‹ Les oiseaux de passage, poésiesChapitre 8 sur 23 · II · texte numérisé non relu

II

II s'en ya , l'homme à la peau blanche , Qui disait : Viens voir ma cité.

Fuir mes forêts de liberté , Mon enfant, mon hamac qui penche ,

Fuir ma compagne au teint si beau , Au pagne fin , au doux visage !

Qu'il rejoigne seul au rivage Sa case qui marche sur l'eau.

Son grand monde est , dit-on , plus loin que ces savanes , Il faut passer ce fleuve , et puis ces longs déserts , Et ces mers , et ces bois tout parés de lianes,

Et d'autres bois , et d'autres mers.

Oh ! j'aurais dit : Pars seul, m'eût-il fallu lui rendre Ses présens ; ses couteaux d'acier fins et coupans , Ses sonnettes au chant si clair qu'il semble entendre

Les écailles de nos serpens.

Comme des nids d'oiseaux, nos abris sont fragiles : Il dit les siens brillans , avec des murs épais ; Mais je sais qu'au-dessus de ces cases des villes ,

On voit s'élever des palais.

Nous recouvrons nos toits de joncs qu'on entrelace, De pailles de maïs , de branches de gommiers ; Mais ils sont tous égaux , et rien ne les dépasse ,

Que les feuilles de nos palmiers.

Leurs sièges sont , dit-il , des chaises veloutées ; Moi , j'aime mieux , avec mes haches ou mes dards , Conquérir, pour m'asseoir, quelques peaux tachetées

De tigres rouges, de jaguars.

Il parle de miroirs qui doublent le visage ; Mon miroir, c'est ce fleuve ; il est grand , sans apprêts ,

Sans entourage d'or ; son cadre est un rivage De montagnes et de forêts.

Là-bas, une pendule, où l'aiguille s'avance, Marque instant par instant chaque jour qui s'enfuit ; Ici , nous mesurons largement l'existence

Par le matin et par la nuit.

Tout le luxe mesquin de sa riche demeure , Je le méprise , moi. Voici , dans ce ciel bleu , Notre pendule à nous , ce beau soleil , où l'heure

Se lit sur un cadran de feu !

Dans un sombre caveau , dans un tombeau superbe , Sous des pierres , il dit qu'ils font sceller leurs morts ;

Nos pères sont ici couchés sous un peu d'herbe ;

Nul marbre ne pèse à leur corps ; Sur le simple gazon, un palmier qui s'élève , Monument du désert , se dresse au-dessus d'eux , Fait vivre leur poussière , et la prend dans sa sève ,

Puis la fait monter vers les cieux.

Ses dieux restent cachés ; mais ceux de nos savanes Sont les astres d'en haut ; c'est le soleil qui luit. Tous les soirs je lui dis : « Viens mûrir nos bananes ,

« Au goyavier suspends son fruit $ « Réchauffe tout mon corps par ta vive lumière -, « Jaunis les verts maïs que nous te confions. » Et chaque jour il vient répondre à ma prière

Avec sa flamme et ses rayons.

i;>>2 LE SAUVAGE.

Nous adorons la lune et l'étoile brillante ;

Nous n'ayons que des dieux de lumière et de feux.

Nous leur parlons au bois, près de l'oiseau qui chante ,

Et sous les palmistes ombreux.

Le blanc voulut ici faire un temple de pierre, Mais nous avons brisé son temple et son autel. Nous , sous des murs voûtés enfermer la prière

Qui ne peut plus voler au ciel !

11 s'en va , l'homme à la peau blanche ;

Oh ! qu'il parte ! à lui la cité ,

A moi mes bois de liberté ,

Mon enfant , mon hamac qui penche ,

Et ma compagne au teint si beau ,

Au pagne fin , au doux visage !

Qu'il rejoigne seul , au rivage , Sa case qui marche sur l'eau !

J'aperçus des âmes plongées dans la fange.

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