‹ Les oiseaux dans les harmonies de la natureChapitre 21 sur 54 · HARMONIES DES FORCES DE LA PRODUCTION · texte numérisé non relu

HARMONIES DES FORCES DE LA PRODUCTION

ET DE l’Élimination.

N° 1. — La force éliminatrice est toujours assez grande pour dominer Votre à éliminer ; elle n'est pas tellement grande qu'elle ne puisse être elle-même dominée par une autre force.

L’élimination apparaît partout où les forces de la vie végétale ou animale se montrent en excès ou en décomposition, quand elles se développent trop ou trop peu et qu’elles ont besoin d’être partiellement déplacées, augmentées ou diminuées.

Non-seulement elle est variée de manière qu’à chaque mal il puisse y avoir un ou plusieurs

remèdes, sur tous les points où cela est particulièrement nécessaire ; mais sa puissance est toujours en raison des obstacles qu’elle a à surmonter ; ainsi, la partie qui élimine est généralement plus forte que la partie qui est éliminée.

L’oiseau est, par la force, supérieur à l’insecte, et l’oiseau de proie est plus fort que les autres oiseaux ; cependant il a également été donné aux êtres de petite taille d’arriver, par la spécialité et la multiplication de l’attaque, à maîtriser les êtres les plus puissants ; c’est ainsi que les chênes peuvent succomber sous les attaques des chenilles processionnaires , les petits naissants d’un aigle être enlevés par un chat sauvage, un lion abattu être rapidement dévoré par des vers. « Trois mouches )), dit Linnée, « décomposent un cheval mort plus vite que ne le ferait un lion ».

N° 2. — Zes forces de V élimination doivent concorder avec V augmentation^ la durée et la diminution des forces de la production^ et avec la décomposition des corps.

L’élimination, ayant pour objet principal de favoriser la puissance, la variété et le renouvellement de la production, devait, pour être efficace, intervenir partout, aussitôt que la production et les matières en décomposition se montrent en excès, et notamment augmenter quand la production augmente : c’est ce qui a lieu.

Quand, à chaque printemps, la végétation prend un nouvel essor, les insectes qui sont chargés de

l’élimination se reproduisent eux-mêmes, et les oiseaux qui sont les éliminateurs de ces insectes se reproduisent immédiatement après, en sorte que chaque nouveau contingent d’insectes trouve de suite un nouveau et proportionnel contingent d’éliminateurs. C’est d’après ces principes que sont répartis les nids sur les différents points de nos habitations, des plaines, des bois et des eaux, et les pontes d’oiseaux entre les diverses périodes de la belle saison. Les pontes des oiseaux suivent le mouvement qui est imprimé à toute la végétation par la chaleur printannière. Elles ont lieu plus tôt ou plus tard, selon que cette chaleur avance ou retarde. La buse, qui se nourrit très-souvent de mulots et de campagnols, fait sa ponte dans la deuxième moitié d'avril, tandis que la bondrée, dont la femelle ressemble, extérieurement du moins, à la buse, mais qui recherche les chenilles, les hannetons et surtout les guêpes et les frelons, pond ordinairement au commencement de juin. Nous avons des buses toute l’année, tandis que la bondrée nous arrive dans les premiers jours de mai et nous quitte dans les premiers jours de septembre. Le merle, qui doit surtout à sa qualité de vermivore d’hiverner dans nos contrées, fait sa ponte dans les premiers jours d’avril, et même quelquefois dès le 20, le 15 et le 10 mars, tandis que les émoucheurs, comme les hirondelles et les gobemouches, ne pondent que dans les premiers jours de mai; de même encore, lorsque, à l’automne, la nature se prépare au repos de l’hiver, quand beaucoup de végétaux et d’animaux donnent leurs derniers produits et qu’un grand nombre d’entre eux

vont être soumis à l’action de la décomposition, les insectes pullulent, alors aussi les oiseaux sédentaires et surtout les oiseaux de passage, quoique très-nombreux, trouvent à en manger en si grande quantité, qu’ils ne sont jamais aussi gras qu’à cette saison-là. L’époque, la durée, le nombre des passages correspondent à des nécessités de ce genre.

