‹ Les ombres chinoises de mon pèreChapitre 136 sur 180 · SCÈNE · texte numérisé non relu

SCÈNE

JANOT, à la fenêtre , RAGOT.

JANOT

Eh ben ! quoiqu'il a donc encore fait, Janot?

RAGOT

Descendras-tu, quand on t’appelle?

JANOT (à la fenêtre).

Je ne peux pas, notre maître. Je suis ta guetter la soupe qui est sur le fourneau, qui va s’enfuir, qui bout.

RAGOT

Eh bien, ôte la vite et descends.

JANOT

Je le veux ben, moi (il sort de la fenêtre). Ah ! jarni ! vlà que je me brûle ! et tout le bouillon qu’est répandu, tenez, pour être si pressé là, dans les cendres.

LES BATTUS PAIENT l’aMENDE.

Arriveras-tu donc ?

RAGOT

JANOT

Ah ben, dame ! donnez-vous le temps ! (il tombe dans l'escalier en courant. On entend le bruit).

RAGOT (à Janot , qui entre).

Ah! le maladroit!... Qu'est-ce que t’as fait là? Tu viens de casser quelque chose, je parie.

JANOT

Au contraire, monsieur, c’est ma jambe, que je me suis donné une entorse en tombant, dans le talon, qu’est là à l’entrée de l’escalier, que ça me fait un mal de chien, où ce qu’on n’y voit goutte encore.

RAGOT

Grand benêt ! tu ne peux pas regarder à tes pieds ; on se tient ferme quand on marche.

JANOT

Pardine, quand j’y regarderai, je vois ben que j’ai le talon démis, pisque je boîte.

RAGOT

Vilain paresseux ! il faut toujours crier après lui ! Qu’est-ce que t’as fait toute la journée?

JANOT

Ah ben, oui! ne semble-ti pas qu’on reste là les bras croisés? et c’t escayer que j’ai nettoyé depis le haut jusqu’en bas, avec un balai qui faisait peur.

Oui, un balai qui faisait peur !

JANOT

Sûrement, monsieur, de l’ordure gros comme vous que j’ai ôtée, où ce qu’on se mirerait dedans à présent.

LES BATTUS PAIENT l\.MENDE.

RAGOT

Eh ben ! après : est-ce là tout ?

JANOT

Ah ben, oui, tout ! J’ai été porter ce vieux fauteuil chez le rempailleur, là contre l'égout Montmartre, qui était tout dépaillé... Après ça, j’ai été à la vallée chercher une fricassée comme vous me baviez dit vous-même, de dindon, présence de madame, qui m’a coûté douze sous avec le cou et les pattes.

RAGOT

Tu n'as donc pas été à la boucherie ?

JANOT

Pardonnez-moi, monsieur, j'ai pris un bon pot au feu pour demain dîner avec vot’compère, qui est tout de la tranche, qui doit venir avec sa femme, pesant cinq livres, sans os du tout...

Et pour le souper, ce soir ?

JANOT

Oh ! pour ce soir, j’avons un bon petit gigot qui est au four chez le pâtissier, avec une gousse d'ail dans le manche.

RAGOT

C'est bon. Allons, rentre tout ca.

JANOT

Oh ! je ne me suis pas endormi, allez, et si c'est pas encore là tout. J ai été battre c’te vieille courtepointe que vous savez ben, avec la voisine, qui était toute pleine de poussière.

RAGOT

La peste de l'imbécile! qu’est-ce que tu m'embrouilles, la voisine pleine de poussière?

LES BATTUS PAIENT l'aMENDE.

JANOT

Oui, la courtepointe... et pis c'te tenture que j'ai portée chez le dégraisseur, que vous avez achetée hier à l'inventaire.

Moi ! J'ai acheté !

RAGOT

Oui, qui vous a coûté un louis, où ce qu'y avait tout plein de taches dedans.

RAGOT

Ah! je sais ce que tu veux dire... Allons, il se fait tard, va-t-en me chercher le souper.

JANOT

Eh ben ! donnez-moi de l’argent pour payer la façon.

RAGOT

Comment, la façon ?

JANOT

Oui, deux sous pour le four.

RAGOT

Est-ce que tu n'as pas d'argent?

JANOT

Moi ! eh ! pardine ! vous crayez ben que je n'en manque pas, vous ne m'en laissez jamais.

RAGOT

Eh! qu'est-ce que t'as fait des six sous que ma femme t'a donnés ce matin ?

JANOT {a part).

Ah! jarni, je ne crayais pas qu'il savait ceux là. Monsieur, j'en ai fait mettre des bouts à mes souyers de quatre sous, par le savetier du coin, qui étaient tous percés à jour.

LES BATTUS PAIENT l’aMENDE.

RAGOT

Oui, tes souyers de quatre sous-., et les autres deux sous?

JANOT

J'en ai fait mettre des clous aux talons, de six yards, et les autres deux yards j'ai regardé la liste de la loterie.

RAGOT

Pourquoi faire regarder la liste?

JANOT

Pour voir si j'aurais pas gagné quelquefois.

RAGOT

Est-ce que tu mets à la loterie, toi ?

JANOT

Moi ! Oh ! Je ne suis pas si bète. On dit que c'est de l’argent perdu.

RAGOT

Et comment veux-tu donc gagner imbécile, si tu n'y mets pas ?

JANOT

Eh l'hasard donc : si j'ai du bonheur, moi, ne faut qu'un coup.

RAGOT

Oui, tu m'as l'air heureux aussi ! Comben qu'il te faut de monnaie ?

Deux sous pour aller chercher le gigot.

RAGOT

Quiens en v'ià douze, en revenant tu prendras une bouteille de vin.

JANOT

A queu prix, not’ maître, à quinze?

LES BATTUS PAIENT l’aMENDE.

RAGOT

Tenez, c’t'imbécile ! à quinze avec douze sous !

JANOT

Dame, vous n’expliquez pas aussi; on n'est pas sorcier pour deviner tout.

RAGOT

A dix sous, nigaud, et deux pour le gigot, ça fait ton compte. Ou ben, tiens, rends-moi mes douze sous, j’ai besoin de monnaie, vlà six francs. Fais-toi donner de bonnes pièces, entends-tu? (il s'en va).

JANOT

Oh ! pardine, laissez faire, allez, je ne suis pas bête moi. Vous savez ben qu'on ne m'attrape pas comme ça... (seul) C’est bon... j’avais ben encore queuques sous de monnaie que je n'ai pas voulu l'y dire, là-haut dans un coin de ma chambre.

Je les garde pour aller déjeuner demain avec mam'zelle Suzon, quelle fête! comme j'avons été dimanche dernier... Allons toujours chercher not’ souper... mais la nuit est noire comme tout. Je répandrai la sauce. Je m'en vas chercher notre lanterne qu’on y voit goutte avec la chandelle dedans (il s'en va en

chantant).

Lison dormait suz un bocage Un bras par-ci, l’autre pied par là.

(Il revient avec la lanterne , le théâtre est plus éclairé.)

Eh mais ! Dieu me pardonne, je crais que v’ià mam’zelle Suzon à la fenêtre; faut que je l'y dise un petit bonsoir sans faire semblant de rien : (en criant) bonsoir donc, mam'zelle Suzon, comment que vous vous portez, s'il vous plaît.

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