LE MOINEAU FRIQUET
(PASSER MOATANUS)
Ordre des Granivores. Famille des Passéridés. Genre Moineau. — Longueur : 14,5 centimètres. Le sommet de la tete brun, la joue blanche ornée d’une tache noire, une tache noire également sous le bec; le dessous du corps d’un gris jaunâtre clair; le dos et les ailes marron, chaque plume portant une tache noire. Chaque année deux ou trois couvées de cinq ou six œufs de couleur et de dessin tort différents.
E moineau est-il utile ou nuisible? La question est fort discutée. Il a deux titres à notre reconnaissance: d’abord il mange beaucoup de petits insectes, c’est même d’insectes qu’il a coutume de nourrir sa progéniture, ensuite il est grand dévoreur de hannetons. Dans la saison favorable, le hanneton est son gibier par excellence ; il le saisit au vol, ou posé ; en deux coups de bec il lui fait sauter les élîtres, et pour le reste, quelques bouchées suffisent. Ces services sont assez grands pour qu’on puisse pardonner au moineau des villes ses façons cavalières, ses querelles et ses piailleries. Ceux qui habitent la campagne ont le tort de faire une grande consommation de grains. Comment établir la balance des profits et des pertes? Le compte n’est point facile; aussi le moineau a-t-il ses partisans et ses adversaires. Peut-être, s’il avait le don de plaire, aurait-on plus d’indulgence pour les peccadilles que bu lait commettre la faim.
Plaisant ou déplaisant, le moineau n’en est pas moins curieux à observer.
On ne peut guère admettre qu’une espèce d’oiseaux soit sortie des mains de la nature poui pc uplci de ses nies les places de marché et les quartiers poudreux des villes les plus affairées. S il y en a qui y ont élu cile, on doit croire qu’ils ne l’ont fait que peu à peu, et que, pendant un temps nécessairement long, une suite de siècles, ils ont vécu comme si la race d’Adam ne devait pas naître ou ne devait bâtir ni bouigades ni glandes villes. Il en est comme de certaines espèces de plantes, — l’ortie, la mercuriale, qui suhent 1 homme puito , qui sont un indice presque infaillible de sa présence, mais qu’il n’a sûrement pas créées et qui ont vécu a^ant lui et sans lui. Les mœurs du moineau, parasite de nos demeures, ne peuvent donc s expli quel que pa i un e appropriation graduelle aux conditions d’existence que lui offraient le voisinage de nos maisons. Que faisait il lorsqu’il n’avait ni coins de murailles pour se loger, ni balayures de rue pour y cherchai sa pitance . C est ce que l’imagination peut, sans doute, se figurer, mais ce que nous ne saurons jamais d une science certaine, cai il n’y a sur ce point d’histoire aucun document consultable. Cependant, si l’on voulait supposeï, avec de g 1 and s naturalistes, que deux espèces aujourd’hui distinctes peuvent fort bien ne l avoir pas toujouis été, il denendiait
possible de trouver clans la nature quelques renseignements sur la manière dont s’est opérée la transformation des mœurs du moineau. On en connaît, en effet, plus d’une espèce. Les deux principales sont le moineau friquet et le moineau franc. Si l’un a subi plus que l’autre l’influence de causes perturbatrices, c’est assurément le second, qui a maintenant lié sa destinée à celle de la civilisation humaine et qu’attirent de plus en plus les quartiers populeux, riches en débris. Le moineau friquet serait un moineau resté à mi-chemin de l’évolution dont son frère des villes a parcouru le cercle entier ; au lieu du moineau citadin, ce serait le moineau paysan. Quant au moineau primitif, au vrai moineau sauvage, il aurait disparu. Ceci n’est qu’une hypothèse, mais elle semble plausible. En tout cas, elle indique bien la différence de mœurs entre les deux espèces.
Les naturalistes positifs, qui ont peur de se laisser prendre aux pièges de l’apparence, distinguent entre le caractère et la figure des êtres vivants. L’habit pour eux n’est qu’un habit. Les artistes, plus impressionnables, devinent le caractère par la physionomie, et hardiment concluent de l’une à l’autre. Ce n’est point une méthode, c’est un don d’intuition ; mais les abus que peuvent en faire ceux qui se piquent de l’avoir ne prouvent pas qu’il ne faille ajouter aucune foi à ceux qui l'ont réellement. Présentez à un physionomiste un moineau friquet et un moineau franc, dites-lui que l’un de ces oiseaux habite la ville et l’autre la campagne, et tout aussitôt il vous dira quel est le citadin et quel est le campagnard. Comment s’y méprendre ? A ton air bonhomme, petit moineau friquet, moineau des haies, comme on t’appelle aussi, tu trahis ta champêtre origine. Elle est écrite de même sur ton plumage. Cette coiffe de milaine rousse cpii te recouvre le dessus de la tête, ce n’est pas à la ville que tu te l’es procurée. Et ces pattes basses, ce dos arrondi, ce menton replet, cette queue qui s’écourte, comme les pans, mesurés au plus juste, d’un habit de paysan: tout cela ne vient pas des magasins à la mode. Le citadin, ton frère, n’est pas plus richement vêtu ; il l’est moins au contraire ; sa robe plus terne, traînée dans la poussière, n’a pas les tons chauds de ta rousse milaine ; elle ne s’en accorde que mieux avec les airs allurés et débraillés de ce gamin des rues, sans toilette ni respect. A défaut du plumage, on te reconnaîtrait à ton babil modeste, à tes appels rustiques, qui n’ont rien sans doute de très musical, mais qui, doux et tranquilles, ne rappellent point le bruit des trottoirs et les piailleries des écoliers mutins.
Si l’on veut épier les mœurs très simples de cet honnête campagnard, il faut aller en été sur les lisières des champs et des bois ou dans les prairies plantées de vieux arbres. Peut-être verra-t-on pendre des brins de paille ou de foin à l’entrée de quelque trou que le temps a pratiqué dans le tronc d’un vieux pommier ou d’un érable à l’écorce rugueuse. Là est le nid du friquet, un pauvre nid, fait des débris de la grange prochaine : une couche de paille, doublée d’un mince duvet de plumes. Plusieurs ménages habitent parfois le même tronc, et souvent d’autres oiseaux viennent augmenter et varier la population de la colonie. Tous les nids s’emplissent, et l’on couve en famille. On va aussi picorer en famille dans les chemins du voisinage, où passent bœufs et chevaux, et faire bombance dans les champs, en dépit des épouvantails auxquels le laboureur a confié la garde de ses moissons : on s’habitue au monstre inoffensif. Belle saison pour les friquets que celle où l’épi verdoie, et où le grain juteux s’emplit d’un lait succulent. L’abondance règne ; on les voit gais et repus, et leurs rares querelles sont vite apaisées. Ils ont d’ailleurs le caractère plus heureux que le moineau franc : ils ne pensent pas que les chicanes soient l’entretien nécessaire et le pain quotidien de l’amitié. Mais l’hiver s’annonce. Les petites graines sont rares, et le friquet fait maigre chère. L idée ne lui vient pas d’émigrer au Midi : le paysan n’est guère voyageur ; il ne songe pas non plus à aller chercher fortune dans les grandes cités ; mais il se rapproche des fermes et des hameaux. Et voilà, sans doute, la tentation qui peu à peu a fixé le moineau citadin sur les pas de l’homme, et du village l’a conduit au faubourg et du faubourg à la ville. Ab ! friquet, mon ami, prends garde, tu suis le chemin de ton frère. Et toi aussi, veux-tu déposer la milaine?
LE MOINEAU FRANC
D, LÈBET, éditeur