‹ Les oiseaux dans la natureChapitre 55 sur 60 · LE FREUX · texte numérisé non relu

LE FREUX

LE FKEUX

(CORVUS FRUGILEGUS)

Ordre des Coraciroslres. Famille des Corvidés. Genre Freux. — Longueur : 43 centimètres ; envergure : 88 centimètres. Tout entier d’un noir profond à reflets métalliques bleus et violets. Autour du bec un cercle nu. Le bec est très allongé et la queue arrondie. Liiis «st brun noisette. Les pieds noirs. En mars ou avril quatre ou cinq œufs verdâtres tachetés de gris et de brun foncé. Cet oiseau habite 1 Europe tempérée, ses migrations ne le mènent pas très loin de sa patrie.

ORBEAUX, choucas et corneilles, races nombreuses, ce serait à vous maintenant a défiler sous nos yeux. Mais les juges du camp vous ont été peu favorables; ils ont rangé la plupart de vos espèces parmi celles qui n’ont pas droit à la protection de la loi et à la bienveillance du public. Depuis longtemps déjà, il courait de mauvais bruits sur votre compte. On vous tenait pour oiseaux de malheur. Votre vêtement noir, vos cris lugubres, votre goût pour la chair corrompue vous désignaient à l’imagination populaire comme des êtres néfastes, en qui devait résider quelque puissance de maléfice et de sortilège. Si vous avez été préservés de grandes persécutions générales, peut-être cela tient-il à la terreur que vous avez de tout temps inspirée et au mystère prophétique dont vous entourait 1 antique superstition. Mais celui qui est craint n’est pas aimé, et l’homme se détourne de vous, a moins qu il ne vous épie, comme on épie les menaces du ciel. La loi aurait-elle donc été dictée par le préjugé populaire? Celui qui l'a faite n’aurait-il pas vu les grandes et utiles fonctions que vous remplissez, en faisant disparaître les corps morts semés a la surface de la terre? Ne se serait-il point douté des services que rendent quelques-uns d’entre vous, en s’associant aux troupes errantes des petits oiseaux et en montant la garde pour eux du haut des arbres où vous perchez? N’aurait-il jamais entendu le cri d’alarme que vous poussez à l’approche du chasseur? N’a-t-il pas su que vous sauvez chaque automne des milliers et des milliers de tarins et d’étourneaux vagabonds? Est-il resté insensible aux grâces familières, à la bonhomie narquoise, mêlée de malice et d’humour, et à l’esprit d invention qu’ont reconnu chez vous tous ceux qui vous ont observés ? Non, mais il s est assuré, pai d innomlnables témoignages, de vos habitudes vicieuses et de vos méfaits trop fréquents. Le procès de la pie noiie et blanche a été vite terminé. Le cri unanime des petits oiseaux dépouillés de leurs oeufs s est élevé contre elle de tous les bouts de l’univers. La pie voleuse, ainsi l’appelle le peuple, et le peuple a raison. Malheureusement, vous êtes de sa famille, et vous avez tous, plus ou moins, cet appétit déréglé. Quelques-uns d entre vous se distinguent pai dis

larcins plus hardis; vous vous attaquez aux oiseaux aussi bien qu’à leurs œufs; les perdreaux, les levrauts, les agneaux eux-mêmes ne sont pas en sûreté devant vous. Si la nature vous refuse des cadavres, vous lui aidez à vous en fournir. Vous êtes, en un mot, des oiseaux de proie à qui la force manque seule pour devenir, comme l’aigle, la terreur des troupeaux.

Il n’y a, dans la race corvine, qu'un très petit nombre d’espèces qui méritent d’échapper à cette condamnation générale. La principale est le freux. Si tous ses proches lui ressemblaient, la famille aurait meilleur renom, car il échappe à la plupart des accusations qu’on peut formuler contre ses frères ou cousins. Peut-être lui reste-t-il quelque trace de ce goût dépravé pour les œufs d’autrui; mais ce n’est qu’une trace, amplement rachetée par les services rendus. Il porte aussi robe noire, sans doute, mais de quel noir ! Un noir métallique, tout en reflets, allant au vert, au bleu, au violet. Ce serait un oiseau magnifique, puissant, bien pris, splendide sous sa robe chatoyante, s’il n’avait pas la peau nue autour du bec et de l’ouverture des narines, une peau coriace, râpée, blanche, couverte d’une sorte de teigne ou de gale. Mais ce défaut, qui n'est point de conformation, car les petits ne l’ont pas, constate un des titres du freux à l’estime des hommes. Le freux est un fouilleur, qui pratique des trous dans la terre pour harponner les vers blancs. Quand il voit une plante jaunir sans cause apparente, il sait ce que cela signifie, et il est prompt à jouer du bec autour du gazon desséché. Il n’a pas même besoin de cet avertissement. Il a le flair assez fin pour sentir sa proie sous la terre, et il lui arrive rarement de faire des fouilles en pure perte. Parfois, il se facilite la tâche en suivant le laboureur dans les champs, comme font les bergeronnettes et les lavandières. Son bec puissant a bientôt fait de fendre en quatre une motte suspecte et d’en tirer tout le gibier qu’elle peut contenir. Les insectes développés sont aussi une de ses proies familières. Le temps des hannetons est saison de fête pour lui. Plus tard, quand la cerise est mûre ou quand les graminées des prés plient sous le poids des épis, on le voit souvent piquer des graines et des fruits. Mais il n’a pas, comme la plupart des autres corbeaux, ce goût de l’ail, qui est distinctif de la race et qui n’ajoute rien à l’agrément de sa société. Il a moins encore ce goût, peut-être utile, mais repoussant, des cadavres en putréfaction. Le freux ne fait jamais la chasse aux morts.

Nous retrouverons le freux dans la prochaine notice, à propos du choucas. Mais, dès à présent, nous pouvons marquer le caractère original de ce bel oiseau. C’est un corbeau de bonne compagnie; c’est le plus honnête, le plus délicat, le mieux élevé de la famille, en même temps que celui qui a le plus de droits à notre reconnaissance. Quand il s’abat par centaines, au temps de ses migrations, sur les terres fraîchement labourées, nous devrions, au lieu d’y voir un sinistre présage, remercier le ciel qui a donné à l’homme un si précieux auxiliaire dans l’éternel combat de la vie.

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