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L’ENGOULEVENT

( CAPRIMULGUS EUROPÆUS)

Ordre des Insectivores. Famille des Caprimulgidés. Genre Engoulevent. — Longueur : 26,5 à 28 centimètres. Envergure : 55 centimètres. Le gris cendré domine dans ce plumage aux mille nuances ; dans ce gris se jouent toute sorte de taches, de points, de zigzags, de raies, du noir, du brun, du roux, du jaune pâle et du blanc. A la gorge une tache blanche, chez le mâle de chaque côté de la queue, au bout, une autre tache d’un blanc de neige, une troisième à l’intérieur des plus longues rémiges. L’engoulevent n’a que deux œufs par an, blanchâtres

RENEZ garde, nocturnes phalènes, voici venir l’engoulevent !

Malgré son infinie variété, la nature nous offre partout le même spectacle ; les espèces vivent les unes des autres; tout animal est poursuivi par un autre animal. Si, dans cette universelle tragédie, il est des acteurs destinés non pas à y échapper, mais à en moins souffrir, il semble que ce soient ceux dont le rôle est de dormir quand les autres sont en scène, et d’être en scene quand les autres dorment, tels que ces phalènes au vol léger, qui reposent le jour et travaillent la nuit. De jour, il peut leur arriver d’être surpris dans leur cachette par le merle ou par la mésange. Mais au moins ont-ils cet avantage de ne pas se sentir poursuivis; ils meurent sans avoir pu s en douter. Le soir vient, et ceux dont le sommeil n’a pas été troublé se réveillent gais et dispos. Les phalènes voltigent sous la feuillée; les lucioles glissent dans l’air embaumé, comme des feux-follets capricieux. Pour le coup, ils doivent être en sûreté. Le rossignol chante, le merle dort, la mésange rêve : qu’ont-ils à craindie? Grand privilège que d’être libre de toute crainte douze heures sur vingt-quatre! Mais non. La nature na pas permis cette exception à ses lois impitoyables, et pour que phalènes et lucioles aient leurs ennemis de nuit aussi bien que de jour, pour qu’ils puissent être non seulement surpris dans leur sommeil, mais poursuivis dans leurs jeux et dans leurs amours, elle a créé l’engoulevent.

Cet oiseau n’a pas moins de trois noms populaires.

Les uns l’appellent Y hirondelle de nuit. Il a, en effet, des analogies avec l’hirondelle : jambes courtes, poitrine forte, longues ailes, vol puissant. Il fait aussi de grandes chasses dans les airs et se nourrit d insectes cnlev es a la course. Mais il a les yeux faibles, blessés par l’excès de la lumière, et, comme ses victimes, il se cache pendant le jour.

D’autres l’appellent le crapaud ailé, et ce nom bizarre n’est point mal imaginé. Comment peut-on ressembler à

et marbrés de brun et de gris cendré.

la fois à rhirondelle et au crapaud? C’est un problème que l'engoulevent a résolu. De l’hirondelle, il a le vol; du crapaud, la physionomie. La couleur de son plumage est étrange; ce sont des teintes indécises et fausses, du jaunâtre, du verdâtre, du blanchâtre, combinées de manière à former un dessin varié et tacheté. L’aspect général en est à la fois riche et inquiétant: c’est diapré comme une aile de phalène, marbré comme une robe de serpent, et, semble-t-il, visqueux comme un épiderme de crapaud. Et puis, il a l’œil énorme, la pupille dilatée, une bouche qui se fend jusqu’à la gorge, armée à l’extrémité d’un petit bec, qui distille de la glu.

Enfin, on l’appelle Y engoulevent , et ce nom qui se rapporte au bruit qu’il fait dans son vol, comme s’il avalait l’air ou le vent, est, peut-être, le plus caractéristique de tous.

Cet oiseau singulier n’est pas commun partout ; mais il est moins rare qu’on ne le croit en général : ses habitudes nocturnes font qu’il échappe à l’observation. Il y en a beaucoup en France, en Allemagne, en Suisse, et dans toute l’Europe méridionale et centrale. On le trouve jusqu’en Suède. Il est d’humeur assez voyageuse; mais c’est sous nos latitudes qu’il aime à nicher, dans les clairières des forêts de pins ou de sapins. Un trou dans la terre lui suffit pour y déposer deux œufs, toute sa couvée. La mère est pleine de sollicitude. Elle use de subterfuges, elle contrefait la blessée pour détourner l’attention du gîte où elle a caché ses petits ; parfois, quand un indiscret s’approche, elle va lui voler autour de la tête, comme pour se jeter sur lui. Les engoulevents adultes ne vivent guère en société. On n’en rencontre presque jamais plus de deux à la fois, le mâle et la femelle. Et encore ont-ils coutume de voler séparés, chacun pour soi. Ils passent la plus grande partie du jour couchés sur une branche, non pas en travers, mais en long, ce qui fait qu’ils sont difficiles à découvrir. Ils ne sortent que vers le soir, pour chasser toute la nuit. Leur vol est accompagné d’un bruissement étrange, qui a quelque rapport avec celui du vent lorsqu il s’engouffre dans un tuyau de cheminée. Ce bruit vient de ce qu’ils volent avec beaucoup de rapidité, la bouche toujours grande ouverte. Quand ils avisent une proie sur le sol, ils savent très bien plonger sur elle; mais ils n’ont besoin, pour faire bonne chasse, que de parcourir l’espace du soir au matin. Tous les papillons que rencontre cette bouche sont irrémédiablement perdus : phalènes et sphinx y disparaissent tour à tour, ou restent pris à la glu qui suinte du bec.

Il y a bien des manières de se représenter la mort. Les hommes, qui savent ce qu’elle fait de leurs corps et combien de vies elle tranche à chaque moment, se la figurent comme un squelette hideux, armé d’une faux. Les animaux doivent s’en faire des images plus simples. Pour la gazelle, elle doit avoir un œil clignotant et une griffe de lion ; la mouche doit lui donner pour attribut principal un bec de gobe-mouches; la mésange, un bec d’épervier, crochu ; la fourmi, une langue gluante qui se pose sur la fourmilière. Toutes ces images sont sinistres ; mais la plus sinistre de toutes est celle que doivent s’en faire les papillons de nuit : une bouche toujours ouverte, une gueule béante, jamais assouvie, qui passe et repasse dans les ténèbres, avec un bruit rauque et la rapidité de la foudre, engloutissant tout ce qu’elle rencontre en son chemin.

Prenez garde, lucioles, phalènes et sphinx, voici venir l’engoulevent !

P. ROBERT PINX

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