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CHAPITRE n

§ 1. — Définition et principe fondamental

Le banquier du commerce est un intermédiaire entre les capitaux qui cherchent un placement et le travail qui cherche des capitaux, ou, comme nous l'avons dit ailleurs, un marchand de crédit. On peut, jusqu'à un certain point, le comparer à un commissionnaire qui est toujours ducroire ou garant des opérations qu'il fait.

Le banquier n'est donc point, à proprement parler, un capitaliste; c'est un négociant dans les affaires duquel le capital propre n'est qu'une sorte de cautionnement, une garantie des engagements pris envers les tiers. Sans doute, la possession d'un capital puissant assure au banquier, comme à tout autre commerçant, des avantages considérables; mais ce capital n'est point l'instrument principal et nécessaire de son commerce. On comprend l'existence d'une maison de banque avec un capital médiocre et même, à la rigueur, sans capital: en général, du reste, le capital propre n'est qu'un accessoire dans une maison activement conduite.

C'est pourquoi le banquier n'est pas directement intéressé, comme on le croit vulgairement, à ce que le loyer des capitaux soit élevé. Lorsque le cours de l'intérêt est bas, ses affaires sont plus courantes, les dépôts deviennent plus abondants , les placements, plus faciles et plus sûrs que dans les tempsoù les capitaux sont rares, et le taux de l'intérêt élevé; de telle sorte que, s'il existe entre les prétentions respectives du capital et du travail quelque opposition, la cause du banquier est liée à celle du travail.

Quelles que soient les opérations du banquier, et quelque forme qu'elles affectent, elles viennent toujours se résumer, en définitive, en emprunts et en prêts. Donnons, pour simplifier, le nom de dépôts à toutes les créances passives,

quelles que soient leur forme et leur origine, et îe nom de placements à toutes les créances actives, quelles que soient également leur origine et leur forme. Ainsi, la remise d'une valeur en recouvrement, ou celle d'un effet remboursable en retour, est un dépôt aussi bien qu'un versement effectif d'espèces: ainsi, une sortie de valeurs ou d'espèces, à découvert ou par suite d'un escompte, est un placement. Nous ne parlons pas du payement final, par lequel se liquide toute opération, parce qu'il n'est qu'une dépendance nécessaire de l'opération qui y donne lieu.

Les dépôts constituent l'ensemble des engagements du banquier envers les tiers ; les placements constituent l'ensemble des obligations des tiers envers lui: si l'accomplissement de celles-ci est toujours plus ou moins incertain, il est bien certain, au contraire, qu'un jour ou l'autre l'exécution des engagements pris par le banquier sera réclamée. Dans la constitution d'une banque, la nature et la condition des dépôts est donc le premier et le plus important sujet d'étude, car les dépôts sont le point de départ et, si l'on peut s'exprimer ainsi, le pivot sur lequel repose l'ensemble des opérations : les placements ne sont qu'une conséquence, une dépendance. Le banquier doit pourvoir d'abord, et avant tout, à l'exécution régulière de ses engagements : c'est la condition même de son existence ; le soin de réaliser des bénéfices ne vient qu'en seconde ligne.

Il faut que les placements se règlent sur les dépôts, de manière à fournir en tout temps les moyens de faire face aux besoins. Si donc les dépôts sont consentis pour peu de temps ou même exigibles sur demande, les placements doivent être faits à des termes très courts ; lorsque la somme des dépôts est mobile et sujette à des variations, les placements doivent être faciles à réaliser et à réduire, car, s'ils n'avaient pas ce double caractère, le banquier serait exposé à manquer à ses engagements. Les dépôts à long terme et remboursables à une époque fixe permettent des placements plus longs.

En tout cas, et en règle générale, la nature et la condi-

tion des placements doivent dépendre de la nature et des conditions auxquelles les dépôts sont faits. Go rapport nécessaire entre les deux sortes d'opérations peut, à juste titre, être considéré comme le principe fondamental de l'art du banquier.

Tout le commerce de la banque est fondé sur Fexécu- "ion exacte et précise des engagements pris. Il ne suffit pas que chaque somme empruntée ou prêtée soit payée ou reçue, il faut encore que le pavement ait lieu à jour fixe. Lorsqu'il fait un placement, le banquier doit donc veiller à ce que ce placement soit sûr et réalisable à une époque déterminée : il doit tenir compte des chances de remboursement exact avec autant de soin que de la sûreté des fonds prêtés, car il peut être ruiné par une restitution tardive aussi bien que par le défaut de restitution. La nécessité de proportionner jour par jour les ressources aux besoins domine tout le commerce ; mais elle est plus sensible et plus impérieuse dans celui du crédit que dans tout autre.

