‹ Les ombragesChapitre 10 sur 16 · KELLY. 13S · texte numérisé non relu

KELLY. 13S

Windsor; déjà le soinuiet des nuages groupés à l'horizon se dore; les teinîes vives et chaudes au centre du foyer lumineux vont s'élendanl pins affaiblies dans l'espace, qui s'éclaire par degrés... Il ne regarde lui que les rideaux de soie qu'il a soulevés cette nuil; il épie les premiers mouvemens de leurs nlis encore immobiles... Ils s'agitent enfin; une petite main les relève, puis la figure de Nelly , inquiète, éplorée, se montre sous l'onduleuse draperie... Elle est enveloppée d'une robedu matin; ses cheveux sont simplement noués au sommet de la !êle, et des mèches bouclées qui s'en échappent retombent sur sa joue, sur son cou... Il la salue en portant la main au coeur : mais il la voit inquiète, et cette anxiété , dont il sait la cause, le désole; il n'y tient plus, il descend , il se glisse d'un pied furiif, assoupli, attentif, à travers les corridors, il ouvre, il entre chez Nelly.

Encore un cri!., un cri étouffé par des tressaillemens nerveux. — iN^^^Hy, lui dit Juanitto, c'est le fiancé qui s'agenouille devant sa fiancée :

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tu es à moi; j'ai tout In. . ton père, ta mère, ne refuseront pas leur sanction à un amour tel que le nôtre ; Nelly , je suis à toi , à toi pour toujours. Tu l'as dit , ma bien-aimée , le toujours de la me mortelle est étroit , mais il peut être rempli; le toujours de la vie céleste est une grande et noble croyance , une espérance sainte ; c'est le bonheur complété ; V amour doit y être! — Et il montre à Nelly le livret charmant ; Juanitlo est à ses pieds; elle ne peut soutenir son regard qui la contemple d'en bas, elle le relève, agite vivement ses lèvres...

— Oh ! parle , parle , Nelly, lui crie-t-il.. . L'amour doit te refaire la vie , telle que tu l'avais... Parle; un son, une parole! — Les lèvres s'agitent, mais aucun mot distinct ne sort de ce travail douloureux... Elle s'assied, son teint s'est coloré , une tendresse solennelle vivifie sa physionomie, qui s'empreint d'un idéalisme suave.

Juanitto est dans sa chambre, sanctuaire où son père lui-même n'est entré que bien rarement; eh bien ! elle n'est pas inquiète, elle est si con-

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fiante en Juanilto qu'elle ne lui fait pas signe de sortir. Leur enivrement mutuel s'appaise un peu. Elle prend une plume et écrit ! — Comment ètesvous venu prendre mon journal cette nuit ?

Il lui raconte alors ses ennuis, son départ, le désespoir qui l'avait accompagné à Londres, le vide qu'il trouvait dans le monde sans elle, la découverte qu'il avait laite de la force de son affection pour elle, son retour impétueux, puis alarmé, la nuit passée à la fenêtre à la regarder écrire, les périls qu'il avait courus en se suspendant au volet. . . Elle frémit alors en mesurant de l'œil la distance qu'il avait eu à franchir ; ; es mains frissonnent involontairement; elle enlace .Tuanitto, et sa tête, belle d'une expression effrayée , se penche sur l'épaule de son liancé par amour. — Oh î tu parleras, lu parleras, ma bien aimée ! Un élan de tendresse redonnera le mouvement h l'organe ; tu parleras. — Elle secoue tristement la tête. . . rien ! aucune parole! rien! . . . tout s'éteint avec l'agilalion qui se calme.

— Oh ! Nelly , dit-il, si un baiser pouvait ra-

nimer. ... — Il s'arrête, car elle le repousse. — Pardon, reprend-il, pardon; tout doit être ici pur, tout jusqu'ù l'ivresse.

Il ouvre le journal et écrit:

3 août.

« Nous , don Junnitto , comte Melforo , et miss INelly Jerson, nous nous promettons foi d'amour et de mariage.

(( Don Juanitto. »

Elle écrit au-dessous :

« Avec la permission de mon père et de ma mère.

« Nelly Jerson. »

Elle se met à genoux alors , confuse et charmante de cette confusion; elle joint les mains et prie Dieu. Son père et sa mère ne feront pas obstacle au bonheur de la pauvre muette ; le mariage est signé.

