LES DEUX CHODRUC-DUCLOS
Si je croyais que mon chapeau connût mes pensées , je le jetterais à la rivière.
— Cbodbcc-Duclos. —
II i:
LES DEUX CHODRUODUCLOS
Le voyez-vous passer dans le Palais-Royal , Traversant à grands pas les arcades de pierre , Pâle et grave , couvert de boue et de poussière , La barbe épaisse et longue , ainsi qu'un général
Spartiate ou romain , le port noble et sévère ? Les bras contre le dos , et le front redressé , Il étale , orgueilleux , son vêtement percé Et le luxe de sa misère.
Regardez son habit en festons découpé , Brodé de larges trous , de pièces toutes sales , Sa ceinture de corde et se$ grosses sandales , Son pantalon de drap si sec et si râpé.
Mais sou$ le chapeau noir enfoncé sur sa tempe , Tout pelé, tout usé, par le temps qui détruit,
Voyez-vous s'allumer son œil de feu , qui luit , Gomme un rayon perçant dans une vieille lampe?
Le cou tendu , l'œil fixe , un passant curieux Le regarde ; une femme à dix pas se retire ,
CHODRUC-DUCLOS. 18&
De peur de le toucher avec son cachemire ; Un enfant l'examine en ouvrant de grands yeux : Auprès des chaînes d'or, aux vitraux agraffées, Des soleils de brillans , des cristaux , il croit voir Un des magiciens de ses contes du soir Errant dans un palais de fées.
Le superbe leur lance un regard de dédain ,
Et passe-, puis il dit en lui , Duclos le sage :
« Que m'importe , mon Dieu ! d'avoir dans mon passage
« Déchiré mes habits aux ronces du chemin ,
« Si leur Paris doré , sous ses tissus de fête ,
* « Regarde mes haillons avec ses milliers d'yeux !
" « Eh ! que m'importe encor que mon chapeau soit vieux ,
u Pourvu que je le porte en levant haut la tête !
« A vous , mes beaux messieurs , rubans , joyaux de cour ! « Lorsque le siècle et moi nous sommes face à face , « Quand je le vois qui cherche honneurs , fortune , amour, « Qui croupit dans son or -, moi , je ris et je passe « Tranquille , indifférent , sans remplir ma besace « Pour faire une route d'un jour.
« Oh ! la mort est si longue , et la vie est si brève ! « Ce n'est qu'un jeu d'enfant , une ironie , un rêve ! « Quand le jour éternel lancera ses rayons , « Le riche et l'indigent seront jugés de même : « L'homme ressemble à l'homme aux yeux du Dieu suprême, « Et Fâme n'a pas de haillons ! »
CHODRUC-DUCLOS. 191
Oh ! regardez-le bien marcher contre les grilles , Duclos pensif, railleur, philosophe, effronté, Superbe , et se faisant une immortalité Avec quelques vieilles guenilles !
Mais voici qu'il fait nuit , et jusqu'au jour vermeil , Il gagne sa .maison qui craque de vieillesse-, Entre , prend un flambeau , puis , auprès de l'hôtesse , Jette le prix de son sommeil :
Et, tout en raillant ceux qui couchent sur la plume, Sur son mauvais grabat , heureux et l'âme en paix , Il dort, en attendant que le jour se rallume, Et qu'on lui rouvre son palais.
Oh ! ne va pins marcher fier et la tête haute , Indigent détrôné ! pleure et dis : C'est ma faute ; Car tes haillons, vois-tu, c'était ta gloire, à toi: Tu n'es plus qu'un passant dans ton palais qui brille ,