SCÈNE IX
JANOT, UN CLERC (il ouvre la porte).
LE CLERC
Que demandez-vous?
JANOT
C’est-ti pas ici que demeure la maison de M. le commissaire ?
LE CLERC
Oui : qu'est-ce que vous lui voulez.
Je voudrais l’y parler.
LE CLERC
Il n’y est pas.
JANOT
Ah ! ben, c’est tout de même. Dites-lui qu'il faut que je l’y parle.
LE CLERC
D’abord qu’il n’y est pas, vous ne pouvez lui parler.
JANOT
Je vous dis que si fait, pisque c’est pour affaire, faut bien que j’y parle.
LE CLERC
Pour affaire ! oh bien ! je suis son maître clerc, vous pouvez me dire ce que c’est; c’est la même chose. Parlez, je vous écoute.
JANOT
Eh ben ! monsieur; je viens me plaindre.
LES BATTUS PAIENT l’aMENDE.
LE CLERC
Ah! vous venez faire une plainte?
JANOT
Oui, monsieur, je viens faire une plainte contre...
LE CLERC l interrompant .)
Un instant, mon ami, pour faire une plainte, il y a une petite formalité à observer.
JANOT
Eh ben, qu’est-ce que c’est ?
LE CLERC
Notre temps est précieux, voyez-vous, nous ne pouvons pas le perdre à bavarder avec le premier venu... Lorsqu’on veut causer avec nous, il faut commencer par payer.
JANOT
Comment ! payer pour venir se plaindre ?
LE CLERC
Oui, mon ami, payer pour se plaindre.
JANOT
Pardine, v’ià une bonne histoire encore... Je n’ai pas d’argent moi, monsieur.
LE CLERC
Vous n'avez pas d’argent ?
JANOT
Non, monsieur, je n’en ai pas.
LE CLERC
Vous n’avez point d’argent! eh! pourquoi diable, vous plaignez-vous donc, si vous n’avez pas d’argent, allez, mon ami, allez, vous êtes un mal avisé! 11 vous sied bien de venir interrompre un commissaire!
retirez-vous! vous êtes un impertinent! apprenez que quand on n’a point d’argent, on ne doit pas se plaindre, entendez-vous bien! on ne doit pas se plaindre (il s’en va et Jeune la Porte.)
JANOT ( sur le devant.)
Une belle chienne de raison! c’est justement là le moment de se plaindre, ou jamais... Diable! Dodinet ne m’avait pas prévenu de ça moi, moi... Mais c’est peut-être pas ben cher, y faut voir. J’ai là c’t’écu que not’ maître m’a donné, de dix francs. Je peux prendre la plainte dessus, je 1 y remettrai ça de mon boursicau qui est dans ma chambre .. Reparlons-l’y... Écoutez-donc, monsieur.
LE CLERC ( ouvrant la porte.)
Eh bien, que me voulez-vous encore ?
JANOT
Monsieur, c'est-ti ben cher que vous prenez ?
LE CLERC
Non ! il ne vous en coûtera que vingt-quatre sols.
JANOT
Vingt-quatre sols ! Je vous garderai donc une heure. Et à quoi ça m’avancera ?
LE CLERC
A avoir des dédommagements, des réparations, des intérêts considérables! oh! c’est de l’argent bien placé!
JANOT
Ah ! ben ! en ce cas-là, monsieur, je m’en vas vous payer.
Parlez, monsieur.
LE CLERC
JANOT
Imaginez-vous, monsieur, que tout à l’heure on vient de me jeter par la fenêtre...
LES BATTUS PAIENT l’aMENDE.
LE CLERC
Par la fenêtre ! Ah ! monsieur, que me dites-vous là ? par la fenêtre ! mais c’est une affaire criminelle que cela !
JANOT
Criminelle ! Ah ! je vous en réponds, très criminelle !
LE CLERC
Et vous venez vous plaindre criminellement, n'est-il pas vrai ?
JANOT
Oh oui ! tout ce qu'il y a de plus criminellement... Rendez-moi ça ben noir.
LE CLERC
Un homme qu'on jette par la fenêtre ! cela peut aller furieusement loin!... et dites-moi, vous êtes-vous fait bien du mal ?
Mal ! non; pas du tout.
LE CLERC
Non ! vous êtes donc tombé sur quelque chose?
JANOT
Au contraire, c'est quelque chose qui est tombé sur moi.
LE CLERC
Comment tombé sur vous!... et vous dites qu'on vous a jetté par la fenêtre.
JANOT
Moi! non pas, c'est une fille...
LE CLERC
Une fille qu’on a jcttée sur vous?
LES BATTUS PAIENT l’aMENDE.
JANOT
Et non, ce n’est pas ça non plus.
LE CLERC
Que diable dites-vous donc? Je n’y comprends rien.
JANOT
Je vous dis que tout à l'heure, on m’a jetté par une fenêtre...
LE CLERC
Bien haute.
Oui, du troisième.
LE CLERC
Et bon Dieu ! vous devez être tout moulu !
JANOT
Et non, je ne suis pas tombé, je vous dis.
LE CLERC
Comment ! vous êtes donc resté en l'air !
JANOT
Bon, resté en l’air! vous avez donc les oreilles dures! j'étais en bas, moi, et une fille qui était à une fenêtre, là-haut, voyez- vous !... [En
gesticulant, il lui porte son bras sous le ne 1, le clerc sent l'odeur .)
LE CLERC
Pouah ! Fi ! retirez donc votre bras... cela sent mauvais comme tout.
JANOT
Et ben! c’est justement ça.
LE CLERC
Comment ! Qu'est-ce donc ?
JANOT (lui reportant au nez.)
Pardi ne ! vous ne devinez pas ?
LE CLERC
Quoi ! est-ce que ça serait?...
JANOT
Et sans doute, c'en est, v’ià positivement ce que je vous explique là, depuis une heure.
LE CLERC
Ah ! je commence à comprendre...
JANOT
Ah ! c’est ben heureux!... y êtes-vous?
LE CLERC
Oui, oui... j’y suis... c’est une veste de gâtée, n’est-ce pas?
JANOT
Tout juste, et ben conseillez-moi donc à présent.
LE CLERC (se reculant de lui.)
Et bien, mon ami, je te conseille de t’en aller, à cette heure.
JANOT
M'en aller ?
LE CLERC
Oui, voilà ta déposition faite; va te nettoyer à présent, je m'en vais arranger ton affaire, et tu reviendras demain.
Mais écoutez donc.
LE CLERC (se reculant toujours.)
Non non, je n'ai pas le temps; tu n’as plus à te plaindre, j'ai ton argent... sois tranquille, va, va te nettoyer, va mon ami (il rentre chez lui).
LES BATTUS PAIENT l’aMENDE.