‹ Les opérations de banqueChapitre 123 sur 167 · PA.JI TSTB D'HABITANT · texte numérisé non relu

PA.JI TSTB D'HABITANT

Ecosse Massachusetts

(inconnu)

Une étude, même superficielle, du tableau ci-desaus suffit nour montrer la différence profonde gui existe entre

deux systèmes de banque, bons l'un et l'autre, bien que fondés sur des combinaisons diverses et presque opposées.

Il est remarquable que les deux contrées dans lesquelles l'usage des banques de circulation est le plus répandu, soient habitées par une population renommée auprès de ses voisins par une excessive prudence et par une grande ténacité d'habitudes. Dans l'un et l'autre pays, on considère la banque de dépôt, telle qu'elle existe en France, avec un petit capital, un petit portefeuille et d'énormes encaisses, comme un instrument imparfait, peu énergique et peu sûr, dont on ne se sert que par exception. La banque de circulation est appropriée, dans ces pays, à tous les besoins : on l'établit dans les plus petites proportions comme dans les plus grandes, dans les campagnes comme dans les villes; son existence sur tous les points du territoire est un trait caractéristique du pays, qui frappe à première vue le voyageur étranger1.

On disait bien en Europe que les banques américaines n'avaient aucune consistance, et cela pouvait être vrai pour celles des grandes villes et de quelques États du Sud ou des États de l'Ouest qui étaient encore en formation: mais cette assertion était complètement inexacte en ce qui touchait la Nouvelle-Angleterre, où la situation des banques a subi moins de révolutions que dans aucun État du continent européen. Quant aux banques d'Ecosse, elles offrent une expérience de plus de cent cinquante ans sans catastrophes : cette expérience ne devrait-elle pas suffire à convaincre les plus incrédules ?

En Angleterre, la banque de circulation et l'art du banquier sont moins avancés. Dans les comtés, comme en Irlande, une grande partie de la population reste étrangère aux banques, et ne les connaît ni comme lieux de dépôt, ni comme agences de placement. Les émissions de papier, comparées au chiffre du capital, sont plus fortes :

1 « Il en est des banques en Ecosse comme des couvents en Espagne et en Italie : elles sont aussi communes. Deux banques dans un bourg qui atteint à peine les proportions de nos plus infimes chefs-lieux de canton ! » — Ch. Echond, Voyage dans les mers du Nord.

elles éprouvent aussi des fluctuations plus considérables» et il est nécessaire de conserver une encaisse plus grosse. En ce pays, d'ailleurs, les banques de circulation ne sont pas soumises aux influences commerciales : elles subissent l'influence des nécessités politiques, directement, par l'effet du privilège de la Banque d'Angleterre et de son cortège de restrictions , indirectement, par la concentration à la bourse de Londres d'une masse énorme de capitaux engagés dans la spéculation.

Il faut bien observer, en effet, que la concentration de ces capitaux et le genre d'emplois auxquels ils sont affectés est une des causes les plus actives qui puissent déterminer les grandes crises commerciales. Les capitaux employés par le commerce régulier varient peu en quantité çt très lentement ; au contraire, les capitaux engagés dans le jeu et la spéculation sont tourmentés par de très grands orages. Essayons de rendre sensible l'influence que leurs agitations apportent sur le marché commun.

Supposons que les capitaux engagés d'une manière permanente dans les spéculations de la bourse de Londres s'élèvent à 500 millions de francs. Si les affaires auxquelles ils sont employés deviennent rares, c'est-à-dire si les cours sont calmes, s'il ne se crée pas de nouvelles valeurs industrielles ou d'État, ces capitaux sont réduits à jouer les uns contre les autres; et, comme la perte d'un joueur compense nécessairement le gain de l'autre, un tel jeu ne peut guère durer. Dans ces moments de stagnation, une partie des 500 millions sera placée en fonds publics, l'autre en dépôt chez le banquier, qui s'en servira pour escompter le papier du commerce régulier.

Mais on ne tarde pas, dans une telle situation, à créer de nouvelles valeurs, actions de chemins de fer, emprunts étrangers, etc. Les cours s'animent, et aussitôt les 500 millions s'engagent presque entièrement dans le jeu. Les propriétaires ou négociants qui avaient réalisé quelques épargnes et qui ne pouvaient les placer qu'à bas prix ou même gratuitement chez le banquier, alléchés par les chances du jeu, viennent se mêler aux spéculateurs dt

profession ; leurs capitaux s'ajoutent aux 500 millions qui flottaient déjà sur la place et passent successivement, de l'emploi qu'ils avaient d'abord, dans les chemins de fer ou dans l'emprunt dont les titres sont émis à la Bourse. Plus le jeu est actif et prolongé, plus les capitaux et les capitalistes abandonnent les placements ordinaires pour y accourir.

Chacun sait avec quelle rapidité se multiplient les promesses dans les opérations de bourse. A la suite d'une période de spéculation, il est impossible qu'une portion importante de ces promesses ne tombe pas en souffrance, parce que tous les spéculateurs ou la plupart, en jouant sur ies différences, se trouvent avoir engagé plus de capitaux qu'ils n'en possèdent. Si, par exemple, avec un fonds ordinaire de 500 millions et 200 millions de capitaux étrangers, qui cherchent un placement sérieux, on engage définitivement 900 millions, il se manifeste un déficit de 200 millions qui doit être comblé d'une façon ou de l'autre. Qu'arrive-t-il alors? Il se produit, sur les valeurs qui forment la matière des engagements en souffrance et généralement sur toutes les valeurs qui se négocient à la Bourse, une baisse équivalente à près de 200 millions. D'autre part, et bien avant cette baisse, les spéculateurs engagés usent de tous leurs moyens de crédit légitimes ou autres, et s'en servent pour rappeler à eux les fonds destinés au commerce de marchandises, chez ies banquiers et ailleurs. Le déplacement de capitaux qui s'opère en cette circonstance produit tous les effets que nous avons décrits ea parlant des crises commerciales.

Il est bon de remarquer ici que les fonds destinés aux opérations de bourse forment la plus grande partie des iépôts dont disposent les banquiers qui se livrent aux opérations de première classe, telles que nous les avons définies. Le spéculateur de bourse est, de tous ies capitalistes, celui qui doit être le plus disposé à consentir un compte courant sans intérêt. En effet, il n'attend son bénéfice ni de l'intérêt régulier, ni d'un long travail commercial; il fonde son espoir de gain sur une opération rapide,

réalisée à la faveur d'une disponibilité constante, et le remboursement sur demande est la seule condition essentielle de son compte courant.

On comprend à quel point les opérations du banquier peuvent être affectées elles-mêmes par celles d'une clientèle de spéculateurs; il est obligé d'avoir toujours en caisse ou à la Banque d'Angleterre un compte courant improductif, de ne consacrer à l'escompte du papier de commerce qu'une petite partie de ses moyens et de réduire ses escomptes dès qu'il survient une crise. Ainsi, il est appelé vers la bourse, non parla spéculation peut-être, mais par des report3, par des avances à gros intérêt sur dépôt de rentes, d'actions industrielles, etc. Tout banquier n'est-il pas amené, par la force des choses, à faire le genre d'opérations qui convient le mieux à la nature de ses relations et de sa clientèle.

Telle est la cause réelle de presque toutes les crises commerciales de la place de Londres. S'il y en eut quelquefois d'autres, provenant du commerce de marchandises, elles furent relativement peu actives, même en i8i0. En 1825, en 1837, en 1847 même, les engagements excessifs et téméraires des spéculateurs du Stock Exchange ont exercé plus d'influence sur le marché du crédit que toute autre cause ; la disette elle-même n'a été, dans la grande crise de 1848, qu'une cause secondaire.

C'est cette présence des capitaux destinés au jeu, ce sont leurs opérations qui tiennent le marché du crédit dam une perpétuelle agitation sur les grandes places, telles que Londres, Paris, New- York, etc. Aucun art du banquier ne peut ni prévenir, ni empêcher les oscillations énormes qui s'y produisent presque régulièrement, et qui jettent la ruine parmi les entrepreneurs de commerce ou d'industrie. Grâce aux spéculations de bourse, ceux-ci ne peuvent, sans péril, compter sur la durée d'un état de crédit donné, ni s'engager en conséquence sans courir, eux qui ne voudraient pas jouer, les chances du jeu. Pas n'est besoin d'aller rechercher, comme les écrivains de l'école métallique, si ce sont les émissions de la Banque d'Angleterre

qui ont fait la mal, ou si ce sont les émissions des banques provinciales : le mal vient d'une cause plus prochaine, d'une révulsion soudaine du crédit résultant d'engagements excessifs contractés par la spéculation. Si les banques provinciales sont atteintes, c'est parce qu'elles-mêmes spéculent ou soutiennent des spéculateurs, ou comptent sur un crédit que le banquier de Londres est forcé £out à coup de fermer.