§ 2. — Classification des banques de commerce

D'après ce principe invariable du rapport de dépendance pi doit exister entre les dépôts et les placements, on peut diviser théoriquement les banques de commerce en trois classes distinctes :

1° Maisons qui opèrent sur les fonds de caisse déposés par le commerce.

Ces maisons, comme toutes les autres, conduisent leurs opérations sous la forme des comptes courants. Elles reçoivent en dépôt soit des versements d'espèces, remboursables à vue ou à courts jours, soit des remises de valeurs en recouvrement : elles placent, tantôt par l'escompte de valeurs à courte échéance, tantôt par remise en recouvrement à des banquiers correspondants.

On comprend tout d'abord que les maisons ainsi constituées opèrent sur le papier des négociants riches ou peu engagés, dont le compte courant mobile est presque toujours créditeur, non seulement en comptabilité et dans la forme,

mais en réalité. Ces négociants, ne présentant à l'escompte ou en recouvrement que du papier à courte échéance, donnent ordinairement autant de crédit qu'ils reçoivent, et si, par exception, ils réclament une avance, c'est pour peu de temps.

Le bénéfice du bonquier, dans les opérations de ce genre, résulte plutôt des commissions multipliées et du chiffre élevé des sommes encaissées et remises que de la différence des intérêts. A Paris et dans les grandes villes, les comptes courants du commerce de gros et du commerce de spéculation et les arbitrages peuvent alimenter des maisons de ce genre. Dans les départements, on obtient une combinaison analogue par une concentration de recouvrements et de négociations de banquier à banquier.

Les maisons constituées exclusivement sur les dépôts mobiles et sur la remise de valeurs brûlantes, c'est-à-dire très rapprochées de l'échéance, sont plus faciles à administrer et à conduire. Ce sont aussi celles qui peuvent être conduites, toute proportion gardée, avec le plus petit capital et qui présentent, par conséquent, les plus belles chances de bénéfices..

Mais, comme les avantages d'une constitution semblable sont très sentis par les hommes d'affaires, la concurrence est extrême, et les comptes courants des bonnes maisons de gros sont recherchés au-delà de ce qu'on peut imaginer. Naturellement, ces maisons profitent de leur situation pour obtenir les conditions les plus favorables et réduire à la plus simple expression les profits du banquier. Celui-ci parvient difficilement à établir avec ses clients des relations intimes et durables; chaque jour il lui faut débattre ses prix et passer par des alternatives de hausse et de baisse dans le chiffre de ses affaires. En outre, les dépôts exigibles sur demande ou à courte échance l'obligent à conserver toujours en caisse une somme considérable et à faire les placements les plus réalisables, qui, recherchés par tous les capitalistes, sont ceux qui produisent le plus médiocre intérêt.

Aussi existe-t-il en France peu de maisons constituées

spécialement dans les conditions que nous venons de décrire. On en trouve un certain nombre à Londres, où le banquier est, en quelque sorte, le caissier du commerce de gros, et où une masse considérable de grandes affaires donne lieu à des négociations à la fois sûres et actives. Chez nous, ces opérations, que nous appellerons de première classe, sont plus divisées, soit parce que les affaires sont moins considérables et moins actives, soit parce que les opérations de caisse du commerce n'ont pas encore été transportées, comme à Londres, chez les banquiers.

2° Maisons qui opèrent sur des dépôts mixtes.

Les comptes courants mobiles de première classe ne suffisant pas aux capitaux et à l'activité des banquiers, il s'est ouvert des comptes d'un autre genre. Des personnes étrangères au commerce ont apporté leurs économies en dépôt pour un terme assez long; en même temps, des commerçants dont les affaires ne suffisent pas habituellement à l'emploi de leurs capitaux ont fourni à leurs banquiers des fonds disponibles pour un certain temps. Les uns et les autres, en considération d'un intérêt qui leur était bonifié, ont consenti à laisser leurs fonds chez le banquier plusieurs mois, quelquefois plusieurs années, jusqu'à placement permanent et définitif. A côté de ces comptes, il s'en est établi d'autres : des commerçants qui avaient plus d'activité que de capitaux ont présenté à l'escompte des valeurs à moyenne ou à longue échéance et réclamé le secours du crédit. L'intelligence du banquier a mis promptement en rapport l'offre, d'une part, et la demande, de l'autre, mesurant 1© crédit qu'il donnait à celui qu'il recevait.

