LE CHARDONNERET ÉLÉGANT
(SPINUS GARDUELIS)
Ordre des Granivores. Faynille des Fringiüidés. Genre Chardonneret. — Longueur : 12,5 centimètres, lace rouge cramoisi; joues et gorge blanches; le dessus de la tête avec une tache en faucille qui encadre la joue noire. La poitrine et le ventre blancs, tachés de ht un ioux sur les côtés; le dos brun ; la queue et les ailes d’un noir de satin, avec chaque grande plume portant une tache arrondie de blanc pur. Leux couvées par an d’environ cinq œufs bleuâtres, ponctués de gris violet et de brun. Les jeunes n’ont pas de rouge ni de noir à la tète, qui est d’un gris jaune plus ou moins clair avec des taches plus foncées.
U’Y a-t-il à dire de nouveau sur un oiseau si généralement connu, si généralement aimé, tellement populaire qu'il est, à lui seul, l’objet d’un commerce aussi grand que toutes les autres espèces réunies ? Rien, sinon que toutes les popularités sont discutées, qu’il y a toujours dans l’ombre quelque observateur narquois qui épie et dénonce le succès, et que le chardonneret ne fait pas exception à la loi commune. Et cela même n’est pas nouveau. Vieux est le procès, toujours pendant, toujours actuel ; il durera probablement aussi longtemps qu'il y aura des marchands pour vendre les petits oiseaux et des amateurs pour les acheter.
— Oh ! la belle toilette ! dit la foule charmée ; du rouge cramoisi, du noir soyeux, du blanc, du jaune! Est-il possible d’être paré de plus brillantes couleurs ?
— Brillante ! répond le critique morose Arlequin aussi est brillant. V
a-t-il la moindre grâce à ce gros bec écrasé contre cette face cramoisie? Et cette cravate blanche! Et ce frac noir à longs pans, galonné de jaune et boutonné de
blanc! Ne dirait-on pas une livrée de chambellan?
Vous êtes bien sévère pour un oiseau si facile anounii, si doux en cage...
__ 0ui excellent à mettre en cage, afin que les jardiniers de la banlieue puissent vendre les graines qu’il n’eût pas manqué de leur dérober à la première saison d’automne. Et de quel droit lui faire une place dans un livre qu’on dit consacré aux seuls oiseaux utiles? Ne sait-on point les ravages qu’il fait dans les potagers? Oh ! s’il s’en tenait à ces chardons, dont il a pris son nom! Mais nos légumes, nos choux, nos salades!
— Vous oubliez les insectes dont il nourrit ses petits au printemps. Et son chant, le comptez-vous pour rien?
— Son chant est de troisième ordre.
— Et son bon naturel! Et son honnête caractèie!
— Son bon naturel consiste à réclamer partout la première place. C’est ce qu’il fait en liberté, où il lui faut toujours la plus haute branche des arbres. C’est ce qu’il fait en captivité, où il est pris de jalouse rage quand un
confrère veut partager avec lui le plus haut bâtonnet. Telle est la fierté de cet honnête caractère : elle consiste à s’accommoder de la servitude le plus galamment du monde, moyennant qu’on ménage la susceptibilité de sa vanité chatouilleuse.
— Rendez au moins justice à ses petits talents.
— Oui, de petits, très petits talents. Un bon professeur peut lui apprendre en huit jours à faire le mort dans la main, à monter sur le bout de l’index, à passer d’un index à l’autre, à venir boire dans la bouche, et
même à faire le grand soleil, c’est-à-dire à se tenir cramponné à un bâton qu’on fait tourner avec lui Y oilà
ses arts, en effet! Mais quant aux nobles arts de la liberté, il n’est le premier dans aucun, pas même dans le vol, quoiqu’il ait l’aile bien prise et qu’il vole vite quand il a peur. Gymnaste pesant, mauvais coureur, artiste...
Assez, assez, critique impitoyable!... Viens ça, messire chardonneret, que je te donne l’absolution. Tu peux être inférieur dans tous les genres à certaines races d’élite comme il s’en trouve parmi les oiseaux; mais le jour où la nature t’a créé, elle a voulu faire plaisir à la majorité du genre humain, qui n’est pas non plus composée de races d’élite: et c’est pourquoi elle t’a donné ces qualités moyennes qui ont beaucoup de succès, parce qu’elles sont très répandues, et parce que chacun aime à se retrouver dans les objets de son admiration. Plus de richesse que de beauté, moins de génie que d’agréments, moins de fierté que de fatuité, un ramage plus varié qu’original, plus étudié qu’inspiré, mais toujours prêt, toujours caressant, avec des notes sonores, toujours accompagné de mouvements persuasifs, de grands haut-le-corps : avec cela on fait son chemin dans le monde, surtout quand on y ajoute le talent de s’apparier à plus haut que soi. La sagesse peut gronder lorsqu’elle voit de son coin les chardonnerets politiques briguer les suffrages sur la grande scène du monde ; mais quand c’est un petit oiseau qui chante tranquillement dans sa cage, la sagesse consiste à sourire. La vanité des hommes est laide, parce qu’elle est calculée et prétentieuse ; celle des enfants est charmante, parce qu’elle est naïve et sans conséquence. Ta grâce est d’être un enfant, à qui l’on pardonne tout, en qui tout est aimable, même cette gravité d’emprunt, même ces grands airs et ces petits tours, même cette livrée de- majordome, même cet amour du haut bâton, où tu perches si complaisamment. Il n’est pas vrai d’ailleurs que tu ne sois le premier en aucun genre. Si tu n’as pas les grands talents, du moins as-tu l’industrie, et nul ne te surpasse dans l’art de se faire une. maison. Aucun nid n’est plus que le tien solidement assis sur la branche élevée où tu le caches et l’abrites; aucun n’est plus exactement tissé de matériaux mieux choisis; aucun n’est plus chaudement doublé de plus fin édredon; aucun n’est plus gentiment arrondi, plus ingénieusement façonné, avec ses rebords protecteurs, qui font saillie en dedans, et le garantissent contre les vents et la pluie. Laisse donc murmurer la critique, heureux chardonneret; bâtis-en beaucoup de ces nids qui sont des chefs-d’œuvre, remplis-les d’œufs abondants, foisonne et multiplie; peuple les arbres de nos vergers, peuple les cages de nos maisons ; il n’y en aura jamais assez de ces petits oiseaux que la nature a répandus, dans le monde pour se pavaner dans leur parure innocente et y entretenir le sourire d’une enfance perpétuelle.