Mais cet état de choses est légitime et rend jusqu'à us certain point nécessaire l'excessive prudence que? les Américains ont quelquefois reprochée à la Banque d'ÂBgleien*. Sur une place telle que Londres, il est bon de trowrer m établissement de réserve qui vienne, au moment du besosï^ appuyer, par un crédit intact et par des émission» de mo&~ aaie devenues utiles, le crédit chancelant des banquier» et du commerce lui-même. Il est bon que dans les temps ordinaires cet établissement ne dispose pas de la totalité de ses ressources, car, s'il se trouvait engagé sm moment de la «lise, il n'existerait aucun moyen régulier d'en sortir, et il faudrait, par nécessité, recourir aux expédients extrsordi* maires.

Il est étrange qu'au lieu de se rendre à Tévideac* de ces faits l'école métallique et le Gouvernement aient pris le parti d'embarrasser, par des restrictions au mmm Inutiles, la Banque d'Angleterre et les banques provinciales, comme si les opérations faites avec le commère® avec l'industrie et l'agriculture, pouvaient jamais des crises semblables à celles qui, de tempa m temps, éclatent sur la place de Londres. L'Angleterre a déjà son change intérieur, ses appels d'espèces par des cultivateurs qui n'usent que peu des billets de banque ; et, au lieu de parer à cet inconvénient en répandant davantage les banques et les billets, on s'est appliqué à restreindre leur emploi,

Tout ce que nous avons dit de l'organisation géaér&k du crédit en Angleterre trouve son application < Le système qui domine des deux côtés de la Mascà# même : seulement il est plus imparfait, plus irrégo!ie?T m un mot plus conforme aux théories de l'école métallique,

de ce côté du détroit. En 1848, nous sommes arrivés à " unité de banque de circulation préparée en Angleterre par l'acte de 1844, et l'on applique, dans toutes les succursales de la Banque, des statuts destinés à la place agitée de Paris. Depuis longtemps on a déclaré chez nous que les banques de circulation étaient inapplicables à l'agriculture, à laquelle on affecte les établissements spéciaux de crédit foncier.

Outre les préjugés déplorables qui régnent en France au sujet des banques de circulation, le développement du crédit trouve un obstacle dans l'organisation des finances de l'État et dans les habitudes qu'elle a créées. Le Gouvernement reçoit le dépôt des fonds des Caisses d'épargne et de retraites. Les opérations de banque du Trésor lui-même sont livrées exclusivement à des banquiers privilégiés, sous le nom de receveurs des finances, qui obtiennent à divers titres des avantages très supérieurs aux profits moyens de banque. Non seulement ils jouissent d'un intérêt élevé sur leurs avances toujours considérables, mais ils reçoi- Tent sur les divers mouvements, et à divers titres, des commissions très supérieures à celles que perçoivent en générai les banquiers.

Il résulte de cet état de choses que là où le receveur des finances est un homme actif qui veut se livrer aux opéra tions de banque, il a sur ses concurrents un avantage exceptionnel. S'il se contente des bénéfices de ses fonctions, il enlève toujours une certaine quantité d'affaires.

En Belgique, nous l'avons vu, et en Angleterre, l'État n'a accordé le privilège d'émettre des billets de circulation qu'au prix de services de trésorerie plus ou moins étendus. En Belgique, le service de caissier de l'État est devenu gratuit. En Espagne, le service de la trésorerie est fait par la banque d'Espagne.

Dans le Massachusetts, on exigeait des banques un fort capital, et elles disposaient de tous les dépôts que fournissait le pays. En Ecosse, le capital est un peu moindre, mais les dépôts, plus abondants, portent presque toujours intérêt. Les banques écossaises sont favorables à leurs propriétaires

et aux capitalistes : celles du Massachusetts étaient plus favorables à l'emprunteur, parce que le capital prêté se trouvant, presque tout entier, engagé d'une manière permanente sous la forme d'actions, les conditions du crédit y étaient plus égales. En Angleterre et en France, le système établi est moins favorable à la fois à l'entrepreneur et au capitaliste : à celui-ci il n'offre qu'un intérêt médiocre ou nul et des garanties insuffisantes, ou du moins, inconnues dans le capital du banquier; à l'entrepreneur il ne présente que des chances incertaines sur la durée des conditions de crédit. Le banquier lui-même est exposé aux oscillations de caisse que produisent les transports d'espèces à l'intérieur, et aux oscillations de capitaux qui résultent des mouvements de la place principale, Londres ou Paris. Ge système est donc celui de tous qui permet le moins au crédit de s'étendre, et qui est le plus contraire aux vrais intérêts du banquier, de l'entrepreneur et du capitaliste. En France, toute une partie de la population et particulièrement les agriculteurs ignorent les avantages que l'on peut retirer des banques et s'en servent peu. De là des habitudes déplorables, des préjugés anticommerciaux, anti-industriels, et des obstacles insurmontables opposés à l'esprit d'entreprise : de là, cette timidité commerciale et industrielle qui contraste d'une manière si triste avec l'audace et la témérité déployées dans d'autres carrières par la nation française.

En France, les hommes aventurent facilement leurs vies, difficilement leur fortune. L'homme semble y être l'accessoire des capitaux. En Angleterre et aux États-Unis, au contraire, les capitaux sont l'accessoire de l'homme : l'opinion ne s'émeut pas d'une perte de capitaux toujours facile à réparer.

On n'a pas encore bien compris en France que le placement des capitaux peut faire l'objet d'un métier spécial et difficile. Il en résulte que les capitaux un peu importants sont placés directement et trop souvent au hasard, par leurs propriétaires ou par des intermédiaires qui n'ont aucun intérêt à bien placer, tandis que les petits capitaux

n'ont devant eux aucun placement commode et facile ; que le crédit n'a un prix courant que dans un petit nombre de localités, et que ses fluctuations sur les irfarchés inférieurs ne sont point déterminées par l'opinion d'hommes d'affaires expérimentés, comme en Ecosse ou en Amérique, mais par l'opinion souvent très peu éclairée des capitalistes.

ïl en résulte encore, et ceci n'est pas la conséquence la moins importante de l'état d'organisation ou plutôt de désorganisation où se trouve le crédit chez nous, que l'entrepreneur, empruntant à un particulier et non à un homme d'affaires, doit, pour obtenir la confiance du prêteur, employer des moyens appropriés au caractère de celui-ci, capter sa bienveillance et faire pour cela toute une étude fort étrangère à l'objet, de son commerce. Que de placements ridicules, que d'entreprises mal conçues ou mal conduites ont en pour origine des relations personnelles entre le prêteur eA l'emprunteur I

Lorsque les placements sont effectués par un agent spécial intéressé à les faire bons, les choses se passent tout autrement, et il arrive presque toujours que les fonds placés reçoivent un emploi productif. Lorsque, dans un pays, le capital de banque destiné spécialement aux opérations de crédit est élevé, l'ensemble des opérations de banque présente une assiette plus fixe que lorsqu'elles sont faites par des capitalistes ou au moyen de dépôts temporaires ; lorsque ce capital de banque appartient à une compagnie, il est moins sujet à se retirer des affaires que lorsqu'il appartient à un seul homme, C'est par l'organisation des Compagnies surtout que le système écossais et celui de Massachusetts sont supérieurs en force et en stabilité au système anglais et français.

Reste à comparer la valeur des diverses organisations au point da vue de la propagation des habitudes de banque et de crédit au sein des populations.

La population de l'Europe était presque toute occupée, il y a un siècle, à l'agriculture. Les progrès du commerce et de l'industrie, l'invenjion des machines, etc., ont introduit de nouveaux besoins. La consommation a augmenté, et,

pour y suffire, il a fallu trouver de nouveaux moyens de production.

Les classes industrielles et commerciales ont pris l'initiative de ce mouvement : plus actives, plus intelligentes que les classes agricoles, elles ont pu, sans s'appauvrir, se procurer une aisance et un bien-être auparavant inconnus. La population agricole a voulu les imiter ; mais bientôt les revenus des propriétaires ont été insuffisants dans les pays où la terre a été divisée : ailleurs même, le propriétaire oisif et vivant du fermage de la terre est descendu du rang qu'il occupait dans l'échelle sociale, et le laboureur, tout en améliorant sa condition matérielle, s'est senti plus pauvre.