Ainsi se sont constituées les maisons de seconde classe, qui sont assurément les plus nombreuses en France et ailleurs. Aux affaires de première classe qu'elles peuvent obtenir, elles joignent l'escompte du papier à longue échéance, et font parfois des avances temporaires à découvert.

Ici la clientèle commence à se fixer: les relations sont moins mobiles, parce qu'elles sont moins libres et beaucoup plus personnelles. Le banquier reçoit de chacun et donne à

chacun plus de crédit que dans les maisons de première classe ; il examine avec plus de soins les affaires de ses clients, et ceux-ci s'occupent aussi un peu de l'état et de la conduite des siennes ; ils apprécient ses formes, sa facilité ou sa roideur, sonexactitucleousa négligence, sa discrétion ou sa légèreté. Le papier de seconde classe se compose d'effets plus nombreux que celui de la première classe, mais l'importance de chaque effet est moindre ; dans la seconde classe, les commissions donnent encore au banquier la meilleure part de ses bénéfices ; mais la différence des intérêts acquiert plus d'importance au compte de Profits et Pertes; l'ensemble de ses affaires présente un aspect plus lourd que dans la première classe, et, s'il peut impunément se contenter d'une encaisse moindre, il fait sagement d'opérer sur un capital propre plus considérable, parce que le portefeuille, garni d'effets à plus longue échéance, peut être plus difficile à réaliser et présente des chances de perte plus grandes.

Toutefois, la liquidation d'une bonne maison de cet ordre peut s'opérer sans trop de difficulté. Les négociants auxquels elle donne du crédit ne lui empruntent qu'une partie de leur capital de roulement, dont ils peuvent, à la rigueur, se passer, en restreignant leurs affaires. Le banquier doit dépenser plus de travail, d'attention, d'intelligence et engager un capital plus fort que dans les opérations de première classe ; mais, en somme, les profits peuvent être encore abondants et assez faciles.

3° Maisons qui opèrent sur des dépôts à long terme.

ïl en existe un petit nombre à Paris, et un nombre plus grand dans les départements ; elles reçoivent en dépôt, pour un temps assez long, les fonds des petits et moyens capitalistes, qui considèrent ce placement comme définitif, ou tout au moins comme indéfini. Au lieu de demander l'ouverture d'un compte courant, ces capitalistes prennent soit un billet du banquier, soit un effet de son portefeuille à six mois, huit mois, un an ou plus, payable à sa caisse et endossé par lui.

Ce banquier peut donc prêter à long terme sa fondant ses

bénéfices, moins sur la commission d'escompte ou de recouvrement que sur la différence d'intérêt. Il fait des avances au commerce, non seulement pour ajouter à un fonds de roulement insuffisant, mais pour donner ce fonds de roulement lui-même ; il accepte du papier à longue échéance, et ouvre à découvert des crédits garantis par des hypothèques. Les entrepreneurs, les manufacturiers, les propriétaires qui entrent dans le commerce fournissent la matière ordinaire de ces opérations, et apportent au banquier leur compte courant commercial.

Les prêts de ce genre sont de véritables primes d'encouragement données au commerce, à l'industrie, à l'esprit d'entreprise, et on peut considérer le banquier qui s'y livre comme le pionnier du crédit. Mais, comme le pionnier, il entreprend une besogne rude, pénible, dangereuse ; sa clientèle est peu habituée au commerce, à ses lois et à ses besoins; elle opère sur un terrain inconnu, souvent ingrat, où les débouchés manquent, où les moyens de production, trop chers et incertains, peuvent faire avorter un grand nombre d'entreprises d'ailleurs bien conçues. Dans ces conditions, le succès d'un banquier peut souvent, à juste titre, être considéré comme un hasard heureux.

