DES GRISES COMMERCIALES
habitudes sociales fût changé, sans qu'il se manifestai aucune perturbation dans le prix relatif des choses.
Or, les miracles sont rares, et, à un moment donné, les erreurs, les fautes, imperceptibles au commencement, deviennent évidentes, et la contraction se fait sentir. Ceux qui ont perdu leurs capitaux propres essayent de les remplacer par des emprunts ; ceux qui ont perdu les capitaux d'autrui s'efforcent de les remplacer par le même moyen ; tous accourent sur le marché des disponibles, et y font hausser les cours.
Cependant un tel mouvement ne peut manquer d'être accompagné d'une inexécution plus ou moins générale des engagements, de retards de payement, de faillites. Les propriétaires de disponibles s'alarment et rappellent leurs fonds, soit pour les garder, soit pour les employer dans des opérations que la baisse générale et exceptionnelle des marchandises rend lucratives. Les crédits deviennent moindres ou nuls, et il est difficile aux entrepreneurs qui en ont besoin pour leurs opérations, de ne pas tomber dans l'impuissance, ou même de ne pas être obligés de suspendre entièrement, de réaliser à perte. C'est sur eux que la crise porte de tout son poids, au profit de ceux qui ont à leur disposition actuelle des capitaux monnayés. — Bientôt, après une liquidation partielle des contrats de crédit, l'équilibre s'établit, et les affaires reprennent leur cour3. Telles sont les crises que l'on peut appeler régulières: on voit quelles doivent être, si l'on peut s'exprimer ainsi, en proportion de la rapidité avec laquelle les affaires s'étaient élevées au-dessus de la moyenne et en raison de la hauteur qu'elles avaient atteinte au-dessus de cette moyenne.
Il y a d'autres crises que l'on peut appeler irrc'gulières, bien qu'elles soient fréquentes : elles ont exactement les mêmes effets que les premières, mais leurs causes sont exceptionnelles. En 1845 et 1846, par exemple, des travaux considérables ayant été décrétés en France sur diverses lignes de chemin de fer, les capitaux s'y portèrent; un grand nombre de capitalistes, croyant trouver dans ce
nouvel emploi de leurs fonds des bénéfices plus grands, retirèrent leurs capitaux, prêtés auparavant au reste de la production industrielle, qui en fut privée ou ne les obtint qu'à des conditions plus onéreuses. Aussitôt cette production, ainsi affaiblie, tomba dans un état de langueur qui eut tous les effets d'une crise profonde dans plusieurs départements.
Qu'une disette vienne à se faire sentir, il faut combler à tout prix le déficit de la récolte, puisqu'on ne peut réduire à volonté la consommation du pain ; il faut se procurer des blés au dehors, c'est-à-dire déplacer et exporter jusqu'à cinq et six cents millions, lorsqu'il s'agit d'un pays comme la France ou l'Angleterre. On prend cette somme sur les capitaux dont la réalisation est la plus facile: monnaies, créances au dehors résultant de l'exportation, épiceries, etc. Les capitaux deviennent rares, parce qu'il faut remplacer la somme totale de ceux qui ont été exportés ou consommés au dehors et, en outre, des besoins ordinaires, pour fournir aux besoins du nouvel emploi qui s'est ouvert. Le taux de l'intérêt s'élève, et le prix de toutes les marchandises, dont aucune cause particulière ne vient soutenir le cours, tend à s'abaisser. En effet, les emprunteurs qui avaient compté sur le maintien des habitudes ordinaires, et sur le renouvellement des prêts, se voient enlever leurs instruments de travail, ou sont forcés de réaliser à tout prix ; la valeur relative des capitaux dont la réalisation est difficile baisse rapidement, ce qui inflige aux débiteurs des pertes énormes. De là des faillites, des incapacités de travail et la suspension ou la réduction de toutes les affaires dont le crédit était la base : on sait assez avec quelle facilité une perte en entraîne d'autres, et comment la ruine enfante la ruine.
Une spéculation excessive et téméraire peut produire les mêmes résultats. Lorque des fonds considérables ont été engagés sur des valeurs d'opinion, d'imagination, dont on vient tout à coup à reconnaître l'inanité, chacun des spéculateurs, sommé de remplir ses engagements, fait un appel imprévu sur le marché des disponibles, et, si cet appel