Alors s'est produit un mouvement général vers le commerce, vers l'industrie, et aussi vers les professions dites libérales et les fonctions publiques. Ceux qui se dirigeaient vers les professions libérales et les fonctions publiques ont pu garder impunément leurs anciennes coutumes ; mais ceux qui venaient au commerce et à l'industrie devaient en changer. Malheureusement les habitudes se forment avec lenteur, et les nouveaux venus dans la carrière industrielle y ont apporté trop souvent, avec leur activité et leurs capitaux, une grande inexpérience ; trop souvent ils ont troublé, par leurs erreurs et leurs fautes, la marche du commerce et de l'industrie.

Cette transformation des habitudes de la population, cette distribution nouvelle des fonctions économiques a eu lieu dans toutes les parties de l'Europe, et le mouvement est encore bien loin de son terme. C'est peut-être la cause la plus active et la moins observée des perturbations industrielles et commerciales, car on peut attribuer avec justice, à l'introduction dans le commerce d'hommes qui n'y sont pas habitués, bien des erreurs et bien des revers. Un bon système de banques aurait épargné la plupart des fautes qui ont été commises, car le banquier, partout où on le rencontre, est appelé par la force même des choses à diriger, à encourager et à contrôler les nouveaux entrepreneurs et les nouvelles entreprises.

En Ecosse, les banques ont exercé sur les nouveaux

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venus dans le commerce une influence excellente : elles seules disposaient du crédit, et elles ne l'accordaient qu'à bon escient. Etablies en vue d'une longue existence, elles ©nt apporté dans toutes leurs opérations un esprit de suite et des principes fixes, dont le particulier le plus éclairé ne peut faire usage que dans les limites étroites de sa vie. Leurs Comptoirs ont été des séminaires de banquiers àâbilos, instruits par une tradition savante dans l'art de feire des placements. Aussi, en Ecosse, le passage des habitudes agricoles aux habitudes commerciales a eu lieu sans secousse violente, €$ l'agriculture elle-même a emprunté à l'industrie ses allures et ses procédés.

En France, plusieurs banquiers, en divers temps et en divers départements, ont tenté ce qu'on pourrait appeler des défrichements commerciaux : ils ont favorisé, dans le rayon de leurs opérations, la création d'usines et de maisons de commerce. La plupart d'entre eux ont échoué ou n'ont obtenu qu'un médiocre succès, soit parce qu'ils avaient accordé des crédits à des entreprises mal combinées ou à des hommes peu propres aux affaires, soit parce qu'ils avaient eux-mêmes mal conduit leurs propres opérations et immobilisé leurs capitaux. Aucun d'eux, que je sache, n'avait songé à l'agriculture et ne l'avait considérée comme une industrie susceptible de donner des pro» duits importants.

Que peut, d'ailleurs, entreprendre le banquier français dans une contrée agricole ? 11 se trouve au milieu de gens dont la plupart ne savent guère le profit et les avantages de toute sorte qu'ils peuvent retirer de l'emploi du banquier. Beaucoup d'agriculteurs r du reste, ont un capital circulant très faible eu égard à leur capital fixe. Et alors, s'il prête sur hypothèque : il subira les entraves légales du droit commun, tandis que le Crédit foncier jouira au privilège des expropriations rapides. Le voilà don© gêsé de toutes parts pour le placement de ses propres capitaux, accablé par le droit commun et dominé par des concurrents auxquels le législateur accorde toutes ses laveurs. Il sera mal placé dès lors pour obtenir du crédit

du capitaliste. D'ailleurs les sociétés de crédit agricole Tiennent lui faire concurrence jusque dans les campagnes. Quant aux émissions de billets, il ne peut y songer; elles lui gont interdites par le privilège de la Banque de Franc».

Le petit capitaliste, qui épargne péniblement, l'auxiliaire né du banquier, est-il plus heureux ? Nullement. 11 n'a pas de banquier près le lui; il n'y trouve qu'un banquier réduit à l'impuissance, et il est rabattu en quelque sorte comme un gibier vers la Bourse de Paris, où l'attendent les chasseurs. Hors de là, point de placement commode et solide ; là, on l'appelle par des appâts de toutes sortes, et le législateur a pris soin qu'aucun journal, qu'aucune publication ne puisse lui dénoncer les pièges dans lesquels il peut tomber.

Supposons qu'il se rencontre un banquier exceptionnellement doué qui, placé dans une localité exceptionnelle, parvienne à y travailler avec succès. Quelques lumières et quelque application qu'il apporte dans son œuvre, il ne peut guère établir une tradition qui lui survive ; en tonj ca3, il n'a jamais autant de moyens qu'une Compagnie d'appliquer longtemps les mêmes méthodes, et pour obt Inir quelque résultat avec l'agriculture il faut toujours beaucoup de temps. Que d'obstacles d'ailleurs n'opposes* pas, d'une part, la routine et l'ignorance, de l'âutrel/ibsenos de principes fixes, de sentiments pratiquas et sne éducation purement iittérai e î

Grâce aux résistances de toutes sortes que la véritable banque, la banque du commerce, a rencontrées, elle s'est souvent découragée et n'a que médiocrement usé des moyens qui restaient à sa disposition. Sur la plus gronda partie du territoire, on ne s'est guère occupé de diriger les capitaux disponibles vers l'industrie, et on les a laissés bien plutôt répondre aux appels de l'agiotage.

Un écrivain anglais, comparant, à propos des eniprgatê de 1855, la situation respective de l'Angleterre et de 1s France quant aux capitaux mobiïiers, faisait les obserr^ tions suivantes : « Il n'y a pas un pays au monde, pas même les États-Unis, où les capitaux sans emploi soient

moins abondants qu'en Angleterre : il n'est pas un pays où ils soient aussi abondants qu'en France... La perfection et les ramifications étendues de notre système de banques, une stricte économie dans l'emploi des capitaux, qui est le résultat de la concurrence, sont telles qu'on tient en tout temps le moins qu'on peut de capitaux inemployés... Ce n'est pas seulement dans chaque ville et dans chaque marché, mais presque dans chaque village du Royaume- Uni qu'il existe des banques ou des succursales qui reçoivent au jour le jour, en dépôt, chaque livre qui s'épargne par les hommes de toutes les classes, depuis le riche propriétaire jusqu'à l'humble marchand au détail. Ces dépôts accumulés ne profitent aux banques qu'autant qu'elles les emploient, dans les contrées commerçantes et industrieuses, par des avances au commerce et à l'industrie, et de même, dans les cantons ruraux, par l'intermédiaire des courtiers de Londres. En France, au contraire, il y a peu de banques, et elles sont généralement concentrées dans les villes commerçantes et manufacturières. La grande masse des fonds nécessaires aux opérations du commerce et de l'agriculture, au lieu d'être déposée dans les banques où on peut les réclamer à volonté, est entassée en espèces dans des caisses et des armoires ; les épargnes annuelles, qui, chez un peuple si soigneux et si économe, doivent s'élever à de fortes sommes, sont ou accumulées dans les maisons, ou, pour plus de sûreté, placées chez un notaire où elles demeurent jusqu'à ce qu'il se présente une occasion de placement. Des millions de livres sterling qui, en Angleterre, seraient utilement employés, grâce à notre système de banques, à alimenter l'industrie et à étendre le commerce, restent oisifs en France et attendent un emploi sous la forme de pièces de 5 francs. Il est évident que plus le capital est économisé comme en Angleterre, plus le revenu doit être grand... tandis qu'il n'est guère de pays où, proportionnellement au capital existant, le revenu soit moindre qu'en France * ! » De là vient, concluait-il

* Economist du 13 octobre 1865

avec raison, que l'emprunt est plus facile à couvrir en France qu'en Angleterre.

Bien que l'écrivain que nous venons de citer ait un peu exagéré la bonté du système anglais, ses observations sont très justes dans leur ensemble. Il est certain que l'absence de banques bien conduites et assez nombreuses ayant rendu les placements locaux difficiles a été une des causes de ce grand et déplorable mouvement qui, de 1852 à 1856, a précipité vers la bourse de Paris les capitaux qui, jusquelà, étaient restés ou enfouis, ou déposés chez les notaires. Ce mouvement, qui a produit sur la place de Paris tant de fortunes rapides et tant de symptômes de richesse croissante, a eu pour résultat immédiat de rendre plus difficiles les prêts hypothécaires et, en général, les placements locaux, les plus productifs pour le pays.