En tous cas, le prêt sur hypothèque ne peut avoir d'échéance fixe; l'amortissement graduel de la dette a lieu quelquefois, mais très rarement : une subrogation ou une vente sont les seules voies sur lesquelles on puisse raisonnablement compter pour liquider l'opération. La subrogation est toujours très difficile et souvent impossible; reste la vente : volontaire ou forcée, elle ne procure qu'une réalisation lente, incertaine, et dans laquelle il y a presque toujours des chances de perte. L'hypothèque peut être mal assise; et, d'ailleurs, nousl'avons vu, le prix des immeubles tombe quelquefois sous l'influence de certaines circonstances, de manière à dérouter toutes les prévisions.

Les prêts de ce genre sont très dangereux pour le prêteur et pour l'emprunteur, à moins qu'ils ne soient à longue échéance ; alors même, ils placent le banquier et son client dans un état de dépendance réciproque, nuisible

quelquefois à la liberté qui fait faire les bonnes affaires. À 1 expiration du contrat, si le renouvellement est impossible, s'il faut recourir à la réalisation, la perte est toujours considérable pour l'emprunteur, et elle peut atteindre le prêteur lui-même, parce qu'un immeuble affecté à l'industrie n'a point de prix courant. Aussi les prêts hypothécaires amènent-ils la plupart des banquiers qui les pratiquent à garder pour leur compte des immeubles qui se vendent mal, au-dessous du prix présumé. Ces banquiers aliènent ainsi peu à peu la faculté de faire mouvoir leurs capitaux, et tombent quelquefois, par cette cause, dans l'impossibilité de remplir leurs engagements.

Ajoutons que les effets qui figurent aux comptes courants de cette classe sont plus nombreux encore, et ont pour objet des sommes plus petites que ceux de la seconde.

Cette banque de troisième classe se contente d'une encaisse moindre que les deux autres ; mais il lui faut un capital plus fort, parce que ses opérations, lentes et pénibles, se liquident difficilement. Il faut aussi chez le banquier, pour y réussir, des facultés d'un ordre plus élevé que pour réussir dans la première et même dans la seconde classe, parce que les difficultés, les obstacles et les dangers y sont infiniment plus grands.

La classification que nous venons d'indiquer est purement théorique. On ne peut pas dire rigoureusement que telle maison de banque soit de première, telle autre de seconde et telle autre, enfin, de troisième classe. La plupart de celles qui existent réunissent même les combinaisons des trois classes d'opérations, mais dans des proportions différentes. Deux grandes maisons de premier ordre, dont le capital réuni s'élevait à 29 millions, et qui avaient vu passer, dans leur portefeuille, près de 800 millions en 1847, ont péri, en 1848, par des opérations de troisième classe faites avec des dépôts de première classe, par des prêts hypothécaires en garantie de crédits industriels faits au moyen de dépôts remboursables à vue. Elles avaient péché contre la théorie fort simple que nous venons d'établir. Leur désastre et celui d'un grand nombre d'autres

maisons, pour des causes analogues, prouvent bien que, si notre classification est théorique, elle n'est pas arbitraire, parce qu'elle résulte des rapports nécessaires qui existent entre le caractère des dépôts et celui des placements, et qu'elle indique avec précision la raison des diverses combinaisons de banque, les avantages et les inconvénients, le sens vrai de chacune d'elles.

Rappelons sommairement les traits distinclifs des trois classes que nous avons définies.

Première classe : quasi-égalité des dépôts et des placements, les uns et les autres à courte échéance ; intérêt minime ou nul, placements peu productifs ; opérations et commissions multipliées sur des sommes considérables fournissant le principal élément de profit; clientèle mobile, encaisse forte, capital propre médiocre, parce que les placements présentent peu de chances de perte et sont facilement réalisables ; liquidation à volonté.

Seconde classe : inégalité plus grande entre la somme des dépôts et celle de3 placements ; les seconds l'emportent : encaisse moindre, capital propre plus fort, parce que les placements sont plus chanceux et moins promptement réalisables ; liquidation un peu lent9, mais possible; clientèle plus fixe. Les profits se fondent autant sur les différences d'intérêts que sur les commissions. Dépôts et placements à plus long terme ; effets plus nombreux ayant pour objet des sommes moindres.

Troisième classe : la somme des placements l'emporte de beaucoup sur celle des dépôts. La clientèle est presque fixe ; les affaires se renouvellent lentement, et les profits naissent plutôt de la différence des intérêts reçus et des intérêts payés que des commissions ; effets nombreux et petits, encaisse médiocre, capital propre relativement très fort, parce qu'il faut courir des risques de retard dans les réalisations, et aussi plus de chances de perte ; liquidation difficile et toujours très lente.

