MOTTEROZ
LE PITPIT SPIONGELLE
LE PITPIT SPIONCELLE
(ANTHUS AQUATICUS)
Ordre des Insectivores. Famille des Anlhidés. Genre Pitpit. — Longueur : 16 centimètres. Entièrement d’un brun pâle à lisérés clairs sur l’aile. Un trait clair sur l’œil ; le ventre et le bord de la queue blancs ; le bec et les pieds couleur de corne. En général
E pitpit farlouse, dont nous venons de parler, est un ami de la plaine ; celui des buissons hante la région montagneuse ; la spioncelle niche en pleine Alpe, jusqu’aux confins des neiges qui ne fondent pas.
Le pitpit des buissons ressemble tellement à la farlouse qu’on a peine à les distinguer ; il est un peu plus gros, et il a le dos d’un brun moins sombre; mais surtout il a l’ongle postérieur un peu plus recourbé, ce qui suffit à changer son mode d'existence. La farlouse est incapable de se tenir sur une branche, sauf sur les plus épaisses, tandis que son frère des buissons ne craint pas d’aller percher à la flèche même des plus hauts sapins, où l’on voit sa silhouette se profiler sur l’azur. Il y trahit sa présence, même aux yeux mal exercés, par le hochement de queue qui est son tic familier. C’est, à proprement parler, un oiseau de iisière-de forêt. Son nid est sur le sol, et il passe la plus grande partie de ses journées à chasser parmi les hautes herbes, dans les pâturages buissonnants, dans les endroits vagues et couverts ; puis, au premier danger, il vole d’un trait à la forêt. C’est aussi là qu’il va chanter, lorsque, dans l’ivresse des fiançailles, il publie les joies d’une existence qu’en toute autre occasion il n’est jaloux que de cacher.
Le pitpit spioncelle nous ramène aux vrais pitpits, qui n’ont rien à démêler avec les hôtes des bois et ne connaissent, en fait de voltige et de gymnastique, que celle de la course, à petits sauts pressés. Ses mœurs ont la plus grande ressemblance avec celles de la farlouse; la principale différence est dans le séjour préféré. La farlouse hante les marais de la plaine et la spioncelle ceux des Alpes, même des hautes Alpes. Le voyageur a beaucoup de chances de la rencontrer, lorsque, parvenu à la limite de la végétation arborescente, il quitte les sentiers battus pour explorer les terrasses supérieures. L’eau coule ou suinte de partout sur ces hauts plateaux. La provision en est entretenue par l’irrégularité de la fonte des neiges, dont le tapis uniforme commence par se trouer de taches vertes et ne disparaît que peu à peu, pour faire place à un tapis de verdure moucheté de taches blanches. Et quand la dernière tache blanche est fondue, encore reste-t-il les réservoirs dés glaciers, qui alimentent d’innombrables ruisselets. Le sol a peine à absorber tant d’eau ; aussi rien n’est-il plus commun à cette altitude que de petits
une seule couvée de quatre à sept œufs.
marécages coupés de bancs de rochers, en sorte qu’on passe à chaque instant d’un terreau noir aux graviers cristallins, ou de la tourbe spongieuse à la roche compacte. D’une main, on cueille les fleurs du granit, les auricules roses, les saxifrages moussues ; de l’autre, les laîehes humides et les linaigrettes à chevelure d’argent. On croit être seul dans ce désert fleuri, lorsque, tout à coup, on entend un petit bruit à vingt pas ; c est le pitpit spioncelle qui épiait quelque vermisseau, entre deux touffes de laîche, et qui, non moins surpris que le voyageur, s’enfuit de toute la vitesse de ses pieds agiles, sautillant et clapotant dans la vase. Vingt pas plus loin, un second oiseau, également vêtu de brun et de blanc, se lève d’entre les blocs et vole à quelque autre oasis de rocher. C’est encore un pitpit spioncelle, peut-être la femelle du premier, qui se chauffait au soleil, à moins quelle ne fût sur ses œufs, dans son pauvre nid, sous une anfractuosité de la pierre. C’est une existence qui ne paraît guère enviable et qui est sujette à de cruelles déceptions que celle de l’humble pitpit des montagnes. Sa première couvée, qu’il fait dès le mois de mai, plus près de la lisière des bois, ordinairement sous quelque pin rabougri, est souvent dérangée par les retours de l’hiver ou par la visite imprévue d’un renard affamé. Néanmoins, on ne peut pas dire qu’il ait l’humeur morose ; il est plus tranquille que mélancolique, il chante mal, d une voix criarde ; mais il chante tant qu’il peut, ce qui est la marque d’un esprit content, et il faut que la faim l’aiguillonne pour qu’il quitte, en octobre, les solitudes des Alpes. Il ne descend d’abord que le moins possible ; il se fait chasser par la neige, de station en station. .Jusqu’à ce que l’hiver soit bien établi, on a peu de chances de le voir dans les vastes marais de la plaine. Il y fait enfin son apparition ; mais il y est comme dépaysé, toujours solitaire et muet. Le chasseur l’y rencontre immobile sur la berge d’un fossé envahi par les glaces. On ne sait de quoi il vit. Il ne vit pas ; il songe, il compte les jours de son exil. Enfin, le souffle du printemps dissipe la brume du marais. Les pitpits sont des premiers à en sentir la chaleur. Us s’éveillent, s’agitent, se rassemblent sur les hauts peupliers qui bordent les chaussées ; puis, un matin, quelque vieux mâle donne le signal, et, d un seul mouvement, toute la troupe s’élance vers ses montagnes chéries... Là-haut ! Là-haut !
L’ALOUETTl