Dans la Nouvelle-Angleterre, les banques, à cause de leur isolement, ont moins de puissance de propagation qu'en Ecosse, mais elles en ont moins besoin. Aux États- Unis, c'est la population commerciale qui a donné le ton, formé les habitudes, dirigé l'activité collective du peuple. Lesmœurscommerciales existent partout, et elles impriment à la société américaine cette activité que les étrangers admirent sans la bien comprendre, et dont l'établissement des banques est le résultat plutôt que la cause.

En Ecosse, l'instrument est plus fort et Fart plus grand qu'en Amérique ; dans l'un et l'autre pays, l'état du crédit et de la banque est infiniment plus avancé qu'en France. Il ne faudrait pas se hâter d'en conclure qu'il suffit de transporter chez nous les institutions écossaises ou américaines pour obtenir les mêmes résultats. Chacun sait combien l'acclimatement de la moindre industrie sur un terrain nouveau est lent, difficile, dispendieux, et quels frais il a fallu faire pour introduire chez nous, par exemple, la fonderie d'acier et le laminage du fer. L'industrie du banquier qui opère sur les hommes, et dont l'intelligence 68! le principal agent, est bien autrement délicate et difficile à transplanter d'un pays à l'autre.

D'ailleurs, un banquier, quelque habile qu'il soit, dépend

toujours des habitudes de la population qui l'entoure; la valeur de son portefeuille est toujours subordonnée à celle des opérations qui ont donné lieu à la création des effets qui s'y trouvent ; il est forcé de tenir compte aussi des dispositions des capitalistes qui ont des fonds déposés chez lui. Essayerai t-ii de faire en France les opérations hypothécaires fréquentes en Ecosse et aux États-Unis? Mais en Ecosse la terre, considérée comme une usine par b majorité de la population, mise en valeur par des entrepreneurs nombreux et habiles, a un prix courant à peu près fixe; aux États-Unis, il en est de même, et, de plus, grâce aux progrès de la population et à l'activité du travail, la valeur du sol augmente tous les jours, tandis qu'en France la terre n'a point de prix courant ; et, si les chemins de fer ont généralement augmenté sa valeur, elle reste d'ailleurs stationnaire ou même diminue dans plusieurs contrées. Et, si l'on considère les habitudes, quelle différence! En France, la ruine périodique des entrepreneurs les plus hardis a donné aux affaires une allure déâante; on attend un profit plutôt de l'occasion et de la puissance éventuelle des capitaux que d'un travail opiniâtre; chacun craint moins de perdre du temps et une occasion de travail que de faire une opération mal conçue. Aux États-Unis, où la confiance est plus grande, on craint moins de faire une opération mal conçue que de perdre du temps et du travail. Le banquier ne peut observer les mêmes coutumes, ni agir suivant les mêmes maximes dans deux pays si différents, et où les rapports de toutes choses sont établis en sens contraire.

Est-ce à dire pour cela que l'étude des procédés soit inutile et qu'il suffise de se renfermer dans l'observation de la routine ? Non sans doute. Quels que soient les mouvements rétrogrades que subissent de temps en temps sur le continent européen l'industrie et le commerce, ils font chaque jour des progrès nouveaux. Les populations changent d'habitudes et reconnaissent davantage la loi du travail. Les commencements sont pénibles, car, dans cette mêlée où chacun se précipite pour embrasser une profes-

sion, sans règles, sans principes arrêtés, sans éducation pratique, la confusion est grande et donne beau jeu aux naufrageurs de l'industrie. Mais peu à peu les habitudes commerciales, chèrement achetées, se propagent et se répandent, de manière à présenter aux entreprises de banque un champ fécond. Le jour où les barrières qui s'opposent à l'établissement des banques de circulation seront levées, et ce jour viendra sans doute, comme est venu celui des chemins de fer, une vaste carrière s'ouvrira devant ceux qui se seront préparés à y entrer. D'ailleurs, fussent-ils condamnés à rester dans les conditions actuelles, les hommes qui s'occupent d'opérations de banque retireraient encore un avantage de l'étude des procédés étrangers : ils s'y confirmeraient dans les vrais principes de leur art, et seraient plus capables d'inventer ou, du moins, d'améliorer.

Les préjugés les plus invétérés finissent par disparaître : l'opinion se modifie, et la législation elle-même se conforme à la longue au progrès des idées et de la science. Espérons que les restrictions établies par les lois de germinal an XI et de 1806 auront une fin, et que les leçons de l'expérience finiront par être comprises. Examinons donc comme une question libre les principaux problèmes pratiques auxquels donne lieu l'établissement d'un système de crédit fondé sur les banques de circulation,

Remarquons d'abord que la banque de circulation n'est pas nécessairement, comme on le croit en France, un grand établissement fondé par une Société par actions et investi d'un privilège. La banque de circulation est un instrument susceptible des proportions les plus diverses;

1 Les questions discutées dans ce chapitre sont l'objet principal du volume de l'auteur intitulé : La Banque Libre.

il peut être manié par une Compagnie ou par un particulier et fonctionner avec un grand ou un petit capital. Maint banquier, en Angleterre, émet des billets, quelquefois avec un capital bien inférieur à celui de la plupart de nos banquiers de départements, et, dans le Massachusetts même, avec la loi sévère que nous avons analysée, il n'était pas rare de rencontrer des banques au capital médiocre de 100.000 dollars. Il convient donc d'étudier, ne fût-ce que comme exercice, les divers problèmes auxquels ont donné lieu les banques de circulation et les conditions générales auxquelles leurs opérations pourraient être utilement soumises.

§ i. — La Banque d'État

On a soutenu en France, en Angleterre et même aux États-Unis, aue le droit d'émettre des billets à vue et au porteur n'était autre chose que le droit régalien de battre monnaie réservé à l'État : on en a conclu que l'État seul devait fonder, posséder et administrer une banque de circulation l.

Nous avons déjà combattu cette doctrine, et établi que rémission des billets-monnaie n'est qu'un emprunt sous une forme particulière et non point une émission de monnaie. Personne n'est forcé à recevoir le billet payable au porteur, et bien moins encore à le garder, à ne pas le changer contre espèces. Les droits régaliens, dont l'utilité est déjà fort contestable en matière de monnaie métallique, n'ont rien de commun avec les émissions de billets payables à vue et au porteur.

D'autres ont proposé la banque d'État, sous prétexte que les émissions de billets-monnaie constituaient une industrie lucrative dont il serait bon de conférer à l'État le monopole. Avec de telles idées, on irait bien vite au système de la communauté absolue, car, si l'État devait prendre le mono-

1 C'était la théorie de Napoléon Ier, de Law et celle d'un grand nombre d'auteurs de projets présentés dans les temps de crise, notamment en 4789 et années suivantes, en 1830, en 1848.

pôle de toutes les industries lucratives, il absorberait, les unes après les autres, toutes les industries. Ce n'est pas ici le lieu de réfuter de pareilles doctrines; il suffit d© rappeler que la communauté, établie au berceau même de la civilisation, a été détruite pièce à pièce par le mouvement naturel des idées et des intérêts, et remplacée par une responsabilité personnelle que chaque progrès social augmente. L'humanité a pensé que le travail abandonné à la liberté personnelle serait plus fécond et plus actif que sous une direction unique, « Athéniens, dit Lysias, ce que j'ai vous appartient ; mais vous n'ignorez pas, je pense, que j'administrerai mon bien mieux que ceux qui administrent les propriétés de l'Etat. Vous me ferez tort en me rendant pauvre et il se trouvera des hommes qui se partageront ce que vous, m'aurez enlevé, comme ils ont partagé tant d'autres choses. »

S'il est vrai que l'administration d'un propriétaire soit préférable à celle de l'État, c'est surtout en matière de banque et de crédit. Il est facile à un Gouvernement d'émettre des billets-monnaie, il ne lui est pas aussi facile d'employer utilement le capital emprunté par ces émissions, de manière à posséder toujours un gage facilement réalisable de remboursement. Une administration bien conduite marche suivant un règlement, ou plutôt suivant une consigne rigide et invariable à laquelle les opérations de banque ne sauraient être astreintes, surtout s'il s'agissait de les porter dans les campagnes. Une administration mal conduite accepterait de mauvaises valeurs ou se laisserait dominer par l'esprit de parti, et sortirait de toutes les conditions commerciales. La banque d'État ne pourrait être qu'une fabrique de papier-monnaie ou le premier pas dans un régime communiste.