Ces trois classes forment, on le voit, une série régulière, dans laquelle la progression est uniforme. Encaisse, capital propre, mouvements du portefeuille, coupure des

effets, tout subit, de la première à la troisième classe, les mêmes variations. Si cette classification est théorique, elle «st du moins établie sur les faits, elle ressort de la nature même des choses, et les lois qui en résultent ne peuvent être violées impunément. On l'a bien vu chaque fois qu'on a voulu établir des placements hypothécaires, ou seulement à long terme, sur des dépôts de première classe, chaque fois qu'on a entrepris de faire des placements de troisième classe avec un capital propre médiocre, qui, pourtant, dans la première classe, aurait suffi à un chiffre quadruple d'affaires. De même, on a vainement essayé de fixer la clientèle dans la première classe et de la mobiliser dans la troisième. Tous ceux qui ont voulu établir une banque contre la loi naturelle des choses ont échoué, comme échouerait un constructeur qui tenterait d'établir une machine sans tenir compte de» propriétés de ses matériaux et des lois de la pesanteur.

§ 3. — Oscillations des dépôts et des placements

L'art du banquier consiste à tenir les fonds dont iî dispose aussi employés que possible, aux conditions les plus lucratives, et cependant à n'être jamais embarrassé pour faire face, soit aux demandes de remboursement des dépôts, soit aux besoins légitimes de ses ayants compte. Pour parvenir à résoudre ce problème, il doit posséder une connaissance approfondie et spéciale des habitudes de sa clientèle et des causes qui peuvent amener un accroissement do demandes ou d'offres de capitaux, caries affaires sont rarement calmes et égales à elles-mêmes : tantôt les fonds affluent chez le banquier, tantôt il éprouve de la peine à mffire aux payements, de telle façon qu'il est quelquefois îbligé de chercher des capitaux, et quelquefois de courir après les placements.

On comprend tout d'abord que ces alternatives de hausse et de baisse soient naturellement considérables dans les affaires de première classe, moyennes dans celles de seconde, et presque nulles dans celles de troisième classe*

sous l'exception toutefois des causes particulières et locales. Kn tout cas, ces alternatives, tantôt périodiques et spéciales, tantôt générales, ont un caractère temporaire.

Où et dans quelles conditions est-il avantageux au banquier de chercher tantôt des placements et tantôt des fonds?

Ceux qui font principalement des opérations de première classe sont presque tous en rapport avec la Banque de France ou ses succursales. En temps ordinaire, ils y réescomptent une partie de leur portefeuille. Lors donc que les dépôts ahondent dans leur caisse, ils ont un placement facile et commode dans leur portefeuille même ; il leur suffit d'user plus sobrement du réescompte. Si l'abondance devient telle que le portefeuille ordinaire ne suffise plus au placement, ils peuvent acheter des bons du Trésor qui produisent, il est vrai, un médiocre intérêt, mais dont, la négociation est toujours facile, dont la valeur ne varie point, et dont le payement à l'échéance est certain ; mais ce n'est là assurément qu'un placement provisoire.

Par l'achat de rentes ou d'actions industrielles, on obtient un intérêt assez élevé, tout en conservant la faculté de réaliser à volonté; mais à quel prix? La chose est incertaine, et les variations qui ont lieu entre l'époque de l'achat et celle de la vente peuvent donner lieu à des pertes d'une importance supérieure à celle de l'intérêt bonifié. Elles peuvent présenter aussi des chances de gain; mais alors il faut jouer, et chacun sait combien il est difficile de conduire de front et sans accident le jeu et les affaires régulières.

On préfère généralement placer sur les reports1, ce qui équivaut à un prêt de quinze jours ou d'un mois sur dépôt d'actions ou de rentes. Dans cette opération, le banquier possède, outre le dépôt, un garant, qui est l'emprunteur, cautionné lui-même par son agent de change. Le placement sur report donne des produits très variables, mais quelquefoi* très élevés, non sans quelques risques.