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En ce moment !a porte de la chambre s'ouvre bruyamment , sir Arthur Bleming y parait avec Betzy. — Voyez-vous, lui dit-il, que vos fonctions ne seront pas utiles à miss Jerson ce matin ; monsieur le comte les remplira mieux que vous, — Il avait entendu les pas du comte dans le corridor.

— Silence! s'écrie Juanitto, à qui le sang espagnol bout dans les veines; silence, misérable! Ta parole ne peut salir tant de pureté; elle ne mettra pas une tache sur la blancheur de sa robe de vierge , car elle est ma fiancée.

— Mais elle ne sera pas ton épouse, Juanitto ! crie Bleming, devenu violet de rage; tu me rendras raison de ton insulte. Je l'attends h la pièce d'eau.

Nelly s'est évanouie au brac de Betzy; el avant de sortir, Bleming lance son gant à la figure de Juanitto, qui bondit à l'outrage. . . Nelly rouvre languissamment lesyeux, maislord Jerson accourt, Juanitto lui remet le journal de sa fille , lui dit : — Veillez sur elle; — et il s'échappe ; il a trouvé dans la cour Bleming, suivi de son domestique , qui porte deux pistolets. Ils entrent dans le parc.

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La raison revient à Neily; elle se lève dans un désordre inexprimable, échevelée, agitant ses mains, l'orbite agrandi, égarée. . . Elle voit son père, pousse des eris, des cris aigus; ce n'est pas la parole , mais le chaos de la parole. . . . Elle sort, son père la suit. ... ils courent, ils descendent; elle suit les allées, en jetant des exclamations bizarres, fortes, perçantes, effrayantes surtout. . . . Un coup de pistolet part à quelques pas d eux. . . Ils arrivent près de la pièce d'eau. . . Juanitto, le cou ensanglanté, chancelle et tombe.. .■ — Ah! s'écrie Nelly, Juanitlo, cher Juanitto! — Elle tombe sur lui, à demi morte.

Elle est posée dans son lit, presque inanimée , sa famille en pleurs l'entoure, le baronnet lui prodigue les soins de l'art; elle s'éveille. .. à la douceur ; Juanitto n'est pas là !

— Cher Juanitto, dit-elle, mort! — Et, délirante, elle se roule dans les longues touffes de ses cheveux épars.

Soudain Juanitto paraît, le cou entouré d'un bandage; la ballo en a déchiré les chairs.

140 >ELLY.

A cel iispect , Nelly se dresse sur son séant, ouvre les bras, en s'écriant : — Juanitto!

— Ma blessure est légère, ma chère Nelly. — Ils s'enlacent dans une de ces étreintes étroites, silencieuses, éloquentes, qui tiennent si près de la mort, commotions profondes qui retentissent long-temps dans la vie. Le baronnet désirait bien cette émotion, mais il s'effrayait de la voir aussi ardente, aussi Rxe.

— Bleming est parli pénétré de repentir , ma Nelly, dit lord Jerson.

— Ma fille chérie , Juanitto sera ton mari.

— Ma bonne sœur !

— Ma mère , balbutia Nelly , qui d'épuisement retomba surToreiller.

On fit silence par ordre du baronnet; toute la famille se tenait assise autour du lit; lady Jerson priait; JuaniJîo, debout, contemplait Nelly, qu'agitait la fièvre; de là ou entendait les transports des domestiques, dont quelques uns s'étaient agenouillés dans l'antichambre. Elle sourit à ce bruit qui lui attestait combien elle était aimée; elle

prit tour à tour les mains de ses parens et les baisa ; le vieux James, qui l'avait sauvée dans l'incendie, se tenait debout près de la porte; elle lui fit un signe, puis elle dit à demi voix :

— Edward.

Un long silence succéda ; Juanitto s'en alarmait; il se mit à genoux au chevet, et lui dit :

— Nelly, encore un mot! — Elle ne répondit pas. — Veux- tu être mon épouse ?

La jeune fille se tourna vers sa famille pour y recueillir un consentement qui lui fut donné. Puis elle inclina la tête, et dit : — Oui.

Elle croisa ensuite les mains sur sa poitrine; elle pria Dieu. Après tant d'afflictions, tant de joies inespérées lui étaient venues !

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