11 peut bien arriver que telle ou telle espèce d’insectes se multiplie considérablement et que les oiseaux chargés de les éliminer ne se multiplient pas dans la même proportion ; si pour notre raisonnement nous considérons un instant comme applicable à la Champagne et au Bassigny l’état des espèces de plantes et d’animaux dressé pour la Lorraine par M. Godron; si sur les nombres qu’il a indiqués, et que nous avons reproduits, pages 40 et 41, nous faisons des réductions, parce que certains insectes vivent dans le corps des animaux, que d’autres sont de taille microscopique ou fort grande, que dans les plantes il y a beaucoup de cryptogames auxquels les oiseaux ne touchent pas, si nous tenons compte également de ce que la partie sud de la Lorraine comprend une partie des Vosges, nous trouvons que les oiseaux sauvages de notre vallée de la Marne prennent part à l’élimination d’environ 5,000 espèces d’animaux et de 1,000 espèces de végétaux ; de ces animaux, beaucoup passent par les phases de l’œuf et de la larve. Les formes de racines, de bois, d’aubier, de peau, de feuille, de fleur, de fruit, constituent aussi dans un végétal des états très-distincts.

Ces formes si différentes des animaux et des

végétaux donneraient lieu à environ ^0,000 éliminations distinctes ; réduites à moitié, elles ne changeraient pas les conclusions que j’ai à tirer.

En effet, dans l’état actuel de mes recherches, nous n’avons que 287 espèces d’oiseaux, et, de la comparaison de ces chiffres, il résulte que chaque espèce d’oiseaux a reçu dans ses attributions la mission de surveiller et de régulariser Télimination dans des circonstances très-nombreuses, quoique bien déterminées.

11 n’est donc pas étonnant que la science ne soit pas arrivée à établir quelle est la tâche de tel ou tel oiseau à toutes les heures et dans toutes les circonstances de l’année. M. Florent-Prévost, que la science vient de perdre, me disait, en 1871, en me montrant sa collection de 5,000 estomacs d’oiseaux et ses nombreuses notes, que le hanneton, soit à l’état de larve, soit surtout à l’état d’insecte parfait, était dévoré par plus de trente espèces de nos oiseaux (1).

(l) Note adressée à l’auteiu' par M. Florent-Urévost.

Liste des oiseaux d’Europe qui mêlent des lian?ietons

à leur no'i

Epervier Hannetons

Buse —

Cresserelle —

Hibou moyen-duc —

— brachiote —

Chouette hulotte —

Chevêche —

Effraie —

Scops —

Corneille freux —

Corneille noire Larves

— Chrysalides

— . Hannetons

'riture.

8, 14 mai

12 avril

27 av.; 5, 14, 13 mai; 1,4, 7 juin

1, 18, 23 mai

30 avril ; 1, 12, 21 mai

7, 13 n, 21 mai

20 mai

5, 6, 12, 17 mai

5, 6, 9, 28 mai ; 8, 10 juin

5 juin

3, 7, 17 janv.; 4, 20 fév.; 3 mars 30 avril

13 mai

On peut ajouter que le hanneton est aussi trèsrecherché par beaucoup de mammifères et d’insectes. Quand il est très-abondant, tous les animaux qui en font leur nourriture, soit habituelle soit accidentelle, se Jettent naturellement sur lui, et alors la destruction de ces insectes est d’autant plus grande qu’ils étaient plus nombreux. Autres faits : Si un laboureur ensemence des terres incultes, si un horticulteur fait d’un champ un jardin potager ou fruitier, ou une pépinière, les insectes s’y multiplient en raison de Taugmentation de production, et si l’homme n’y met pas obstacle, les oiseaux viennent y nicher en nombre tel que leur multiplication se proportionne à celle des insectes. Si les oiseaux qui ne nichent que sur les buissons et les arbustes et dans les trous d’arbres ne trouvent

Corneille choucas

Hayinetons

Pie

Larves

Hannetons

Geai

Larves

Rollier

Hannetons

Etourneau

Larves

Haimetons

Pie-grièche grise

Pie-grièche écorcheur

Larves

Loriot

Merle-bleu

Hannetons

Rossignol

Tarier

Pipi rousseline

Engoulevent

Mésange charbonnière

Moineau

Pinson

Linotte

Coucou

7 mai

3, 9 15 janvier; 8, 11 mars 20, 21 ,24, 29 av.;3, 11,20, 24 mai 21 janvier; 2, 4, 18 mai

21, 29 mars; 2 novembre 30 mars; 3 juin 3, 5 mai

30 avril ; 3, 10 mai 11 mars 5, 17 mai

2, 14 mai 5 mai

11, 13, 20, 29 mai

3, 5, 6 juillet

19, 26 mai ; 9 juin 11, 19 avril; 9, 27 mai avril ; 25 mai 21 avril; 5, G, 30 mai

en certains lieux ni buissons, ni arbres, ils y viennent, a l’époque du passage^ ainsi que leurs congénères du Nord, accomplir une part de la tâche qui n’a pas été entreprise ou terminée en été.

