L'ENFANT
Je restais sous son aile , Quand je suçais encor du lait à la mamelle; Une fois grand , j'ai fui mon nid comme l'oiseau ; J'ai repoussé du pied mon respect pour ma mère ,
Avec mon étroite lisière
Et les langes de mon berceau.
LE PRESIDENT
La religion dit : Aimez votre famille.
l'enfant.
Elle ne marche plus qu'avec une béquille
Votre religion , et va tomber bientôt.
Vos cieux et votre enfer ne sauraient pas m'atteindre ;
Tous deux sont trop loin pour les craindre ,
L'enfer trop bas, le ciel trop haut.
LE PRÉSIDENT
Dans vos larges loisirs que faites-vous?
l'enfant.
Je joue ; Je vais la tête au vent et les pieds dans la boue ; Je tiens ma sarbacane et cours dans les ruisseaux -, Je lance les pavés les jours où l'on conspire; Je chante , je siffle , et je tire Sur les rois et sur les oiseaux.
Je cours dans tout Paris, leste et joyeux dans l'âme; J'ai touché le bourdon des tours de Notre-Dame , La barbe de Henri-le-Grand ; au Panthéon J'ai lorgné sous le nez notre sainte patronne,
Et j'ai tendu sur la colonne
La main à mon Napoléon.
Quand la ville en chantant se mire dans la Seine , Le front illuminé , belle comme une reine Qui met ses diamans ; avec sa forte voix , Lorsque le canon dit : Soyez joyeux ! j'arrive ,
Et je suis le premier convive
De toutes les fêtes des rois.
LE PRESIDENT
Enfant , de par la loi , notre cour vous condamne A trois mois de prison ».
l'enfant.
Oh ! que le ciel vous damne I Eh bien ! moi , je voudrais faire un feu vif et clair Des juges et des lois , pour rire dans mon âme ; Puis danser autour de la flamme , Et me chauffer tout un hiver.
1 Lorsque ces vers furent composés , les petits vagabonds étaient encore condamnés à la prison : une loi toute récente Tient d'adopter d'autres mesures.
Alors au président il fait une grimace ;
Sans respect pour la cour, il lui jette à la face
Un rire d'ironie , un gros rire insolent -,
Et , les deux bras croisés , la tête haute et ûère,
Malgré les larmes de sa mère , Il suit ses gardes en sifflant.