§ 2. — Une grande Compagnie

Le monopole d'une grande Compagnie est établi de fait, sinon légalement, en France; l'école métallique prépare à l'Angleterre les bienfaits du même régime, et l'on peut dire

qu'il est accepté par l'opinion dominante de l'un et de l'autre côté du détroit. Cependant, à ne considérer les choses qu'au point de yue purement commercial, ce monopole a les mêmes inconvénients que tous les autres : il empêche de faire les affaires et ne les fait pas, car une administration qui n'est pas stimulée par la concurrence sommeille bientôt, et préfère les habitudes d'exclusion et de domination aux habitudes de travail.

D'ailleurs, toute machine administrative trop compliquée perd en frottement la plus grande partie de sa force, et est sujette à des vices inévitables. En premier lieu, les agents peuvent avoir des intérêts opposés à ceux de la Compagnie dont ils font partie : en banque surtout, la concurrence et l'opposition des intérêts sont presque continuelles. Ensuite, une grande administration, nous l'avons déjà dit, a des allures rigides, des formes mécaniques, en quelque sorte qui ne se plient pas facilement aux besoins du crédit. îl ne dépend de personne qu'il en soit autrement, car, après tout, les facultés d'un homme ont des bornes, et elles ne s'exercent dans toute leur plénitude que sous l'impulsion du sentiment de la responsabilité. Or, dans une grande administration, personne n'est responsable : les chefs ne peuvent tout voir, et les subordonnés, enchaînés par les ordres qu'ils reçoivent, sont privés de toute liberté, de toute initiative. Une banque unique, et, en général, tout établissement commercial trop considérable, fonctionne plus chèrement et plus mal que des établissements d'une dimension moyenne. N'en citons qu'un exemple; il est assez concluant :

La banque départementale établie à Lyon avait distribué à ses actionnaires, sur un capital de 2 millions, 14,68 p. 0/0 en 1841 ; 16,37 p. 0/0 en 1842 ; 20,73 p. 0/0 en 1844 ; 24,40 p. 0/0 en 1846 ; et 28,75 p. 0/0 en 1847. L'année suivante, cette banque était réunie, comme toutes les autres, à la Banque de France, et elle acquérait ainsi la faculté de faire des opérations nouvelles, qui lui étaient auparavant interdites, d'escompter du papier sur Paris et sur les vingt-neuf places les plus importantes de France.

Qu'arriva-t-il? En 1851, la succursale de Lyon ne faisait pas ses frais î Elle présentait une perte de 25.838 fr. !. La succursale d'Orléans, qui avait aussi, lorsqu'elle étaitb&nque départementale, donné des bénéfices fort beaux à ses actionnaires, ne fit pas ses frais en 185 J . En 1852, douze succursales ne firent pas leurs frais dans le premier semestre, et six succursales ne les firent pas dans le second. Toutes ensemble, elles ne donnèrent à la Banque qu'un bénéfice de i. 800.000 fr. environ, cbiûre médiocre en comparaison de ce qu'auraient gagné des banques libres. En présence de tels faits, tout argument n'est-il pas inutile ? Ajoutons qu'une banque unique se transforme avec la plus grande facilité et presque naturellement en banque d'État, soit en absorbant le Gouvernement, soit en étant absorbée par lui. L'histoire est pleine d'exemples qui ne laissent aucun doute sur ce point ; partout les banques privilégiées sont devenues en peu de temps banques d'État, de manière à ne présenter au public d'autre garantie que la prudence des Gouvernements. De nos jours, on a vu les deux premières banques ^'émission établies dans l'Amérique du Sud, à Rio-Janeiro et à Buenos-Ayres, devenir ainsi des fabriques de papier-monnaie 2.

§ 3. — Pluralité des banques

Reste la pluralité des banques, soit sous l'autorisation du Gouvernement, soit sous un régime de liberté réglée, soit sous un régime de liberté absolue et de concurrence illimitée, ce qui constitue trois systèmes distincts.

1° De nombreuses banques de circulation répandues sur

* Compte rendu de 1852. ï/'iugmentation spontanée des affaires a, depuis cette époque, rendu plus productives les succursales de la Banque. Il n'en est pas moins vrai que, placées dans les rnêraes circonstances que des banques libres, elles rendent moins d* services et gagnes** moins.

2 Celle de Buenos-Ayres, fondée en 1822, au capital d'an milUos de piastres, était absorbée au bout de deux ans, et exneiiait du ps à cours forcé, qui a été un des fliaux du pays.

tout un territoire s'adapteront toujours mieux aux besoins du commerce et de l'industrie qu'une banque d'État ou une banque unique. L'administration de ces établissements sera plus active, plus habile, plus libre que celle des succursales d'une banque d'État, et elle tendra toujours à approprier les statuts aux coutumes de la localité dans laquelle chaque banque sera établie. Mais, dès que les dividendes seront assurés, l'activité se ralentira si elle n'est stimulée par la concurrence.

La nécessité d'une autorisation préalable a d'ailleurs de grands inconvénients. Elle fait juger les projets de statuts d'une banque par des hommes qui ne savent pas, même en théorie, ce que c'est qu'une banque; qui sont étrangers au commerce, à ses habitudes, à ses besoins, qu'ils connaissent à peine par ouï-dire : ce serait merveille si de tels hommes décidaient en connaissance de cause. Chose étrange! oï ne s'aviserait jamais de faire examiner par le premier venu la capacité de ceux qui aspirent à être ingénieurs, ni de soumettre à l'approbation d'un administrateur ordinaire le plan d'une machine destinée à l'industrie. L'art du banquier, cependant, n'est ni moins spécial, ni moins difficile, ni moins positif, ni moins utile que celui de l'ingénieur : une banque est une machine toute aussi savante et plus délicate que les machines de fer, de cuivre et d'acier. On n'en devine pas plus la marche et les lois qu'on ne devine les lois de construction d'une machine à vapeur.

Une longue expérience a prouvé jusqu'où pouvait aller, en matière de banque, l'ignorance bureaucratique. On a souvent demandé, dans un autre temps, l'autorisation d'établir en France des banques de circulation. Les réponses ont presque toujours été négatives, ou, si l'autorisation était accordée, il fallait que les banques subissent des restrictions très sévères, qui les mettaient hors d'état d'agir, lorsqu'elles n'étaient pas placées dans de grands centres commerciaux. Les pièces relatives à l'autorisation de la banque de Dijon ont été publiées par M. d'Esterno ; il faut les lire pour comprendre à quel degré d'ignorance et d'arbitraire peuvent arriver des hommes étrangers au com-

merce et habitués à voir toutes leurs opinions se convertir en lois.

Pendant plus de vingt-cinq ans, on n'a jamais pu faire inscrire dans les statuts d'une banque départementale les quatre conditions suivantes, indispensables à son succès dans les petites localités : i° faculté d'escompter des effets à deux signatures ; 2° faculté d'escompter du papier payable §ur quelques autres places que celles où la banque était établie, et, par conséquent, d'avoir des correspondants au dehors ; 3° faculté de payer intérêt sur dépôts sous certaines conditions déterminées ; 4° faculté d'émettre des billets de petite coupure. Les bureaux ne discutaient pas et ne pouvaient discuter. Ils se contentaient de dire, par exemple, en forme dogmatique : « Les banques publiques ne portent point intérêt, etc. » Il fallait se résigner et se soumettre.

La pluralité des banques sous la nécessité de l'autorisation préalable est un chétif système, car l'autorisation empêche de faire et ne garantit, ni ne peut garantir quoi que ce soit, excepté la domination de la routine. Ce régime, toutefois, serait encore, à tout prendre, plus fécond et meilleur que celui d'une banque de circulation unique, parce que l'esprit local et le sentiment des besoins commerciaux ont une vigueur et une persistance qui surmontent tous les obstacles.

2° Il vaudrait mieux donner au premier venu le droit ^'émettre des billets à vue et au porteur sous certaines conditions définies par la loi. Le législateur, sans doute, peut être ignorant comme le commun des hommes, chaque fois qu'il veut réglementer une matière spéciale, et l'expérience a prouvé que, chez les peuples les plus éclairés, les hommes les plue éminents pouvaient commettre de grandes erreurs en matière de banque. Toutefois, en limitant avec soin le nombre des dispositions réglementaires, il serait possible de faire une loi utile ou, tout au moins, inofifensive. Il suffirait d'exiger des banques une garantie, une seule, celle que présente un capital important et effectivement réalisé ; sur ce point, la loi du Massachusetts, sévère d'ail-

leurs à l'excès, était sage et sensée ; malheureusement elle pouvait être éludée comme toutes les dispositions réglementaires en matière de banque.

