LE TRAQUET TARIER
(SAXICOLA RUBETRA)
Ordre des Insectivores. Famille des Monticolidés. Genre Tarier. — Longueur : 13,1 centimètres. Oiseau brun, ayant la gorge rousse et le ventre presque blanc, les joues encadrées de blanc, le bec et les pieds noirs, la queue blanche à la base, noire à sa seconde moitié, sauf aux deux plumes médianes qui sont entièrement noires. Le traquet n’a guère qu’une couvée annuelle, de cinq ceufs verts, qui éclosent après treize jours d incubation. Les jeunes sont plus foncés que leurs parents et ont aussi moins de blanc. C’est un oiseau répandu dans toute l’Europe.
en juger sur un premier coup d’œil, on pourrait croire qu’il n’y a rien de commun entre le traquet motteux et le traquet tarier. Rs ont, en effet, le plumage fort différent.
Le tarier est un oiseau tacheté, moucheté, ponctué. Le dos brun est écaillé de noir; les plumes de l’aile sont noires, frangées de brun; l’épaule est bigarrée de blanc, et la tête est un fouillis de raies brunes, de traits blancs et de point noirs : toilette agitée, physionomie bizarre.
Si des couleurs on passe aux formes, on commence à découvrir quelque analogie entre les deux espèces. Ce sont de petits oiseaux cossus, dont la tête n’est pas fine et dont le cou n’est pas mince. Rs ont la queue courte et carrée, les formes épaisses, et l’agilité qu’ils déploient est celle de la force plus encore que celle de la légèreté.
L’analogie ne devient frappante que si l’on considère les tics et les
mouvements. On dirait deux frères qui ne portent plus le même costume, qui n’habitent plus les mêmes lieux et ne mènent plus la même vie, mais qui, avec des mœurs différentes, ont encore dans le caractère assez de traits communs pour attester leur parenté. Une ressemblance qui saute aux yeux est celle de la démarche. Ceci est essentiel. Chez les espèces animales, comme dans les familles humaines, rien n’est plus héréditaire, plus de race, que la façon d’aller et de venir, le geste et l’allure. Entre frères ou cousins, la figure est sujette à beaucoup plus de variations qu’une certaine manière d’être qui tient aux habitudes générales du corps. Le tarier sautille comme le motteux; il a aussi le vol bas et direct; il rase la terre jusqu a
quelque lieu proéminent, où il se pose avec les mêmes hochements de queue. 11 a la même agitation de caractère,
tempérée par des mœurs moins sauvages. R semble qu’il y ait chez lui un adoucissement du type, a moins qu il ne faille admettre plutôt que le motteux s’en est écarté par une sauvagerie croissante. Cette différence, qui trappe,
paraît en étroite liaison avec celle des lieux préférés. Le tarier est beaucoup moins saxicole que le motteux, et 1 on peut presque dire qu’il ne l’est pas du tout. 11 ne recherche point le désert, les gorges, les escarpements
montagneux; il est chez lui clans la plaine; il aime les lieux cultivés, les bords de bois, les prairies. Son nid n’est pas dans une fente de rochers, mais dans l’herbe. Il se pose moins sur les mottes et sur les blocs épars que sur les hautes branches des buissons, les échalas de vignes, les piquets et les supports de plantes grimpantes. Quand il a trouvé un perchoir qui lui convient, il y fait de longues stations pour épier les mouches ; il les prend au vol et les avale d’une bouchée. Il est, d’ailleurs, exclusivement insectivore, de même que le motteux. La manière dont il se comporte avec l’homme est tout à fait singulière. Tandis que le motteux donne des signes de vive inquiétude quand on approche de son nid, le tarier reste absolument impassible, à moins que les petits ne soient éclos, auquel cas il pousse des cris lamentables. Ceci est une de ces bizarreries qu’on trouve en grand nombre chez les oiseaux et qu’on ne sait comment expliquer. Il ne fait guère attention aux simples passants. Quand il est poursuivi, il a l’air plutôt surpris qu’effrayé. Au lieu de s’enfuir au plus vite, comme le motteux, il tarde, et ne fait que passer d’un buisson ou d’un piquet à un autre, se posant toujours de manière à regarder le chasseur, à lui montrer sa jolie poitrine rose. Il est inquiet, effarouché, hagard, mais il ne s’éloigne pas, et son bel œil noir, ouvert sous un sourcil blanc, garde une expression de douceur et d’étonnement. Il se demande ce qu’on lui veut. Il est aussi beaucoup plus facile à vivre, beaucoup plus accommodant avec ses voisins et ses semblables. Le motteux est positivement farouche, impropre à toute compagnie. Le tarier a bien ses querelles et ses démêlés, mais qui ne vont pas jusqu’à lui rendre impossible la vie de société. En automne, il émigre en famille, au lieu de voyager .seul. Il a la mélancolie plus tranquille que le motteux; en revanche, il a la gaîté moins folle au temps des amours. Il fait moins de culbutes et chante plus assidûment, même la nuit. Il a la voix plus douce, plus souple, plus harmonieuse; son répertoire, plus varié, est enrichi de couplets empruntés à celui du pinson ou de la fauvette; surtout il n’a pas de ces notes rauques, qui, dans la chanson du motteux, détonent au travers de la mélodie, comme un souvenir de sa nature rebelle. Il semblerait devoir être plus facile à apprivoiser; mais quand on le met en cage, on est tout surpris de le trouver aussi sauvage que son sauvage parent. Il se blottit en un coin, et se ronge d’ennui jusqu’à ce que la mort lui rende la liberté.
Nombreux sont les oiseaux qui ont le caractère assez accusé pour qu’on voie clair, en quelques jours, dans ces petites âmes naïves, qui se trahissent ingénument. D’autres, et c’est le cas du tarier, ont les sensations confuses et la conscience obscure. Etres mal définis, ils ne paraissent nés ni pour la joie, ni pour la souffrance; la vie leur est un rêve; ils la traversent comme ils y sont entrés, sans la comprendre, et quand il s’agit d’en sortir, quand la mort est là, qui se dresse devant eux, ils la regardent et lui disent encore : « Que me veux-tu? »