SCÈNE V JANOT, SUZON
SUZON (à sa Jenêtre)
Ben obligée, tort ben, monsieur Janot, et vous-même, depis qu’on ne vous a pas vu ?
LES BATTUS PAIENT L AMENDE
JANOT
Oh ! moi, je me porte comme le Pont-Neuf. Queuque vous faites donc à vot’ fenêt’, à l’heure qu’il est, à c't'heure-ci ?
SUZON
Ah! rien, je suis tà prendre un petit brin l'air, sans que ça paraisse; et vous, où que vous allez comme ca?
JANOT
,1e vas chercher not’ soupé qui est chez le pâtissier au coin de la rue , à côté de ce parfumeur, cuit dans le four.
SUZON
C'est fort ben fait; vous aurez beau temps.
JANOT
Oui, ma fine, si ça dure, j’ aurons une belle journée c’te nuit.... y fera beau demain pour la promenade . Si vous voulez, j’irons déjeuner , comme j’avons été dimanche dernier, à Saint-Cloud. Je mangerons de bons baignets cheus le Suisse, fricassés dans la poêle.
SUZON
.le le voulons ben, monsieur Janot, mais c’est que ça bourre comme tout, les baignets.
LES BATTUS PAIENT l’aMENDE.
JANOT
Oh ! que non, je les ferons descendre; je boirons de ce bon petit vin de Briolet que vous aimez tant, que nous en avons bu l’aut’ jour sous ce grand berceau, où ce qui y a de l'épine blanche tout du long, à six sous la bouteille : vous en souvenez- vous-ti ?
SUZON
Pardine si m'en souvient ! témoin, que j’y ai t'oublié mon petit couteau que vous m'aviez donné, où ce que j’en ai tant ben du chagrin, allez.
JANOT
Comment ! Stustache Dubois que je vous avais fait présent ? Ah ben ! voyez, c'est comme un sort!... Mais, c’est égal, je vous en donnerai un aute, un véritable couteau de Langue, tout ce qu'il y a de pus meilleur; vous n'en verrez pas la fin de celui-là... Il m'a déjà usé deux manches et trois lames !
SUZON
C’est ben honnête à vous monsieur Janot, faut pas vous défaire de vos meubles comme ça pour moi.
JANOT
Ah! pardonnez-moi, mam’selle, c’est rien que ça. En parlant de couteau, c’est feu mon grand-père qui en avait un beau, devant Dieu soit son âme, pendu à sa ceinture, dans une gaine, avec quoi il faisait la cuisine.
SUZON
A quelle heure que vous viendrez me prendre, pour que je me tienne prête ?
A huit heures. Mais dites donc, faut pas aller avec ce guernadier de haute jour. C’est de la mauvaise compagnie, ça et vous savez ben le proverbe : dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu fréquentes, vaut ben mieux n’étre que moi et vous, v’ià tout; et pis vot'petite sœur et mon petit frère et ma cousine : ça fera cinq, nous jouerons aux quatre coins, pas vrai mam'selle Suzon.
LES BATTUS PAIENT l’aMENDE.
SUZON
Tout ce qui vous fera plaisir, monsieur Janot, mais faudra revenir de bonne heure, nous goûterons en chemin.
JANOT
Oui, je passerons par Sèvres, j'y mangerons de petits gâteaux de de Nanterre... comme j’ons avons mangé l’aut’ jour tout le long de la rivière, avec du beurre dessus.
SUZON
Et vous souvenez- vous des bonnes cerises, que j’avons mangées aussi ?
JANOT
Pardine, je le crais ben, de c'te petite marchande qui était si jolie, à trois sous la livre.
SUZON
Oh ! mais tout ça vous ruine, monsieur Janot, faut pas être un dépensier comme ça ; vous ferez un mauvais ménage, au moins ; vous êtes comme un panier percé, l'argent ne vous tient pas.
Ba, ba, vous êtes trop regardeuse aussi... A propos de panier percé, mam’selle Suzon, vous vous souvenez-vous ti que vous m’avez promis queuque chose.
SUZON
Moi ! de de quoi donc que c'est que ça pourrait être ?
JANOT
Ah dame, sous votre respect, vous m'avez promis de m'embrasser quand je vous rapporterions vos bas de coton à coins brodés, que j’ai donnés à reprendre à ma cousine la ravaudeuse, où ce qu’il y a des mailles d’échappées.
SUZON
Est-ce que vous les avez dessus vous ?
LES BATTUS PAIENT l’aMENDE.
JANOT
Oui.
SUZON
Ah ! ben obligée, donnez-les moi.
JANOT
Oui-dà ! donnant donnant : faut m’embrasser auparavant.
SUZON
Oh ! comme ca, dans la rue, devant tout le monde ?
JANOT
Non, venez m’ouvrir la porte de l’allée, j’entrerons un instant.
SUZON
Eh ben! éteignez votre lanterne, qu’on ne vous voie pas; je vas vous jetter la clef.
C’est bon.
JANOT
(Le théâtre est moins éclairé.)