LA BERGERONNETTE GRISE
P. ROBERT PINX
LITH. PAR THURWANGER.
D. LEBET, ÉDITEUR
IMF. LEMERCIER & COMP.
LA LAVANDIÈRE JAUNE
LA LAVANDIÈRE JAUNE
(MOTACILLA SULPHUREA)
Ordre des Insectivores. Famille des Motacillidés. Genre Hoclie-queue. - Longueur : 19 centimètres dont 10,2 pour la queue. Tout, le dessus du corps est gris foncé, le croupion vert ; les joues cendrées sont encadrées de blanc ; le mâle a la gorge noire au printemps. Tout le dessous du corps est d’un jaune citron ; les ailes sont d’un noir brunâtre et brillant, les pieds brun clair. En avril et en juin, une mchee de cinq œufs en général. Cette espèce n’habite guère que le midi et le centre de 1 Euiope.
EUX beaux oiseaux que ces lavandières ! Celle-ci est la plus brillante. Elle habite aussi le bord des ruisseaux, mais non pas de tous les ruisseaux. Elle a une préférence marquée pour les ruisseaux de montagne, surtout pour ceux qui coulent à l’ombre des forêts. Rien n’indique qu’elle ait peur de l’homme et qu’elle cherche, par sauvagerie, des sites écartés. Si le cours d’eau près duquel elle a élu domicile vient à passer par un village, voire par une petite ville, elle y passera avec lui, et peut-être suspendrat-elle son nid aux poutres d’un pont sujet à plier sous le poids des allants et des venants. Cependant on a d’autant plus de chances de la rencontrer que le ruisseau est plus solitaire, plus épaisse la forêt qui le couvre de son ombre, plus caché le vallon dont il rassemble les eaux.
Seuls les promeneurs qui s’écartent des sentiers battus savent quelle succession de scènes variées ofhent ruisseaux alpestres. Quand ils ne tombent pas d’un glacier, ils sont toujours limpides, si limpides parfois qu’on distingue à peine la ligne du rivage et qu’on peut compter les moindres grains de sable jusque dans les anses les plus profondes. Ils glissent de cascatelle en cascatelle, sc frayant entre les blocs épars un chemin fait de caprices et de méandres, et partout entretenant sur leurs bords la richesse d’une végétation tropicale. Nulle part les hêtres ne s’élèvent à une hauteur plus considérable. Sous les arceaux du feuillage poussent les tiges creuses des hautes angéliques et les parasols des tussilages énormes. Les racines des arbres et les blocs entassés sont couverts de mousses épaisses, émaillées de fleurettes mignonnes* C’est dans ces plantureuses solitudes qu aime à vivre la lavandière jaune. Elle cache son nid sous une pierre ou sous une souche de bois sec, aussi près que possible du bord, afin de pouvoir, en deux sauts, aller se baigner dans l’eau courante.
Elle n’est pas seule à y chercher sa vie. Les insectes aquatiques, qui y abondent toujours, les vers, les limaces, les mouches, les libellules, les petits poissons eux-mêmes, y attirent d’autres oiseaux, dont la chasse est une pêche, entre autres le joli merle d’eau, le cincle, comme on 1 appelle aussi, qui voit s écouler son existence p l’écume des ondes, et qui chante encore en hiver, quand à peine murmure le ruisseau. Un rigorisme peut-etre excessif l’a fait écarter de cet ouvrage: le malheureux commet quelques larcins. II mange, disent les pécheurs, le frai des truites à points rouges; il mange la truite elle-même, quand elle est petite, et c est pouiquo'
naturalistes, qui veulent qu'elle n’ait été créée que pour leur table, ont, de leur autorité privée, rangé le merle d’eau parmi les oiseaux nuisibles.
La lavandière jaune, mieux avisée, ne dispute point au roi de la création une de ses délicatesses favorites. Les petites truites peuvent, en toute sécurité, s’ébattre devant elle parmi les ondes transparentes, car elle se nourrit de mets plus grossiers, de mouches, de coquilles, d’insectes. Elle n’a pas, non plus, l’audace du merle d’eau ; elle ne sait pas plonger comme lui et faire la chasse au poisson en glissant sous la vague. Elle n’a pas davantage cette voix argentine, dont le timbre se détache sur la rumeur des flots ; elle n’a pas ce répertoire inépuisable de gammes, de modulations, de chansons ; mais elle ne contribue pas beaucoup moins à l'animation du paysage ; elle n’est, pas moins agile, et, peut-être, dans sa gaie toilette, est-elle encore plus jolie à voir courir sur le gravier ou folâtrer avec l’écume légère qui vient mourir à ses pieds.
Dans la solitude où elle se plaît, la lavandière jaune fait la même dépense de vie que sa sœur de la plaine, près du moulin qui moud le grain. Elle est, elle aussi, une image du mouvement perpétuel. Parfois elle entre dans l’eau jusqu’à la hauteur de ses pattes menues, et pendant qu’elle y trempe sa gorge de velours noir et sa poitrine arrondie, ouatée d’un plumage doré, on la voit battre de sa queue frétillante la vaguelette qui blanchit et s’éloigne ; puis elle s’enlève d’un coup d’aile, vole à une rive, vole à l’autre, rase les flots d’un élan toujours rapide, se pose sur un bloc, repart, sautille sur la grève, avise une mouche, la pique, s’envole encore, furète dans les grandes feuilles des tussilages, et va de temps en temps se faire balancer sur les ombelles des angéliques, peuplées d’insectes diaprés ; on dirait alors une fleur sur une fleur ; puis elle revient épier la vague, et tout en voltigeant, jouant et se baignant, elle ne cesse de jeter dans l’air un petit cri de joie, un zisi, si, sis, sissis, qui lui échappe sans qu’elle y songe et se prolonge parfois en trilles plus retentissants. Hélas ! toute vie a ses fatalités : le renard et le putois, attirés par je bruit de l’eau, rôdent parfois dans le voisinage de son nid; néanmoins, s’il est un oiseau dont l’existence éveille l’idée de la liberté, de la poésie et du bonheur, c’est bien la lavandière de nos montagnes. Elle a tout ce qu’ont les autres habitants des bocages : mouvements faciles, grâce sémillante, abondance de pâture, verdure, fleurettes, ombre, fraîcheur, et par surcroît, l’éternel babil du ruisseau, les ébats sur la grève et les voluptés du bain parmi les eascatelles murmurantes.
LA LAVANDIÈRE JAUNE