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L'HIRONDELLE DE CHEMINEE

(H1RUNDO RUSTICA)

Ordre des Insectivores. Famille des Hirundinidés. Genre Hirondelle. — Longueur : 21 centimètres, dont 12 pour la queue. La tète, le dos, les ailes d’un noir brillant à reflets métalliques bleus. La poitrine et le ventre d’un blanc roux; autour du bec et cà la gorge du brun, la queue ornée en dessous de taches blanches, les deux rectrices externes très allongées et étroites. En mai, quatre ou six œufs blancs pointillés de gris et de roux ; en juillet, une seconde nichée, moins nombreuse.

L y avait tant d’hirondelles dans la cheminée de mon grand-père !

C’était une de ces vieilles cheminées comme on en trouvait autrefois dans nos campagnes du pays romand, et particulièrement dans ces villages heureux, aimés des oiseaux et des poètes, que la nature semblait avoir semés de sa main sur les rives du plus beau des lacs, entre Yevey et le manoir de Chillon. Cheminées vraiment patriarcales! Débordant de toutes parts le foyer, — un foyer autom duquel pouvaient s’asseoir à l’aise toutes les générations d une famille, clics allaient s’amincissant régulièrement, comme un intérieur de pyramide, pom se terminer en pointe, au dessus du toit. Parfois, à mi-hauteur, une petite fenêtie, aux carreaux rougis, laissait passer un jour douteux; toujours un grand coin ei ele à bascule, qu’on faisait manœuvrer d’en bas, permettait de les ouuii et de les fermer par en haut.

Les cheminées d’aujourd’hui sont de vulgaires tuyaux; celle dont je parle était un monde. Quand le couvercle en était abaissé, le regard plongeait confusément dans des profondeurs indéfinies. Les blancs nuages de la famée s y engouffraient tour à tour, et les étincelles allaient y briller et s’y perdre avec eux. Dès que le couvercle se levait, le joui pénétrait dans cette nuit, et l’abîme se peuplait: les chaînes des crémaillères se détachaient sur la muraille; des poutres noires, courant d’une paroi à l’autre, et portant des perches chargées de trésors, sortaient de l’ombre connue des apparitions; c’était toute une perspective de jambons appétissants et cle larges quartiers de lard; vers le haut, s’étageaient les nids habités, et, par l’ouverture, brillait un coin de ciel: on voyait s’envoler la fumée

et voltiger les petits oiseaux.

Dans ce temps-là, nous savions, année par année et jour par jour, tout ce qui se passait chez les hirondelles. Nous n’avions pas besoin d’aller aux informations pour apprendre si quelque voisin, plus heureux, en avait des nouvelles. Elles s’annonçaient elles-mêmes, et leur apparition comptait comme un événement. G était, à 1 oïdinaiie, la première semaine d’avril. A peine de retour, elles prenaient leurs mesures pour s établir, a moins toutefois

qu’il 11e fit trop mauvais temps. Elles ont besoin, paraît-il, que la terre dont elles font leur maçonnerie ne soit pas humectée par la pluie, mais uniquement par leur salive gluante, qui la transforme en une espèce de ciment. Quand il faisait beau, elles travaillaient avec un zèle incroyable. Il leur fallait du temps néanmoins, et quelquefois elles se facilitaient la besogne en se servant d’un vieux nid pour y appuyer et y emboîter le nouveau. Avec quel intérêt nous suivions toutes ces allées et venues! À peine achevé, le nid se remplissait. Nous savions bien, dans la cuisine de mon grand-père, quand les petits devaient éclore; nous le savions presque aussi bien que cette mère, immobile, dont on n’apercevait que le bec. Nous comptions les jours, douze ou treize, et, pour nous comme pour elle, c’était un triomphe que d’entendre les premiers cris des oisillons affamés, qui piaillaient après la pâture. Un autre jour impatiemment attendu était celui où ils se hasarderaient à voler; on suivait les progrès de leur

audace croissante; on les voyait se bisser sur le bord du nid et frétiller de l’aile Oh ! c’était le grand moment!...

Tombera-t-il? Ne tombera-t-il pas? Ils rentraient quelquefois; ils remettaient à plus tard; mais ils ne tombaient jamais. C’était en plein mois de mai que s’accomplissait ce coup de théâtre, et ordinairement par un de ces jours où le soleil encourage les fleurs à s'ouvrir et les oiseaux à prendre leur volée. Nous suivions aussi les événements d’une seconde nichée, qui ne manquait pas plus que la première; mais ce qui manquait moins encore, c’était le départ général. Que de fois j’ai vu les hirondelles, sur le point de partir, se poser à la file sur le bord du couvercle soulevé ; les noires silhouettes de leurs longues queues effilées s’agitaient sur un ciel automnal : on les entendait jaser, siffler, discuter. Et puis, le soir, on n’entendait plus rien. Elles étaient parties.

Jamais vie ne fut plus réglée que celle de nos hirondelles. C’était régulier comme les saisons. Un jour, cependant, il y eut de l’imprévu. Nous en trouvâmes une, le matin, morte sur le foyer. Ce n’était point un petit, mais le père lui-même. Que lui était-il arrivé? On ne l’a jamais su. Je ne m’étais pas encore avisé qu’une hirondelle pût mourir. J’avais bien ouï dire que le faucon les prend quelquefois. Mais ce n’est pas mourir, cela; c’est être tuée. Peut-on bien mourir, mourir sans cause, quand on est hirondelle et qu’on sait voler? Longtemps nous essayâmes de réchauffer dans nos mains ce petit corps déjà froid, enveloppé comme d’un linceul de ses deux ailes croisées. Comme ses plumes étaient d’un beau noir, tout brillant de reflets bleus! Il fallut enfin se rendre à l’évidence. Que faire de ce cadavre? « Donnez-le au chat, » dit une voix. Les enfants ne furent point de cet avis. Us allèrent creuser une fosse, ils habillèrent l’hirondelle d’un chiffon qui servait à quelque toilette de poupée ; ils l’enterrèrent gravement; puis ils établirent autour de cette tombe une balustrade de petites branches, et ils plantèrent au milieu une marguerite des prés.

Y a-t-il encore dans nos hameaux des hirondelles de cheminée? On le dit. Mais, en vérité, je ne sais où elles se logent, à voir les boîtes carrées que nos paysans appellent aujourd’hui des maisons. Ce que je sais, c’est que la cheminée où je les observais dans mon enfance existe toujours. Il y a longtemps que je ne l’ai revue; mais je suis bien sûr que les nids en sont encore habités, malgré le fourneau vulgaire que la civilisation doit avoir établi au coin de l’énorme foyer. Quand il n’y aura plus d’hirondelles sur les rivages du lac Léman, encore y en aura-t-il dans la cheminée de mon grand-père.

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