d’éclat. Tout le dessous du corps, du bec à la queue, est d’un blanc plus ou moins pur. Une mantille d’un gris cendré tombe de la tête sur la nuque et sur le dos ; l’aile est brune, avec des reflets d’un vert sombre, élégamment veinée par un liséré noir au bord de chaque plume ; la queue est courte, carrée, moitié brune comme l’aile, moitié blanche comme la poitrine. Toilette à la fois tranquille et brillante, que rehaussent les vives attitudes de cet oiseau toujours en éveil, le cou dressé, 1 œil au guet. Il est charmant lorsqu’il se pose, comme un papillon, sur les ombelles de T Œnanthe, et s’y laisse balancer par la brise. Même dans l’attitude du repos, il paraît prêt à partir. Au vol, le passage d’un traquet est une apparition ; on dirait, selon la juste remarque de Friderich, une plume blanche emportée par le vent.

Le traquet motteux est commun dans la plus grande partie de l’Europe. Il recherche, de préférence, les contrées coupées de collines et les régions plus ou moins montagneuses. On le rencontre à de hautes altitudes. S’il lui arrive de s’établir dans la plaine, ce qui n’est point absolument rare, il y trahit son goût pour la montagne en recherchant les éminences, les tas de pierres, les blocs épars. D’ailleurs, il se plaît aux parois de rochers, aux gorges escarpées, aux tours démantelées, aux ruines, aux carrières : de toutes les espèces du genre, aucune ne justifie mieux le nom de saxicole. Son nid, assez informe, est placé de manière à être couvert par un avant-toit naturel, formé le plus souvent d’une pierre surplombante ou de quelque saillie de rocher.

Ami de la solitude et des retraites écartées, ce petit oiseau, agile, inquiet, est un type d’humeur sauvage : rebelle aux soins de l’homme, incapable de toute éducation, toujours triste en captivité. 11 ne vit pas longtemps dans les volières, même les plus spacieuses, et son air rechigné montre bien que toutes les délicatesses dont on l’environne ne valent pas, à ses yeux, la voluptueuse liberté. Il est très curieux à observer quand on réussit à l’approcher sans être vu; mais cela est rare et difficile, parce qu’il s’enfuit du plus loin qu’il voit une forme

humaine. Il a des manies et des tics. Son vol est des plus rapides, en ligne presque directe, mais sans cesse

interrompu. Il s abat tout à coup sur le sol, devant une pierre ou une motte, sur laquelle il grimpe lestement.

À peine y est-il arrivé qu il hoche de la queue ou fait une révérence comique. Puis il se dégringole de l’autre

côté, et se met à courir avec une rare prestesse : on dirait qu’il roule. Il continue, courant, volant, roulant, et ne manquant aucun des belvédères qu il rencontre en son chemin. Sur chacun, il fait une ou plusieurs révérences.

Ainsi s ébat, loin de toute société, ce petit être, gracieux et farouche, qui vit seul, chasse seul, voyage seul, et ne soutire de compagnie que celle de sa femelle dans la saison où l’instinct de l'amour l’emporte sur celui de 1 indépendance. Et encore cette saison est-elle très courte pour le traquet motteux, qui ne fait, en général, • qu’une couvée par an. Mais c’est alors surtout qu’il est curieux à observer. Il en est de lui comme de certains misanthropes, qui ont l’abandon rare, mais excessif. Le traquet amoureux semble pris de folie. Il se pose, pour chanter, sur quelque haut perchoir, d’où il s’élance dans les airs, en donnant à ses ailes une agitation vertigineuse; puis il retombe sur le perchoir d’où il est parti, ou sur tel autre, pour s’y livrer à une pantomime étrange,

composée de révérences et d une série illimitée de culbutes et de sauts périlleux. Cette crise dure quelques semaines ;

apres quoi, le traquet retourne à ses habitudes de vieux garçon maniaque, qu’il ne quitte qu’au printemps suivant, pour revenir, avec une singulière fidélité, nicher aux mêmes lieux. Pauvre traquet sauvage, telle est ton année et ta vie : onze mois de solitude et d’indépendance, un mois de fol amour! Ainsi ont fait tes pères, ainsi feront tes enfants, aussi longtemps qu’il y aura, pour s’y poser ou s’y blottir, des mottes dans les champs,

des ombelles dans les prairies et des cachettes dans les rochers.

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