On doit supposer que le banquier sait mieux son métier que le législateur : celui-ci ne doit point réglementer ce qui est du métier; il doit se borner à prévenir la fraude, et il ne peut mieux y parvenir qu'en imposant au banquier ua fort cautionnement envers le public, c'est-à-dire un fort capital. Si l'on pouvait faire garantir par un cautionnement le titre et le poids des monnaies de métal émises par let particuliers, hésiterait-on à donner au premier venu le droit de les frapper et de les émettre ?

Les vérifications officielles de portefeuille ae pesveat présenter au public aucune garantie : jamais il n'exister® d'inspecteur capable d'estimer en passant ce que le banquier lui-même a tant de peine à apprécier, la valeur exacte et réelle d'un portefeuille. Or, c'est justement de la valeur du portefeuille que tout dépend, et, s'il y a quelque fraude, quelque opération irrégulière, c'est dans le portefeuille oo dans les comptes courants qu'elle va se cacher.

3° À tout prendre, la liberté absolue vaudrait autant ou mieux que les règlements les plus sages. La transition seule et le premier établissement pourraient présenter quelques dangers, à cause des illusions étranges qui ont cours dans l'opinion commune sur les banques de circulation. On verrait peut-être une mine d'or ouverte dans 1* faculté d'émettre des billets au porteur. Mais, à la longue, l'expérience le prouve, les banques savent bien faire leur propre police, et elles y sont réduites par la nécessité de pourvoir à leur sûreté. Qui aurait pensé, si un exemple éclatant n'en eût fourni la preuve, que les effets de la concurrence en matière de banque étaient la réduction de la circulation et de l'encaisse en même temps que l'accroissement du portefeuille et du capital propre ?

Que l'opinion est parfois bizarre ! Elle accepte sans hésitation qu'il soit permis au premier venu, avec ou sans capital propre, de prendre une patente de banquier, de recevoir des dépôts, d'ouvrir des comptes courants, de

battre monnaie, comme on dit, par la création de lettres de change, et elle se refuse à permettre l'émission des billets tu porteur. A Dieu ne plaise que je blâme la liberté qui est aujourd'hui tolérée î Mais, si l'on veut examiner les choses sans prévention, est-ce que les crédits que le banquier obtient des dépôts ne sont pas plus discrétionnaires, plus dangereux et moins limités que les crédits obtenus de l'émission de billets à vue et au porteur? Le défaut de restitution des dépôts d'une banque peut ruiner plusieurs familles ; le défaut de remboursement des billets répartirait la perte sur un grand nombre de têtes, et la perte éprouvée par chacun serait minime. Les dépôts de banque n'ont aucune limite naturelle ; ils peuvent s'étendre indéfiniment : les crédits par émission, .-au contraire, sont limités par les besoins du marché, et le banquier, quelles que soient se§ dispositions personnelles, et quel que soit son crédit, est impuissant à franchir cette limite. Les dépôts peuvent être réclamés subitement, à l'improviste, par fortes sommes, même dans un état normal du commerce; les billets ne sont jamais présentés au remboursement que peu à peu, par degrés et par petites sommes, hors les cas de panique et de déroute. Les dépôts fournissent au banquier un crédit mobile, les billets lui offrent un crédit stable ; et, comme ce crédit porte sur une somme fixe, quel que soit le nombre des banques d'une localité, leur concurrence apporte au public de nouvelles garanties, celles de nouveaux capitaux propres, qui viennent prendre leur part aux emprunts par émission des billets-monnaie.

Mais le crédit par dépôts de banque est ancien, et le crédit par émission de billets est nouveau : on fait donc à celui-ci l'accueil réservé aux novateurs ; on l'enchaîne, on le repousse. Les dépôts de banque passent inaperçus» ils échappent à tout règlement et même à toute critique. En effet, le monde les connaît, et ils y ont acquis droit de cité depuis le banquier Pasion, qui ne les avait pas inventés. Le crédit par émission de billets est suspect, parce qu'il était inconnu à Pasion et à ses prédécesseurs. Notre siècle, qui se vante souvent de l'indépendance de ses pensées

n'est guère moins assujetti à la routine que les siècles précédents ; les progrès de la civilisation n'ont changé que les objets sur lesquels la routine est établie.

La liberté absolue serait le régime le plus fécond et îe plus sûr qui pût être appliqué aux banques de circulation. Les dures leçons de l'expérience finiront, sans aucun doute, par l'imposer, comme elles ont imposé à l'industrie les machines les plus complètes et les plus parfaites. Mais l'opinion en est encore fort éloignée, et elle mettra sans doute bien longtemps à s'y habituer.

Essayons, cependant, de montrer en peu de mots quelle pourrait être l'importance de la liberté. Supposons que toutes les restrictions soient supprimées, et qu'on établisse partout chez nous des banques fondées sur le système écossais, et voyons où l'on arriverait.

En 1867, l'Ecosse possédait 12 banques ayant 642 succursales, disposant d'un capital de 9.355.000 livres, d'une circulation de 4.867.000 livres et de 60 millions de dépôts. Prenons pour base la population de la France, et voyons quelles seraient en ce pays les ressources du commerce de banque, si le système écossais y était établi.

La France aurait 152 banques de circulation, et 8. 132 succursales disposant d'un capital de 2.962 millions, de 1.383 millions de billets et de 19 milliards de dépôts, c'est-à-dire en tout d'une somme de 23 milliards environ. — Remarquez que, dans cette somme énorme, les billets entreraient pour une somme moindre que celle des billets circulant aujourd'hui, et seraient cautionnés par un capital quinze fois plus fort que celui de la Banque de France.

Remarquez bien plus encore l'utile activité que déploieraient 8.000 directeurs de succursales rompus aux affaires et répandus sur toute la surface du pays.

§ 4. — De la séparation du crédit commercial et du crédit

foncier

Plusieurs États de l'Europe ont établi des banques de crédit foncier. Dans le nord surtout, en Russie, en Suède,

en Danemark, en Pologne et dans toute l'Allemagne, des associations de propriétaires ont fondé, avec ou sans le concours des Gouvernements, des agences pour la négociation des emprunts hypothécaires ; la France a imité cet exemple.

Vaut-il mieux séparer le crédit foncier du crédit commercial proprement dit ? Vaut-il mieux que des établissements mixtes satisfassent les besoins de l'un et de l'autre? Cette question, omise par la science, est posée par la pratique, et son importance est grande.

On peut négliger les grands centres de capitaux, d'affaires et d'aptitudes ; là tout tend à la spécialité, parce que les administrations mixtes y excèdent sensiblement les facultés de quiconque voudrait les embrasser, et la division du travail s'y établit d'elle-même. Dans les localités isolées, dans les campagnes, il en est tout autrement ; le travail est peu divisé, parce qu'il faut réunir plusieurs spécialités pour suffire à l'activité d'un seul homme : on le voit par ce qui se passe dans le commerce, dans l'industrie, dans l'agriculture, et ce n'est ni la fantaisie, ni la coutume qui réunit ainsi les diverses espèces de travaux, c'est la nécessité.

Est-il possible à l'administration des affaires de crédit de suivre des lois différentes et de se diviser sans dommage, dans les campagnes, en deux branches distinctes ? On peut en douter. Les agences de crédit foncier avec des statuts inflexibles, et la nécessité où elles sont placées de ne voir que l'hypothèque, auront de la peine à pénétrer aussi loin que le crédit peut aller, car elles ne peuvent avoir rien de personnel, et elles tiendront toujours moins compte de l'homme que de la terre. Elles laissent d'ailleurs en dehors de leurs opérations tout le crédit commercial, qui ne peut suffire, à lui seul, à alimenter des banques de campagne.

Il y aurait une amélioration importante à introduire dans la législation qui établit des lettres de gage. Si l'émission de ces lettres était facultative à tout citoyen, sous certaines conditions déterminées, elle pourrait donner lieu à la création de banques fondées sur une combinaison nouvelle des procédés anciens et éprouvés. Ces banques se livreraient à

12e ÉDITION 33

toutes les opérations qui peuvent être faites sur le crédit dans les campagnes : elles tiendraient compte, à la fois ou tour à tour, de la personne et du gage, du cultivateur et de la terre, et, par une nouvelle organisation légale plus puissante que celle des banques d'Ecosse elles-mêmes, tenteraient sur le continent ce que celles-ci ont réalisé avec tant de succès dans leur île.

