MOINEAUX
LE MOINEAU FRANC
(PASSER DOMESTICUS)
Ordres des Granivores. Famille des Passéridés. Genre Moineau. — Longueur : 15 centimètres. Le mâle a le dos et les ailes d un brun de rouille ; chaque plume est d’un jaune clair ou même rouge sur les bords et noire au milieu. La tète est grise ; les joues, particulièrement cendrées, sont encadrées d’une bordure marron. La gorge est grise avec une tache noire. La femelle, beaucoup plus décolorée, na pas de tache noire à la gorge. Les jeunes ressemblent à leur mère. Le moineau a jusqu’à trois nichées par an, ordinairement de cinq œuts colorés très diversement.
E serais curieux de savoir ce qu’on dirait du moineau franc s’il était parmi nous le seul représentant du monde des oiseaux. On ne se bornerait pas, je le pense, à admirer l’agilité de son vol ; on trouverait du charme même à sa voix ; on serait indulgent pour son humeur querelleuse ; on citerait son nid informe comme un exemple de l’industrie animale, et les poètes parleraient àl’envi de son plumage varié. Auraient-ils tort? Aon. Oubliez tout ce qu’à d’autres espèces a prodigué la nature, et dites si le duvet gris de cette tête ronde n’est pas aussi lin que charmant, si chacune de ces plumes du dos et de l’aile, diversement colorées, plus claires au bord, plus sombres au milieu, passant du jaune ou du roux au brun ou au noir, ne sont pas de petits chefs-d'œuvre ; dites enfin si cette joue cendrée n’est pas coquette avec sa bordure marron, et s’il est possible de voir un petit œil plus éveillé ? Mais comment ne pas comparer, lorsque tout nous y invite ? Qu’est-ce que le vol du moineau en présence de celui de 1 hirondelle, sa voix à côté de celle de la fauvette, son nid si l’on songe à celui du chardonneret, son plumage auprès de celui du pigeon, de la huppe ou du bouvreuil, sans parler du paon et du colibri? Pauvre moineau, c’est la comparaison qui l’écrase.
Quels que soient ses défauts, il lui reste un mérite : il est lui-même. Le moineau franc est un type, le type de 1 oiseau qui s’est mêlé à l’homme et ne s’est point donné. Tout ce qu’on en peut dire découle de là. Ce n est pas des demeures isolées qu’il s’est constitué le commensal : il n’en est plus à cette première audace ; il a passé de la ferme au village, où quelques-uns sont restés ; puis du village à la ville, où il croît et multiplie : le moineau franc est un enfant de la rue, hôte assidu des halles, des places de marché, des faubourgs et des carrefours. Il s’ennuie dans la solitude. Il n’a plus le moindre goût pour les voyages ; la promenade même lui paraît un plaisir vulgaire, bon pour les paysans, pour le cousin friquet ; il a son quartier, sa rue, sa place ; c’est son théâtre, et il ne s’en éloigne pas. Il y vit en public, au milieu de la foule et faisant foule lui-même. Ses amours ont perdu tout mystère. En présence de témoins, qui piaillent d’aise plutôt que de jalousie, il célèbre ses noces sur les trottoirs, dans les gouttières ou sous les tables de quelque jardin buvette. Puis il amasse en hâte les matériaux d un mau-
vais nid, que trahissent au dehors de longues pailles pendantes. Toute place lui est bonne, pourvu qu’elle soit à l’abri de la pluie et des chats. S’il peut voler le nid d’autrui, c’est encore mieux. Il n’est pas rare que l’hirondelle trouve un moineau à son domicile ; mais on sait comment elle s’en venge, en murant le trou et faisant prisonnier l’intrus. Le père et la mère couvent tour à tour ; ils poussent l’esprit de camaraderie jusqu’à partager cette peine. A peine éclos, les petits sont incorporés dans la communauté, au bruit assourdissant de mille félicitations. Les mœurs des jeunes sont déjà celles de leurs aînés, sauf un penchant marqué à chercher un abri pour la nuit plutôt dans le feuillage des arbres que dans les encoignures des murailles. Est-ce un dernier reste, un lointain souvenir de l’instinct primitif? Leur éducation d’ailleurs n’est pas longue. L’exemple des parents leur a bientôt enseigné les feintes et les roueries du gai métier de maraudeur ; il leur a bientôt appris à visiter les ordures éparses sur le pavé , à discerner les bonnes aubaines et à choisir le moment. Choisir le moment : c’est le grand art ! Le moineau le pratique avec autant d’audace que de ruse. L’aile à demi pendante, il sautille sans avoir l’air de rien, comme flâne le gamin polisson, les mains dans ses poches. Aucun regard ne trahit sa secrète pensée. Puis, pst.... il fait un demi-tour, happe la proie convoitée et disparaît: c’est le temps d’un clin d’œil, Ces manèges sont curieux à observer dans les colonies d’oiseaux aquatiques, de cygnes, de canards, qu’entretiennent les villes où il y a de l’eau. C’est là qu’il fait bon se constituer parasite ! Et dans les jardins zoologiques ! Rien de plaisant comme de voir le moineau enlever à l’ours ou à l’éléphant la friandise qu’on vient de leur jeter et qu’ils flairent déjà du museau ou de la trompe. Et son air goguenard, quand le tour a réussi et qu’il fait bombance à vingt pas ! Dans les jardins où il guette une treille, il sait fort bien attendre que le patron ait disparu. Il redoute les pièges. A force de vivre avec l’homme, il est devenu très défiant. Aucun oiseau n’est plus difficile à prendre. Ce n’est pas comme le friquet, qui, avec sa bonhomie campagnarde, va donner droit dans les panneaux. Mais dans la rue, où il sait bien qu’on n’a pas le temps de s’occuper de lui, le moineau franc n’a peur de rien. Le tourbillon est son élément ; entre deux voitures qui passent, il visite une ordure et ne lâche prise qu’au moment où il va être foulé par les chevaux. Mais gare au rival qui lui enlève le morceau qu’il se réservait ou qui lui joue quelque autre tour ! Car ils s’en jouent entre eux, comme ils en jouent à autrui. Leurs querelles sont violentes et publiques, comme leurs amours. Avec un tapage infernal et des cris et des luttes corps à corps, ils se roulent dans la poussière, sous les roues des chars : la rage, parfois, leur fait oublier la prudence. Puis, quand on a bien piaillé, bien maraudé, et qu’on s’est bien querellé, on se réunit le soir aux lieux d’assemblée, dans les arbres, sous les toits, dans les vieux lierres qui tapissent les murs, et l’on clôt la journée par un charivari universel.
Ainsi vivant, le moineau pullule, grâce à ses trois couvées par an. Encore le génie de la rue : multiplier, sans mesure ni souci ! Cependant, si les affaires allaient mal, si la ville se dépeuplait, il faudrait bien que la race des moineaux diminuât à son tour. Son industrie est liée à la nôtre ; il y a solidarité entre l’homme et son commensal; mais il faut un certain temps pour que, de l’un à l’autre, les actions et réactions se produisent. Rien n’indique que maître Pierrot ait déjà souffert de la stagnation générale dont se plaignent nos fabriques et nos magasins. Cela pourra venir. En attendant, il continue à multiplier.
LE MOINEAU FRANC