Quand un terrain est mis en luzerne, les insectes s’y multiplient et aussitôt on y trouve des oiseaux et du gibier de plume et de poil. Naturellement les uns et les autres se répandent dans les champs rapprochés plutôt que dans ceux qui sont éloignés ; il faut se préoccuper de ces insectes quand, dans le voisinage , on a certaines cultures à pratiquer, de même que c’est là qu’il faut aller chasser, pour avoir des chances de réussite. Cette concordance des forces de la production et de l’élimination se fait avec une admirable simplicité ; car les augmentations des unes et des autres ont lieu^ en général, par suite des mêmes causes, de la chaleur ou du froid intense ou modéré, prolongé, subit ou de courte durée, c’est-à-dire, de l’action solaire. Les animaux, en général, se propagent plus abondamment quand leur nourriture est copieuse.

Si l’on crée un parc, si l’on creuse un réservoir, les éliminateurs de gibier et de poisson se montrent bientôt en plus grand nombre. Qu’un étang soit pêché, alors des milliers de petits animaux qui se cachaient dans les eaux restent en évidence , aussitôt il arrive de tous les points de l’horizon des échassiers et des palmipèdes qui les dévorent jusqu’au dernier. Que des animaux meurent et se corrompent, les oiseaux de proie et les corbeaux viennent s’en repaître.

Ces exemples démontrent donc qu’il existe toujours une parfaite concordance entre les forces de

la production et celle de rélimination, et que la puissance de la seconde se proportionne à la puissance de la première, de manière à pouvoir, selon les circonstances, la modérer ou l’activer.

Examinons un instant une autre hypothèse.

Si les plantes ou les animaux à éliminer s’étaient trouvés en petite quantité et que leurs éliminateurs eussent été trop nombreux, ces derniers auraient été exposés à mourir de faim ; mais là encore, comme partout, nous pouvons admirer la sagesse du Créateur.

Ainsi que nous l’avons dit, il a été donné à chaque éliminateur de trouver sa nourriture dans plusieurs espèces, soit de végétaux, soit d’animaux ; par exemple, le moineau est à la fois granivore et insectivore, et de plus, il mange plusieurs espèces d’insectes et de graines. Il est même des oiseaux qui sont en quelque sorte omnivores. Il en résulte que, si un oiseau ne trouve pas sa nourriture de prédilection, il en cherche une autre ; il se jette naturellement sur celle de ces nourritures qui est la plus abondante, et il donne, ainsi que nous l’avons dit, à la destruction qu’il pratique, le véritable caractère d’une sage élimination.

Supposons encore que la nourriture ordinaire de tel ou tel éliminateur vienne à. manquer dans le lieu qu’il a l’habitude de fréquenter, alors il ne s’y établit pas, il émigre, il passe sans stationner.

L’oiseau, guidé par de merveilleux instincts et disposant des moyens les plus variés et les plus

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puissants de la locomotion animale, est un instrument principal des diminutions comme des accroissements dans les éliminations.

En 1871, notre région était infestée par les mulots et les souris, et nous avons eu beaucoup de nids de hulotte, moyen-duc, chevêche, effraie, buse. Pour la première fois, j’ai même vu des nids de hibou brachyote.

L’hiver suivant a été rigoureux et heureusement meurtrier pour les petits mammifères, aussi cette année-là, je n’ai pas trouvé de nids de hulotte ni de moyen-duc , et il y avait même très-peu de nids de buse.

Autre observation : Un de mes amis et collègues en ornithologie, M. le vicomte de Hédouville, possède, sur le plateau qui domine Sommermont (Haute- Marne), une ferme avec corps de bâtiments. Jusqu’en 1869, cette ferme avait été exploitée par un cultivateur qui habitait la maison. Comme dans toutes les habitations de ce genre, le bétail, les matières en décomposition ou sujettes à décomposition, attiraient les mouches et les vers que produisent les mouches ; ces mouches, à leur tour, attiraient les hirondelles. En 1869, M. Garola, qui réside à quelques kilomètres de là, loue la ferme de M . de Hédouville et l’exploite, sans en occuper les bâtiments. Alors plus de bétail, plus de mouches, et au lieu de cinq nids d’hirondelles rustiques qui s’y trouvaient chaque année, il n’y a plus qu’un seul nid ; encore ce couple d’hirondelles a-t-il quitté la ferme après sa première nichée.

