SIMON, HARPAGON
HARPAGON
Qu’est-ce, maître Simon ? Venez -vous pour quelqu'affaire ?
SIMON
Oui, Monsieur Harpagon. C’est un jeune homme qui a besoin d'argent : il en passera par tout ce que vous voudrez.
HARPAGON
Mais croyez-vous, maître Simon, qu’il n’y ait aucun danger à lui prêter ?
SIMON
Vous serez de toutes choses éclairci par lui-même : sa famille est fort riche, mais il ne peut jouir de son bien avant la mort de son père, qui est fort malade et qui mourra avant qu’il soit un mois.
l’avare. - ACTE Ier.
HARPAGON
C'est quelque chose que cela. La charité, maître Simon, nous oblige à faire plaisir aux personnes lorsque nous le pouvons.
SIMON
11 ne lui faut pas moins de quinze mille francs.
HARPAGON
Diable! Quinze mille francs! c'est beaucoup, mais enfin, s’il n'y a aucun danger, cela pourra se faire.
SIMON
11 voudrait cependant, avant tout, connaître vos conditions.
HARPAGON
Supposez qu’il y ait toute sûreté, et que ce jeune homme soit majeur, d'une famille où le bien soit solide, assuré, clair, ample et net de tout embarras ; on fera une bonne et exacte obligation par devant un notaire que je choisirai.
SIMON
11 n’y a rien à dire que cela?
HARPAGON
Pour ne pas charger ma conscience d'aucun scrupule, je ne prétends donner mon argent qu’au taux légal de six pour cent.
SIMON
Six francs pour cent francs? Parbleu, voilà qui est honnête, il n’aura pas à se plaindre.
Cela est vrai. Mais comme je n’ai pas chez moi la somme dont il est question, et que pour faire plaisir à ce jeune homme, je suis contraint moi-même de l’emprunter d’un autre sur le pied de six francs par cent francs, il conviendra que ce jeune homme paie de plus cet intérêt, attendu que ce n’est que pour l’obliger que je m'engage à cet emprunt.
SIMON
Comment ! diable ! cela lait douze Irancs d intérêts pour cent francs...
HARPAGON
Il est vrai. C'est ce que j'ai dit. Vous avez à voir là-dessus.
SIMON
Est-ce là tout ?
HARPAGON
11 n'y a plus qu'un petit article. Des quinze mille francs que ce jeune homme demande, je ne pourrai lui compter, en argent, que douze mille francs; et, pour les trois mille francs restant, il faudra que ce jeune homme prenne les hardes, meubles et bijoux dont je vais donner le détail et que j’ai mis de bonne foi au plus modique prix qu'il m'a été possible.
SIMON
Que veut dire cela ?
HARPAGON
Écoutez : i° Un lit de quatre pieds avec rideaux en laine rouge et verte, le tout arrangé fort proprement, avec six chaises; une courte pointe bien conditionnée et doublée d'un petit taffetas changeant, jaune et bleu.
SIMON
Que voulez-vous qu'il fasse de cela?
Attendez : Plus une tenture de tapisserie à fleurs; plus une grande table de noyer qui se tire par les deux bouts; plus un petit fourneau en potain ; plus un violon garni de toutes ses cordes ou peu s’en faut, plus un damier avec un jeu de l’oie renouvelé des grecs, fort propre à passer le temps lorsqu'on n'a rien à faire. Plus une peau de lézard, remplie de foin, de trois pieds et demi de long; curiosité agréable pour pendre au plancher d’une chambre. Le tout ci-dessus détaillé, valant loyalement plus de quatre mille cinq cents francs et rabaissé à la valeur de troff mille francs par obligeance.
SIMON
Quoi ? ce n'est pas assez de douze francs par cent francs que vous demandez d’intérêts, il faut encore que ce pauvre diable prenne pour trois mille francs de vieux rogatons que vous avez ramassés.
l’avare. - ACTE 1er.
HARPAGON
Je ne puis rien en rabattre; c'est à prendre ou à laisser.
SIMON
Je vais lui en faire part, et selon comme il prendra vos conditions, je vous enverrai Flipote, ma servante, pour vous le faire savoir. Je suis donc votre serviteur (il sort).