Les crédits hypothécaire et personnel, s'ils restent isolés l'un de l'autre dans les campagnes, ne se développeront qu'avec une extrême difficulté. Réunis l'un à l'autre et combinés, ils se prêteraient un mutuel appui et se développeraient plus facilement. Et que l'on ne croie pas que la création et la prospérité des banques agricoles soient sans intérêt pour celles des villes : toute heure perdue pour le travail, soit par les capitaux, soit par les hommes, dans la Gorrèze ou dans la Corse, prive tous les producteurs de France d'un débouché naturel pour leurs produits ; tout obstacle opposé au progrès des opérations de banque, dans les contrées où ces opérations sont rares, restreint le rayon d'action des banques existantes et réduit la quantité du papier négociable, qui est la matière même sur laquelle elles opèrent.

La loi promulguée en novembre 1894 n'améliorera guère, à notre avis, les conditions du crédit agricole. Cette loi a été rédigée spécialement pour donner aux syndicats agricoles, créés sous l'influence de la loi de 1884, le droit de faire la banque avec les agriculteurs et agriculteurs industriels seuls. Ce3 sociétés de crédit agricole se distinguent des autres sociétés de crédit en ce que leur capital social ne peut être formé par des souscriptions d'actions. Ce capital doit être constitué à l'aide de souscriptions provenant des seuls membres de la Société. Ces dispositions et celles qui les suivent ont pour but d'éviter l'action de la spéculation. En réalité, cette loi toute spéciale et pleine de réglementations n'apportera pas, on doit le craindre, un appui bien efficace à l'agriculture.

Les monnaies ont été introduites dans les échanges pou* y servir de mesure. En comparant la valeur des diverses marchandises à un seul type, à la marchandise -monnaie, les hommes ont tenté de donner à leurs transactions plus d'uniformité, en même temps qu'ils les rendaient plus faciles 'et opposaient le prix courant aux entreprises de la ruse et de la force dans les marchés isolés. Les monnaies sont donc d'autant plus parfaites que leur valeur est moins variable, qu'elles se rapprochent davantage du type idéal auquel 'se rapportent tous les contrats particuliers.

C'est pour avoir une monnaie de valeur moins variable que la plupart des peuples, après avoir pris pour commune mesure la denrée dont le commerce était le plus répandu parmi eux1, sont venus à l'usage presque exclusif des métaux précieux, ~-

A l'origine, la valeur de la monnaie dépendait exclusivement de la matière dont elle était faite. Plus tard, lorsque l'usage des monnaies s'est répandu et a vieilli dans les

« Voir sur les monnaies des anciens Eusses, et notamment sur l'emploi des fourrures comme monnaie, le tome IV du Cours d'Economie politique de Storch. — Au commencement du xvna siècle, les planteurs des colonies anglaises de l'Amérique du Nord manquaient souvent d'espèces monnayées : alors les payements s'effectuaient au moyen de la marchandise qui avait le prix courant le mieux établi. En 1618, les payements furent fait3 en tabac dans la Virginie sur le pied de trois shillings la livre. En 1641, il furent faits en blé dans le Massachusets.

Le tabac de Virginie servit même à une emplette de femmes : « En 1620, ditun chroniqueur, sir Edward Sandys, trésorier de la Compagnie de Virginie, proposa d'envoyer une cargaison de femmes pour les plan" teurs qui en manquaient. La proposition fut approuvée, et 90 Iules, jeune3 et honnêtes, furent expédiées en Amérique; l'année suivante, on en expédia 60 autres, belles et bien recommandées à la Compagnie

Sour leur bonne éducation et leurs bonnes mœurs. Le prix couxar.I 'une femme de la première expédition était de 100 livres de tabac ; mais, soit que l'article fût devenu rare, soit que les femmes de la deuxième expédition eussent plus de valeur, elles furent cédées SIS prix courant de 150 livres de tabac, évaluées à 3 shillings la livre. 38 une femme était achetée à crédit, la dette qui résultait de C3 sa*raa# était privilégiée et primait toutes les autres. »

sociétés humaines, de manière à y devenir un besoin de première nécessité, cet usage est devenu lui-même l'une des causes principale» de la valeur des monnaies.

§ 1. — Monnaie métallique

La monnaie métallique tire à la fois sa valeur de la matière dont elle est faite et de l'usage auquel elle sert. Aussi la considère-t-on avec raison comme la seule monnaie régulière, la seule dont les variations soient à l'abri des caprices et des fantaisies des particuliers et des Gouvernements, la seule dont les émissions soient toujours, à la longue, réglées exactement sur les besoins commerciaux.

Plusieurs métaux fournissent la matière des monnaies, et dans presque tous les pays des actes de l'autorité publique ont fixé le rapport des valeurs dans lequel l'or et l'argent seraient employés à leur fabrication. En France, on le sait, la loi du 7 germinal an XI a décidé que l'or et l'argent seraient estimés en monnaie au rapport de valeur de 1 à i5 1/2, ou, en d'autres termes, qu'une pièce d'or du poids de 6 gr. 4516, serait reçue dans les payements comme l'équivalent de vingt pièces d'argent au même titre et du poids de 5 grammes.

On comprend assez que cette fixation légale n'empêche point le prix des deux métaux précieux de varier, non seulement lorsqu'ils sont en barres, mais aussi lorsqu'ils sont sous forme de monnaie. Le rapport de 1 à 15 1/2 établi par la loi de germinal an XI est loin d'être fixe. Actuellement il est fortement atteint au détriment de l'argent dont la valeur a grandement baissé. Par suite d'une énorme production de ce métal et à la suite de sa démonétisation par l'Allemagne. Aujourd'hui l'or seul est monnaie internationale. Le rapport de 1 à 15 1/2 n'a plus sa raison d'être si ce n'est dans l'intérieur des pays qui, autrefois bimétallistes, ont conservé leur monnaie d'argent avec cours légal. Ces pays, d'ailleurs, ont cessé la frappe de l'argent dès que la baisse de ce métal s'est accentuée

La question monétaire dans sa crise actuelle préoccupe non seulement les Gouvernements, mais aussi les hommes d'affaires, par suite de la répercussion qu'elle a sur les changes, surtout sur les changes des pays mono-métallistes argent, comme la Chine.

Nous n'avons pas besoin de nous occuper ici des altérations du titre et du poids des monnaies. Les Gouvernements des peuples civilisés ont renoncé à cette pratique détestable ; ils ont compris qu'il n'y avait aucun bénéfice pour l'État, qui reçoit toujours autant qu'il paye, à diminuer la valeur réelle en conservant la valeur nominale des monnaies ; ils ont compris que cette espèce de faux monnayage, autorisant les débiteurs à se libérer par le payement d'une partie seulement de leur dette, jetait dans tous les contrats une perturbation déplorable et qu'il importait d'éviter. Désormais on peut considérer le titre et le poids des monnaies comme quelque chose de fixe qui ne subira guère de variations; on pourra créer des monnaies nouvelles ; probablement, on ne changera plus le titre et le poids des anciennes.

§ 2. — Monnaie de papier

Mais la plupart des peuples ont introduit, à côté de la monnaie métallique, une monnaie de papier : ce sont les hillets de banque payables en espèces, à vue et au porteur. On sait quelles sont leurs propriétés, et comment ces billets remplacent et jettent hors de la circulation la monnaie métallique, et comment ils constituent un système monétaire mixte sur lequel on a beaucoup discuté.

Ge système, à ne le considérer qu'au point de vue monétaire, est-il meilleur que celui d'une circulation purement métallique ? Est-il plus mauvais ?

Il est inutile de parler ici des émissions excessives et sans motif qui ont préoccupé beaucoup d'esprits. La théorie nous enseigne, et ici la théorie est confirmée par la pratique, que la quantité de monnaie employée dans un pays est réglée uniquement par les besoins du commerce,

et ne peut s'élever au-dessus de la somme requise par ces besoins, sans qu'il y ait aussitôt une dépréciation. Or, toute dépréciation des billets de banque au-dessous de la monnaie métallique occasionne une demande immédiate de remboursement qui modère les émissions. On peut donc aiïirmer que le billot de banque, payable à vue en espèces, est toujours au pair, comme l'eau contenue dans deux vases communicants est toujours à la même hauteur dans l'un et dans l'autre.