En 1870, M. Garola, directeur de ferme-école et lauréat de la prime d’honneur, obtient de UEtat le

dépôt de moutons Mauchamp-mérinos de l’ancieniie bergerie de Gévrolles; non-seulement il va occuper les bfitiments de la ferme de M. de Hédouville, mais il agrandit les bergeries. Le troupeau y fait son entrée le 21 avril; alors il n’y avait pas une seule hirondelle rustique, quoique les oiseaux de cette espèce fussent arrivés dans nos pays depuis le 2 de ce mois. Au 21 avril, les hirondelles étaient partout occupées à la nidification; malgré cela, le 24^ il en vint un couple, et même, le 6 mai, quand, dans les nids du dehors, il y avait déjà 3, 4 et 3 œufs, il en vint un second couple.

En 1876, M. Garola a quitté cette ferme. De nombreux troupeaux ont été vendus et les hirondelles qui étaient devenues très-nombreuses ont presque toutes disparu.

En 1872, année remarquable par l’abondance des fourrages et des insectes, j’ai connu plusieurs nids de râle de genêt et je n’ai jamais trouvé que ceux-là.

Que l’on défriche une forêt pour créer une ferme, les sylvains, ou oiseaux des bois, émigreront, pendant que les oiseaux des habitations et des champs accourront; qu’un marais soit desséché, aussitôt les oiseaux d’eau disparaîtront.

Mais l’exemple le plus merveilleux de la répartition des éliminateurs sur les divers points de la terre, est celui de l’émigration générale des oiseaux à chaque automne. Alors la plus grande partie de la végétation tendre et printanière de la plaine et des bois va disparaître ; la plupart des insectes et des petits animaux vont hiverner dans le sein de la terre ; que feront les oiseaux? Le plus grand nomhre des nôtres porteront dans des pays plus chauds,

quelquefois à des milliers de lieues, des services qui, dans notre région, ne sont ni utiles ni possibles, et en même temps nous verrons sans cesse passer les oiseaux du Nord qui, pour les mêmes causes, opèrent la même évolution.

Ces migrations sont d’autant plus intéressantes qu’elles varient sensiblement d’époque et de durée, d’après la durée et l’intensité de l’iiiver et selon que telles ou telles éliminations sont nécessaires sur certains points du globe. C’est ainsi que s’expliquent, par exemple, l’arrivée tardive des martinets et leur départ dès le mois de juillet.

La permanence des dangers d’une production excessive ou d’une décomposition organique trop lente devait également mettre en permanence les forces de l’élimination.

Aussi, pendant le printemps et Tété, les dangers d’une reproduction excessive se renouvelant sans cesse, on trouve chez les agents de l’élimination une stabilité proportionnelle.

Pendant cette période, les oiseaux se fixent sur les points de notre contrée où leur intervention est spécialement nécessaire.

Au printemps, époque principale de la reproduction^ les oiseaux font un véritable domicile du nid qui est leur centre d’action ; quand les jeunes prennent leur envolée, les ressources de l’exploitation étant sensiblement diminuées, ils vont établir leur résidence dans le voisinage du domicile paternel et répartissent ainsi l’élimination sur les

points de la contrée où elle a été insuffisante. L’automne nous amène ensuite les oiseaux de passage qui, soit isolément, soit par familles, soit par bandes, stationnent plus ou moins longtemps dans nos contrées pour vérifier, rectifier et compléter les travaux de l’élimination. Grâce à ces résidences successives des oiseaux sédentaires et de passage, la permanence de leur élimination est toujours en rapport avec la continuité d’une production surabondante ou d’une décomposition trop lente.

De plus, les memes causes donnant lieu chaque année aux mêmes effets : un oiseau qui a trouvé avantageuse l’élimination sur un point quelconque de notre pays est porté par son propre intérêt à y revenir l’année suivante, et en général il y revient. Il en résulte que cet oiseau, le plus mobile des êtres, a cependant, à ces points de vue, la fixité dùm rouage de machine, et que, pour ses travaux d’élimination, il a au moins toute la stabilité nécessaire.

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