1 Voyez: page 142 et suivantes

Souvent on offre au banquier des prêts sur consignation ou même sur nantissement de marchandises. Ces opérations présentent plus encore que le prêt sur report le danger de perdre, s'il faut réaliser. Toutefois, il est facile, dans les prêts de ce genre, de se réserver une marge pour les éventualités de dépréciation de la marchandise.

En somme, le banquier qui fait principalement des opérations de première classe ne peut guère être embarrassé par les dépôts. Sa clientèle est mobile ; il peut donc refuser les fonds qu'on lui apporte, ou n'en payer qu'un très médiocre intérêt, et, s'il éprouve des besoins extraordinaires, il lui est facile de réescompter son portefeuille à la Banque de France.

Celui qui pratique surtout les opérations de seconde classe, dont la clientèle tend à se fixer, et qui veut établir avec elle des relations durables, est moins libre dans ses mouvements. Les comptes qui lui fournissent ses placements habituels ont un caractère plus personnel : ils sont réglés tantôt par des engagements positifs, tantôt et le plus souvent, par des habitudes qu'il est utile de maintenir. Chaque ayant compte suppose qu'il trouvera toujours chez son banquier des conditions de crédit égales, et sur lesquelles les considérations tirées de la balance de son compte doivent seules exercer quelque influence : il ne songe ni aux besoins extraordinaires que peut éprouver le banquier, ni aux crises commerciales: ce n'est pas à lui de s'en occuper. Il a disposé ses affaires dans la prévision qu'il lui suffisait de tenir son compte en bon état pour obtenir toujours un crédit égal, et le banquier est intéressé à entretenir cette conviction dans sa clientèle.

Si le banquier comprend cet intérêt, il ne doit s'engager dans les placements ordinaires par compte courant que jusqu'à concurrence d'une moyenne d'affaires ou d'un minimum prévu. Lorsque les dépôts abondent et viennent à l'embarrasser, il doit chercher des placements de réserve plus impersonnels, tels que bons du Trésor, bons de monnaies, etc. Il peut aussi demander à ses correspondants du papier de portefeuille en bonnes valeurs, à plus longue

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échéance qu'à l'ordinaire. Ces crédits, lorsqu'ils sont judicieusement offerts, ne tirent pas à conséquence, parce que les banquiers auxquels ils sont ouverts ne les considèrent jamais comme permanents, et n'éprouvent aucun désappointement à voir réduire les réescomptes de ce genre. La rente, les actions industrielles, le report, la consignation «t le nantissement de marchandises s'offrent aussi avec des avantages et des inconvénients dont nous avons déjà parlé.

Le placement qui semblerait le plus simple et le meilleur, celui que les banquiers préfèrent souvent, parce qu'il est plus commode, est celui qui résulte d'une facilité plus grande accordée à la clientèle. On accepte, par exemple, à l'escompte du papier à plus longue échéance, on ouvre des crédits à découvert. Mais ces placements sont-ils bien sûrs? N'engagent-ils pas pour un temps bien long les capitaux prêtés? Ges capitaux reparaîtront-ils au moment précis du besoin? Telles sont les questions auxquelles il faut mûrement réfléchir avant de faire des opérations de ce genre. En admettant même que ces placements soient satisfaisants, est-on sûr de ne pas déranger les affaires de l'ayant compte et de ne pas l'indisposer, lorsqu'il faudra rentrer dans les conditions normales ?

L'expérience a montré qu'un grand nombre de banquiers s'étaient compromis pour avoir ouvert légèrement, dans un moment où leur caisse était surchargée, des crédits à leur clientèle. En effet, dans l'état normal, lorsqu'un banquier ouvre un compte, il prend ses renseignements, fait ses réflexions et décide en lui-même jusqu'à quel point il veut s'engager. S'il va plus tard au-delà de sa résolution première pour se débarrasser d'une encaisse trop lourde, il agit sous l'impulsion d'une cause extérieure et d'un état de passion qui peut troubler son jugement. Il y a gros à parier qu'il place mal, de manière peut-être à nuire à son client et à lui-même.