Ainsi, la monnaie de papier a pour le porteur la même valeur que la monnaie métallique et, à l'usage, elle est presque toujours plus commode.

Ajoutons qu'avec un système mixte, lorsque îa circulation monétaire se compose d'un papier convertible et d'espèces, le prix des monnaies est moins sujet aux variations que dans une circulation purement métallique.

En effet, les besoins et les usages du commerce, sur lesquels est réglée la quantité de monnaie en circulation sont sujets à varier. Dans une crise purement commerciale, par exemple, les capitaux sous forme de monnaie sont l'objet d'une demande extraordinaire qui en élève le prix : le besoin de réaliser multiplie les échanges, et les capitaux appropriés subissent une baisse dont nous avons indiqué les lois *. La circulation monétaire est-elle purement métallique, elle ne peut se modifier d'un jour à l'autre : avant que le commerce ait importé du dehors des monnaies et des capitaux mobiliers, il s'écoule du temps, et, pendant cette période, les désastres se multiplient, les réalisations se précipitent et se font à vil prix : le cours de la monnaie subit une hausse énorme qui finit de jeter du trouble sur le marché du crédit.

Lors, au contraire, que le marché jouit d'une circulation mixte en monnaie métallique, et en billets à vue et an porteur, il suffit à la banque ou aux banques d'escompter largement, de manière à augmenter les émissions pour rétablir l'équilibre ; la monnaie paraît sur les marchés au

* Livre I*', ch. xm et xit.

moment même où elle y est demandée, de telle façon que son prix éprouve peu de variations. Tant que la crise dure, les billets émis en excédant restent dans la circulation; dès que la crise passe, ces billets, inutile» désormais, rentrent à la banque.

Cette propriété remarquable d'an système de circulation mixte mérite de fixer toute l'attention du lecteur, d'autant plus qu'elle a été singulièrement méconnue par les théoriciens, surtout par Ricardo et par l'école métallique anglaise. Les actes de sir Robert Peel, dictés par cette école, en 1844 et 1845, ont eu pour eiïet immédiat de priver la Banque d'Angleterre de celte élasticité, si l'on peut ainsi dire, qui faisait le mérite principal de cet établissement, et qui lui avait permis de rendre plusieurs fois des services signalés au commerce anglais. On s'en aperçut bien lorsque les crises de 1847 et de 1857 élevèrent tout à coup la demande des capitaux évalués en monnaie; sans en bien comprendre le motif et sous la seule inspiration de la nécessité, on suspendit l'acte de 1844, et les crises furent conjurées.

C'est par cette faculté d'augmenter soudain, au moment précis du besoin, la somme de la circulation monétaire que les banques mêmes qui utilisent le moins leurs émissions de billets, comme les Banques de France et d'Angleterre, sauvent quelquefois le commerce des dernières extrémités.

Il semble que ce soit un paradoxe de dire que le besoin de monnaie augmente tout à coup dans des proportions considérables sous l'empire de certaines circonstances. On croit généralement que la prévoyance du commerce, les importations, etc., suffisent à maintenir un équilibre constant entre l'offre et la demande, parce qu'on ne tient pas compte d'un grand élément des aiïaires humaines, du temps. Cependant il n'est pas un homme d'affaires un peu expérimenté qui n'ait vu quelqu'une de ces crises, et il suffit de jeter les yeux sur le tableau du cours de For monnayé et de l'or en barres, pendant la panique de 1848, pour voir à quel point les besoins sont impérieux en

certaines circonstances, et combien les espérances les plus prochaines et les plus certaines suffisent peu à les satisfaire. En 1848, au moment où l'or en barres gagnait seulement 80 francs de prime par 1.000, où il pouvait sous huit jours être converti en monnaie, l'or monnayé se vendait 120 francs par 1.000 ! Que représentait cette différence de prix? Huit jours d'attente, pas davantage.

Jamais la supériorité d'une circulation mixte sur une circulation purement métallique ne fut plus sensible que dans la grande crise qui, à la fin de 1825, bouleversa le marché de Londres. Des emprunts à l'Étranger, des spéculations de toutes sortes à l'intérieur, des jeux de bourse, avaient absorbé, pendant les années 1823 et 1824, la somme des capitaux disponibles sur la place de Londres !. L'ensemble de ces opérations avait donné lieu à des créations de papier dont une partie avait été escomptée par la Banque d'Angleterre. Les choses étaient en cet état, lorsque les besoins du change et peut-être des émissions de billets inopportunes firent sortir des caisses de la Banque six millions sterling ; vers la fin d'avril 1825, cet établissement éprouva le besoin de restreindre sa circulation et réduisit brusquement ses escomptes. Les sorties d'espèces qui avaient lieu par l'effet d'engagements antérieurs, ne cessèrent point en septembre ; l'encaisse, réduit encore de 4 millions de livres, ne s'élevait plus qu'à 3 millions :

* On a calculé, depuis la crise, que le nombre des projets lancés, en 4824. à la Bourse de Londres était de 243, au capital nominal de 248 millions sterling, sur lequel 43.062.608 livres étaient payées. Restait donc une dette connue et déclarée de 204.937.392 livres. En ajoutant à ces projets ceux qui s'étaient produits dans les provinces, on trouve que la somme demandée aux capitaux disponibles de l'Angleterre s'élevait à 350 millions sterling ! La plupart de ces projets avaient pour but l'exploitation des mines d'or et d'argent en Amérique. Les actions jouirent firesque toutes, durant l'année 1824, d'une prime fort élevée. Sans parer de la grande Compagnie d'assurance fondée par la maison Rotacbild, l'action dp 100 livres de la Compagnie anglo-mexicaine, sur laquelle 10 livres étaient payées, jouissait au 10 décembre 1824 d'une

£nme de 33 livres; celle dé la Colombienne, dans les mêmes coudions, gagnait 19 livres. La Compagnie de Real-del-Monte, dont l'action était de 400 livres, dont 70 payées, se cotait à 550 livres, puis à 1.350 livres, le 11 janvier 1825. La Compagnie Mexicaine-Unie, don! l'action était de 40 livres, sur lesquelles 10 livres payées, jouissait d'une prime de 35 livres 1 — Voyez T. ïooke, Hystory ofpricet.

la Banque restreignit encore ses émissions ou, en d'autres termes, réduisit ses escomptes.

On comprend que, dans une situation aussi tendue qu© celle où se trouvait alors la place de Londres, lorsque chacun avait usé de son crédit jusqu'à l'extrémité, une réduction soudaine des escomptes dût produire des effets très graves. Dès le commencement de novembre, la gêne fut grande : le 29, on apprit qu'une grande maison de banque venait de suspendre à Plymouth, puis d'autres à la suite: le 12 décembre, la maison Polo et Thornton, l'un© des plus anciennes de la Cité, qui correspondait avec 47 banques provinciales, suspendit aussi et donna le signai d'une panique sans exemple ; le lendemain, une autre grande maison de la Cité, Burgess et Gi8, suspendit également, puis deux ou trois autres, et la déroute fut universelle. « On ne regardait plus, disait un journal, si les effets présentés à l'escompte étaient bons ou mauvais; il était impossible, à quelque condition que ce fût, d'obtenir des fonds. » Les caisses des banquiers étaient vides; leurs réserves en rentes et billets de l'Échiquier irréalisables : ils assiégèrent la Banque, où ils ne trouvèrent, comme les jours précédents, que des refus obstinés.

Un jour encore s'écoula dans une sorte d'agonie. « La question, a dit depuis dans une enquête un des directeurs de la Banque, n'était plus de savoir qui manquerait, mais bien qui pourrait tenir. » La panique de Londres avait son contre-coup dans tous les comtés.

Enfin, à la dernière extrémité, la Banque changea brusquement de système : elle escompta largement, fit des avances sur des titres de rentes et sur billets de l'Échiquier. Une boîte dans laquelle on avait mis pour 600.000 l. de vieux billets de 5 livres * destinés, en exécution de la première loi de l'école métallique, à être retirés de la circulation, fut comme découverte dans les caisses ; ces billets furent aussitôt répandus au dehors par des escomptes. Le mardi, il semblait que les émissions ne

1 V. Tooke, History of prices.

pussent être assez réduites ; le mercredi, il semblait qu'elles ne pussent être assez étendues; et, le gamedi, l'encaisse métallique, les billets, tout était dehors.

On a dressé i le tableau suivant du mouvement des émissions de la Banque dans celte période ; il est remarquable :

— NoTeiubre . . . .

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