LE TORCOL
LE TOECOL
(YUNX TORQUILLA)
Ordre des Grimpeurs. Famille des Yunxidés. Genre Torcol. — Longueur : 17,8 centimètres, dont 6 pour la queue. Tout le dessus du corps est gris cendré orné de mille petits dessins bruns ; depuis le sommet de la tête au croupion court un ruban brun, bordé de noir, dont la plus grande largeur est sur les épaules ; sur les épaules aussi, deux bandes d’un brun foncé ; l’aile plus brune que le dos, le ventre est blanc et passe au fauve vers la gorge et les joues, celles-ci sont cernées d’un trait brun. Tout le dessus du corps est barré de noir. En mai, le torcol pond sept à douze œufs blancs. Il habite toute l’Europe et une partie de l’Afrique et de l’Asie.
ORCOL, c’est-à-dire l’oiseau qui tord le col. C’est le nom qu’il a reçu en latin, torquilla; en allemand, Wendehals, et dans plusieurs autres langues. Pour quiconque le connaît, il ne saurait en avoir d’autre.
Le torcol n’est pas très rare , mais il vit très caché et passe inaperçu de ceux qui ne le cherchent pas. Son existence est tellement uniforme, tellement simple, qu’il suffit, pour s’en faire l’idée, de réduire au minimum tout ce qu’il peut y avoir d’intéressant dans une vie d’oiseau.
Les mâles arrivent vers la fin d’avril, voyageant seuls et de nuit; les femelles sont de peu de jours en retard. Les couples, aussitôt formés, s’établissent sur quelque lisière de petit bois, au feuillage clair, ou sur quelque arbre isolé, en rase campagne. On en voit jusque dans nos vergers. Une cavité quelconque leur suffit, en guise de nid. Ils y transportent parfois
un peu de paille ou de mousse, ou bien, si le bois est pourri, ils y font
tomber de la sciure, à coups de bec. Le plus souvent, ils s’épargnent cette peine. Ils n’ont pas de chant, mais un simple cri d’appel, plus ou moins pressant et plaintif : weid ! weid! weid! Le mâle le fait entendre à chaque instant dans la courte période où il se cherche une compagne. La femelle pond une douzaine d’œufs, parfois davantage, petits, fragiles, transparents. Elle couve avec application pendant que son époux fait la chasse aux insectes, ou mène sur les branches voisines une vie assez désœuvrée. Les petits éclos, on les nourrit. A peine peuvent-ils se suffire à eux-mêmes qu’ils se séparent. Autant en font le père et la mère. Puis, dès le mois d’août, les torcols se dirigent vers le sud, en voyageant comme au printemps, toujours solitaires et nuitamment.
Voilà une pauvre existence d’oiseau. Point de chant, point de jeux dans l’espace, point d’affections durables; ce qu’il faut de société pour assurer la reproduction de l’espèce, rien de plus. Le torcol n’en est pas moins un des êtres les plus curieux parmi ceux qui ont reçu le don du vol. Il est de la grosseur d’une alouette, bas sur jambes
et plutôt lourd que svelte. Jusqu’ici rien d’extraordinaire. Mais c’est sa toilette qui est extraordinaire. Quand
la nature s’est amusée à mettre la couleur à ce plumage délicat, elle s’est trompée de pinceau; elle a pris le tout petit pinceau avec lequel, sans doute, elle venait de peindre l’aile diaphane de quelque nocturne phalène. Elle a fait de la miniature. C’est strié, zébré, taché, sablé, ponctué, guilloché. Les nuances extrêmes sont un blanc teinté de gris, ou un gris cendré, et un brun marron foncé; l’œil passe de l’une à l’autre par une gamme merveilleuse de tons délicats. Expliquer par des mots comment ces nuances se distribuent entre les diverses parties du corps serait tenter l’impossible. La peinture seule peut en donner quelque idée, une peinture exacte, minutieuse, faite pour être considérée à la loupe, car ce qu’il y a de plus singulier dans ce vêtement de fantaisie, c’est la profusion et la ténuité des détails : cette gorge rayée de mille traits noirs, ces épaules semées de petites croix et ce front couvert de circonflexes, sous lequel brille un œil jaune, perçant.
Ce n’est pas à son plumage cependant, c’est à ses grimaces, à ses postures comiques, que le torcol doit sa popularité. Les mouvements auxquels il se livre pour saisir un insecte, ses allongements de cou, et le jet imprévu de sa langue effilée, qui part comme un trait et va piquer la proie convoitée, sont déjà très curieux à observer, surtout dans les fourmilières, quand il en harponne les habitants. Le pic aussi a ce goût pour les fourmis, et n’est pas moins habile à les harponner. Mais où le torcol ne ressemble à rien ni à personne, c’est lorsque, féru d’amour, il se blottit sur une branche, pour appeler et charmer sa compagne. Il s’y étend, s’y colle en quelque sorte, et entreprend sa grande pantomime. Il commence par s’allonger presque indéfiniment. Le cou devient à lui seul aussi long que tout le reste du corps. En même temps, la tête s’aplatit. C’était tout à l’heure un oiseau, ayant quelque rapport avec le moineau ; on jurerait, maintenant, un lézard. Tout à coup les plumes du crâne se dressent en huppe, la queue s’étale en éventail, la gorge s’étire encore et se tord, les yeux se tournent et la tête se renverse lentement en arrière, jusqu’à ce que le bec vienne s’appliquer sur le dos. Alors se produit une contorsion en sens inverse : bec, tête et cou reviennent en place avec la même lenteur, à moins que tout ne rentre dans l’ordre d’un seul mouvement, par une sorte de frisson, rapide comme la pensée. L’instant d’après le spectacle recommence, et ainsi de suite quinze, vingt fois. Sont-ce réellement des convulsions, ou bien est-ce une manière de gesticulation passionnée? Le torcol est-il un malade, atteint d’un tic héréditaire? Ou bien n’est-il qu’un comédien, un clown de cirque, qui cherche à recueillir des applaudissements? On incline plutôt vers cette dernière supposition, quand on l’observe dans ses colères. Deux torcols rivaux, deux mâles, ne se battent jamais; mais ils se font, sous les yeux de la belle qu’ils se disputent, des grimaces épouvantables. On incline plutôt vers la première, quand on voit les petits, à peine éclos, tordre le cou dans le nid, à qui mieux mieux.
Les sorciers d’autrefois avaient le torcol en grand estime; ils le faisaient entrer dans la composition de leurs philtres. Les sorciers d aujourd’hui sont les naturalistes. La magie est devenue science, et la science .ne fait plus de philtres ; mais le torcol est demeuré pour elle un des plus singuliers mystères de la mystérieuse nature.