L'excès temporaire de l'encaisse d'un banquier peut avoir des causes locales et spéciales : il peut aussi résulter de l'état générai des affaires. Dans le premier cas, les placements sur rentes, actions, nantissements et consignations

ont peu d'inconvénient, parce qu'il n'existe aucun motif sérieux pour prévoir une baisse de prix; au contraire, lorsque l'excès d'encaisse a son origine dans l'état général des affaires, les prix sont fort élevés, et on doit s'at^ tendre à une baisse. En ces matières, du reste, le banquier^ doit tenir compte du temps et du lieu, savoir mesurer par approximation la durée probable des périodes de hausse et de baisse et prévoir les éventualités qui peuvent en sortir. Qu'il soit prudent, s'il est loin du marché central, parce que ses informations sont plus imparfaites et plus lentes. En tout cas, l'acquisition du bon papier de commerce lui offrira toujours le placement, sinon le plus lucratif, au moins le plus commode et le plus sûr.

Lorsque surviennent les crises, le banquier prudent y fait face en réalisant ses réserves, îa portion la plus mobile de ses placements. Réduire, en de tels moments, les facilités accordées aux ayants compte est une mesure désastreuse qui peut causer leur ruine et qui leur inflige presque toujours des pertes considérables; c'est pourtant à cette mesure extrême qu'est réduit le banquier, lorsqu'il ne s'est pas ménagé une réserve en dehors de ses opérations courantes : au lieu de porter secours à ses ayants compte, il achève de les écraser. Celui qui n'a pas exagéré ses crédits en temps prospère peut être égal à lui-même durant la crise, et quelquefois même se montrer plus libéral qu'à l'ordinaire ; il est toujours forcé de signifier un grand nombre de refus, ses ayants compte n'en éprouvent que du regret ; ils ne peuvent se plaindre lorsqu'ils jouissent, après tout, de leur crédit accoutumé.

C'est dans les grandes alternatives d'abondance et de rareté des disponibles que paraît dans tout son jour la capacité ou l'incapacité du banquier. C'est par la manière dont il conduit ses opérations dans Tune et l'autre fortune qu'il devient le soutien ou le fléau de sa clientèle, qu'il se l'acquiertou la détruit. Si son habileté, si sa capacité ne sont pas toujours comprises, elles sont au moins toujours senties, et dans les affaires on distingue instinctivement celui qui sème la ruine de celui autour duquel les fortunes s'élèvent.

Dans les banques établies sur les opérations de la troisième classe, les oscillations sont lentes et peu marquées; mais, comme les dépôts produisent un intérêt assez élevé, les excès d'encaisse sont plus onéreux que dans la première et ia seconde classes. D'une part donc, le banquier est plus vivement sollicité à placer, et de l'autre il a peine à trouver un placement qui reproduise l'intérêt payé au capitaliste. La difficulté en face de laquelle il se trouve est réelle et considérable, et le désir de la surmonter a fait commettre souvent de fausses opérations. Au fond, il n'y a de placement sûr et convenable, en ce cas, que l'escompte du bon papier de commerce.

Mais ce papier est rare à certaines époques, et n'en a pas qui veut. Quelquefois donc le banquier entre plus avant dans la voie des crédits à découvert et des prêts hypothécaires ; quelquefois même il se laisse tenter et joue à la Bourse. Là, les spéculations, toujours dangereuses, ne le sont jamais davantage que dans les temps d'excitation commerciale. Combien de banquiers de département y ont trouvé leur ruine ou s'y sont gravement compromis I Pouvait-il en être autrement? Les départements n'éprouvent les inconvénients de l'abondance des capitaux que par contrecoup, longtemps après Paris, et lorsque la période d'excitation du marché central touche à son terme, c'est-à-dire à la veille des désastres et des paniques. Celui qui vient, dans un tel moment, jouer sur un marché qu'il ne connaît pas, contre des gens qui suivent ce marché par profession, qui sont renseignés d'heure en heure, aurait un bonheur bien étonnant s'il réussissait dans ses opérations. Eût-il réussi une fois, qui pourrait l'avertir, à l'heure convenable, fa'il est temps de se retirer?

Tout banquier de commerce doit se faire une loi de ne point se commettre dans les spéculations de bourse; mais c'est à peu près la seule règle générale que l'on puisse poser en principe. Quant aux placements des excès d'encaisse, quant à la recherche des voies et moyens en temps de crise, chacun manœuvre suivant les occasions, les circonstances, et surtout suivant son caractère. « Quelque personnage que

l'homme entreprenne, dit Montaigne, il joue toujours le sien parmy. » Cette vérité a son application en banque aussi bien qu'ailleurs; il y a des banquiers qui étendent ou restreignent, d'après le besoin, leurs opérations sur leur propre clientèle, gagnant davantage un moment, au risque de perdre plus tard ; d'autres plus prudents ou moins hardis, préfèrent les gains uniformes. Les uns sont patients et étendent au loin leur prévoyance ; les autres vont au jour le jour et réussissent ou échouent en peu de temps, selon les occurrences.

