‹ Les ombres chinoises de mon pèreChapitre 140 sur 180 · SCÈNE IX · texte numérisé non relu

SCÈNE IX

JANOT, UN CLERC (il ouvre la porte).

LE CLERC

Que demandez-vous?

JANOT

C’est-ti pas ici que demeure la maison de M. le commissaire ?

LE CLERC

Oui : qu'est-ce que vous lui voulez.

Je voudrais l’y parler.

LE CLERC

Il n’y est pas.

JANOT

Ah ! ben, c’est tout de même. Dites-lui qu'il faut que je l’y parle.

LE CLERC

D’abord qu’il n’y est pas, vous ne pouvez lui parler.

JANOT

Je vous dis que si fait, pisque c’est pour affaire, faut bien que j’y parle.

LE CLERC

Pour affaire ! oh bien ! je suis son maître clerc, vous pouvez me dire ce que c’est; c’est la même chose. Parlez, je vous écoute.

JANOT

Eh ben ! monsieur; je viens me plaindre.

LES BATTUS PAIENT l’aMENDE.

LE CLERC

Ah! vous venez faire une plainte?

JANOT

Oui, monsieur, je viens faire une plainte contre...

LE CLERC l interrompant .)

Un instant, mon ami, pour faire une plainte, il y a une petite formalité à observer.

JANOT

Eh ben, qu’est-ce que c’est ?

LE CLERC

Notre temps est précieux, voyez-vous, nous ne pouvons pas le perdre à bavarder avec le premier venu... Lorsqu’on veut causer avec nous, il faut commencer par payer.

JANOT

Comment ! payer pour venir se plaindre ?

LE CLERC

Oui, mon ami, payer pour se plaindre.

JANOT

Pardine, v’ià une bonne histoire encore... Je n’ai pas d’argent moi, monsieur.

LE CLERC

Vous n'avez pas d’argent ?

JANOT

Non, monsieur, je n’en ai pas.

LE CLERC

Vous n’avez point d’argent! eh! pourquoi diable, vous plaignez-vous donc, si vous n’avez pas d’argent, allez, mon ami, allez, vous êtes un mal avisé! 11 vous sied bien de venir interrompre un commissaire!

retirez-vous! vous êtes un impertinent! apprenez que quand on n’a point d’argent, on ne doit pas se plaindre, entendez-vous bien! on ne doit pas se plaindre (il s’en va et Jeune la Porte.)

JANOT ( sur le devant.)

Une belle chienne de raison! c’est justement là le moment de se plaindre, ou jamais... Diable! Dodinet ne m’avait pas prévenu de ça moi, moi... Mais c’est peut-être pas ben cher, y faut voir. J’ai là c’t’écu que not’ maître m’a donné, de dix francs. Je peux prendre la plainte dessus, je 1 y remettrai ça de mon boursicau qui est dans ma chambre .. Reparlons-l’y... Écoutez-donc, monsieur.

LE CLERC ( ouvrant la porte.)

Eh bien, que me voulez-vous encore ?

JANOT

Monsieur, c'est-ti ben cher que vous prenez ?

LE CLERC

Non ! il ne vous en coûtera que vingt-quatre sols.

JANOT

Vingt-quatre sols ! Je vous garderai donc une heure. Et à quoi ça m’avancera ?

LE CLERC

A avoir des dédommagements, des réparations, des intérêts considérables! oh! c’est de l’argent bien placé!

JANOT

Ah ! ben ! en ce cas-là, monsieur, je m’en vas vous payer.

Parlez, monsieur.

LE CLERC

JANOT

Imaginez-vous, monsieur, que tout à l’heure on vient de me jeter par la fenêtre...

LES BATTUS PAIENT l’aMENDE.

LE CLERC

Par la fenêtre ! Ah ! monsieur, que me dites-vous là ? par la fenêtre ! mais c’est une affaire criminelle que cela !

JANOT

Criminelle ! Ah ! je vous en réponds, très criminelle !

LE CLERC

Et vous venez vous plaindre criminellement, n'est-il pas vrai ?

JANOT

Oh oui ! tout ce qu'il y a de plus criminellement... Rendez-moi ça ben noir.

LE CLERC

Un homme qu'on jette par la fenêtre ! cela peut aller furieusement loin!... et dites-moi, vous êtes-vous fait bien du mal ?

Mal ! non; pas du tout.

LE CLERC

Non ! vous êtes donc tombé sur quelque chose?

JANOT

Au contraire, c'est quelque chose qui est tombé sur moi.

LE CLERC

Comment tombé sur vous!... et vous dites qu'on vous a jetté par la fenêtre.

JANOT

Moi! non pas, c'est une fille...

LE CLERC

Une fille qu’on a jcttée sur vous?

LES BATTUS PAIENT l’aMENDE.

JANOT

Et non, ce n’est pas ça non plus.

LE CLERC

Que diable dites-vous donc? Je n’y comprends rien.

JANOT

Je vous dis que tout à l'heure, on m’a jetté par une fenêtre...

LE CLERC

Bien haute.

Oui, du troisième.

LE CLERC

Et bon Dieu ! vous devez être tout moulu !

JANOT

Et non, je ne suis pas tombé, je vous dis.

LE CLERC

Comment ! vous êtes donc resté en l'air !

JANOT

Bon, resté en l’air! vous avez donc les oreilles dures! j'étais en bas, moi, et une fille qui était à une fenêtre, là-haut, voyez- vous !... [En

gesticulant, il lui porte son bras sous le ne 1, le clerc sent l'odeur .)

LE CLERC

Pouah ! Fi ! retirez donc votre bras... cela sent mauvais comme tout.

JANOT

Et ben! c’est justement ça.

LE CLERC

Comment ! Qu'est-ce donc ?

JANOT (lui reportant au nez.)

Pardi ne ! vous ne devinez pas ?

LE CLERC

Quoi ! est-ce que ça serait?...

JANOT

Et sans doute, c'en est, v’ià positivement ce que je vous explique là, depuis une heure.

LE CLERC

Ah ! je commence à comprendre...

JANOT

Ah ! c’est ben heureux!... y êtes-vous?

LE CLERC

Oui, oui... j’y suis... c’est une veste de gâtée, n’est-ce pas?

JANOT

Tout juste, et ben conseillez-moi donc à présent.

LE CLERC (se reculant de lui.)

Et bien, mon ami, je te conseille de t’en aller, à cette heure.

JANOT

M'en aller ?

LE CLERC

Oui, voilà ta déposition faite; va te nettoyer à présent, je m'en vais arranger ton affaire, et tu reviendras demain.

Mais écoutez donc.

LE CLERC (se reculant toujours.)

Non non, je n'ai pas le temps; tu n’as plus à te plaindre, j'ai ton argent... sois tranquille, va, va te nettoyer, va mon ami (il rentre chez lui).

LES BATTUS PAIENT l’aMENDE.

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