‹ Les ombres chinoises de mon pèreChapitre 139 sur 180 · SCÈNE Vil · texte numérisé non relu

SCÈNE Vil

JANOT, DODINET.

DODINET.

Au diable soit l'animal ! Vous ne pouvez pas prendre garde !

JANOT

Eh ! pardine, prends garde toi-même. Est-ce que tu ne vois pas ben que je n’y vois goutte?

DODINET.

Eh! ben, on va doucement, on ne se jette pas dans

le monde comme ca.

JANOT (à part.)

Eh ! mais que rencontre. Y me semble que j’ai vu c'te voix la queuque part... (haut.) Qui est là ?

DODINET.

Qui est là toi-même ?

JANOT (à part.)

Oh ! c’est lui sûrement. (Haut.) Je m’appelle Janot.

DODINET.

Comment, c’est Janot? .. et moi, je suis Dodinet.

JANOT

Ah ! mon cher Dodinet ! je suis tenchanté de te retrouver. Pardine, quiens, drès que j’tai reconnu, je me suis douté que c’était toi ..

LES BATTUS PAIENT l’aMENDE.

DODINET.

Eh ! mais, tu es tout mouillé !

JANOT

Oh! c’est une histoire que je te vas conter. Quiens, imagine-toi... (En gesticulant, il touche l'épée de Dodinet .) Mais, qu est-ce que t as donc là ?

DODINET.

Ça, c'est mon épée.

JANOT

Ton épée! est-ce que t'es soldat de milice?

DODINET.

Non, je suis engagé dans les rats de cave.

JANOT

Guiable! c’est-ti un beau régiment, ça?

DODINET.

Oh! je t’en réponds va .. mais... (il flaire.) viens un peu de ce côté-ci (il le mène à l'autre bout du théâtre.) Eh ! ben, ton histoire ?

JANOT

Emagine-toi-donc, je m’en allais chercher not’ soupé, et pis v'ià que...

DODINET (à part).

Queu diable d'odeur! quiens, reculons ici (il recule d’un autre côté.)

JANOT

Et! pis, v’ià donc que je passais en passant; et pis tout d’un coup...

DODINET ( reculant toujours , à part.)

Mais c’est encore pus fort ici.

LES BATTUS PAIENT l’aMENDE.

JANOT

Est-ce que t’as des fourmis dans les pieds, toi ? Qu est-ce que t as donc à danser?

DODINET.

Eh ! non, c’est que je crais qu il a passé par ici des...

JANOT

Non, il n’a passé personne.

DODINET.

Si fait, je te dis : ça sent un goût...

JANOT

Comment! un goût!... Ah! quiens, c’est ça, peut-être (il importe son

bras sous le nez.)

DODINET (le repoussant.)

Ah ! fi donc !* Qu’est-ce que c’est donc ça ?

JANOT

C’est l'histoire que je te veux conter.

DODINET.

Malpropre... Est-ce qu’on ta jeté...

JANOT

Tout juste; t’as mis le nez dessus.

DODINET.

Ah ! ben ! tant mieux, mon ami, v’ià une bonne affaire pour toi ça.

JANOT

Ba! Je la croyais mauvaise, moi?

DODINET

Au contraire, mon ami, elle est excellente.

LES BATTUS PAIENT L AMENDE

Comment donc ca?

JANOT

DODINET.

Oh ! c’est que t'auras de bons dédommagements. Faut faire une plainte chez le commissaire...

Ah ! oui, mordine, t'as raison.

DODINET.

Ne t'a-t-on pas rossé aussi un peu?

JANOT

Non, heureusement.

DODINET.

Ah ! tant pis, morbleu ! tant pis.

JANOT

Tant mieux, putôt.

DODINET.

Eh non; tant pis, mon ami; si t'avais eu, seulement queuques coups de bâton, ou queuques coups de pied, ça te vaudrait de l'argent.

JANOT

Es-tu ben sûr de ca ?

DODINET.

Pardine ! imagine-toi : c’est le casuel de not'emploi, je devons ben le savoir.

JANOT

Ah ! c'est ça p’tête, qu’on appelle le tour du bâton, pas vrai ?

DODINET.

Quiens, y n’y a pas encore huit jours, j’ai t’eu un coup de poing, qui m’a valu plus d’une centaine de francs.

JANOT

Peste ! c’est ben heureux ça ! J’en ai diablement reçu, qui ne m’ont rien rapporté, moi.

DODINET.

C’est que tu ne sais pas t’y prendre. Quiens, moi, v’ià comme ça m’est venu. Y avait zun homme qui courait après moi dans la rue; en me sauvant, le pied m’a glissé, je suis tombé dessus un coup de canne. Je ne perds pas la tête, moi, je me relève. V’ià mon homme qui me rattrape, y vient sur moi, comme un furieux, comme ça, quiens... Si je ne m’étais pas retourné, il me campait un coup de pied dans le ventre.

JANOT

C’est ben adroit? tu l’as escamoté donc?

DODINET.

Oui, par derrière... Le v’ià tout sot, lui, d’avoir manqué son coup! Quand il voit çà, il m’allonge un coup de poing.

JANOT

Que t’escamote encore ?

DODINET.

Non : je l’ai reçu, celui-là, il m’a fait voir plus de dix mille chandelles.

JANOT

Diable! t’as vu là une belle illumination!

DODINET.

Oui, mais je ne me suis pas endormi, vois-tu ; j’ai été porter ma joue toute chaude, cheux un commissaire; et comme je te dis, j’en ai t’eu toujours ben une bonne centaine de francs.

JANOT

C’est ben heureux. Si j’avais su c’te rubrique là plutôt, je me serais déjà ben fait payer, moi... Quiens, vois-tu c’te dent-là qui me manque dans le coin, la... machelière.

LES BATTUS PAIENT l’aMENDE.

DODINET.

Eh! ben, est-ce d'un coup de poing?

JANOT

Oui, il était chenu, pas vrai c'ti là... Faut que je te le conte, ça, quiens, à poing fermé, pour deux yards. J’avais passé l'eau à la place Louis XV, dans un bateau; je prends dispute pour une pièce, avec le passeu, de dix-huit deniers, qu’elle n’était pas bonne, à ce qui disait, moi, je n’y en voulais pas donner une autre. Y me plante un soufflet, quiens, comme ça avec sa main, qui me prend depuis l’oreille, jusque sus le nez, vois-tu, comme une épaule de mouton. Y me jette à la renverse et me casse une dent là, les quatre fers en l'air!... Sitôt que je vois ça, moi, v’ià que je me mets tout de suite à saigner du nez et à cracher le sang... v’ià tout le monde qui s’amasse. Le passeu a eu peur. Il a repoussé au large sans 111e demander son reste... Moi, je me suis ramassé, j’ai pris mes jambes à mon cou, et j'y ai emporté ses deux yards, v’ià tout ce qui m’a valu.

DODINET.

Ah ! ce n’est pas assez. Mais crois-moi, ne manque pas c’t’ occasion là... V'ià ici tout justement un commissaire qui demeure à c’te lanterne-là. Vas ben vite faire ta plainte, et demain, je te dirai ce qu’il faudra faire... Ou demeures-tu ?

Quiens, là-devant, chez le fripier, au coin de la rue.

DODINET.

C’est bon : à demain, au revoir, mon ami (il s’en va.)

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