§ 4. — Administration des comptes courants

L'art du banquier consiste surtout dans l'administration des comptes courants.

Tout banquier de commerce ouvre des comptes courants à des banquiers, à des capitalistes et à des marchands ou industriels. Il y a, pour l'administration de ces comptes courants, des lois communes et des règles particulières.

Il est de principe chez les banquiers de commerce qu'ils ne doivent point faire d'affaires depassage, en quelque sorte, avec des personnes sur la situation desquelles ils n'aient pas pris des informations et réfléchi, qui n'aient pas avec eux un compte courant en forme. Cette règle, qui a pour but d'éviter les surprises, n'admet guère d'exception.

On s'accorde à reconnaître que, dans tout compte courant, le banquier doit être couvert, c'est-à-dire ne verser aucune somme s'il n'en a reçu auparavant le montant en espèces ou l'équivalent en effets. On s'accorde aussi à n'admettre à l'escompte et, par suite, au compte courant, que les effets résultant d'opérations commerciales ayant, indépendamment de la garantie des signatures, une sorte de gage ou plutôt une représentation en marchandises ou créances régulières. C'est ce qu'on apelle du papier fait. Il naît du mouvement des marchandises vers la consommalion, et il y a tout lieu de penser que la valeur de ces marchandises sera exactement réalisée en espèces.

Les banquiers ont entre eux, de place à place, des

comptes courants dans lesquels ils ont l'habitude d'observer strictement la règle générale contre les crédits à découvert. Le compte s'ouvre presque toujours, après conventions arrêtées, par une remise en recouvrement ; celui qui l'a reçue couvre par une remise en papier à plus ou moins longue échéance, suivant l'état de ses affaires. S'il est dans une situation normale, il ne couvre guère qu'en valeurs brûlantes. Les tirages directs sont rares : le créditeur attend la couverture de son compte, et cesse de remettre dès qu'il veut ralentir les rapports.

De banquier à banquier, les crédits sont interdits par l'usage. Il y a cependant deux exceptions : dans les spéculations sur les arbitrages ou sur les fonds publics, qui se font presque toujours de compte à demi, il n'est pas rare de voir un banquier tirer sur l'autre à découvert ; à l'intérieur, lorsque le change est contraire à une localité, lorsque de grandes émissions d'espèces y sont nécessaires pour les achats à faire à la campagne, les banquiers de cette localité remettent quelquefois à Paris du papier à longue échéance, ce qui équivaut à un emprunt, lorsqu'on les couvre en papier brûlant.

Il y a des comptes qui apportent du crédit au banquier; d'autres lui en demandent d'autres, enfin, en apportent et en demandent, alternativement. Ce sont les premiers qui règlent, comme nous l'avons déjà dit, le reste de ses opérations; les derniers lui fournissent des affaires courantes et faciles ; les seconds sont l'objet de sa plus vigilante attention. Chaque banquier règle les conditions de ses comptes courants d'après les nécessités de la concurrence et les exigences des capitaux dont il dispose. Les mouvements «'effectuent par des remises réciproques d'espèces ou de valeurs soit à l'escompte, soit en recouvrement.

Le premier soin du banquier est de s'informer de la solvabilité et du caractère de celui auquel il se dispose à offrir ou à consentir un compte courant. Il examine ensuite et toujours si les effets présentés à l'escompte ou remis en recouvrement sont bons ou mauvais ; s'ils ne résultent ni d'un faux matériel, ni d'une fraude ; si celui qui les fournit

est digne de crédit ; si l'on doit raisonnablement présumer qu'il en remboursera le montant dans le cas où ces effets ne seraient pas payés. Le banquier regarde également si une échéance trop lointaine ne met pas ses effets hors des conditions ordinaires de ses opérations ; il suit avec attention les mouvements du compte en crédit et en débit ; il veille à ce que les couvertures soient remises exactement et dans les conditions arrêtées dans le principe ; à ce que les effets escomptés à encaisser ne dépassent pas le montant du crédit qu'il lui convient d'accorder. Lorsque, par exception, on lui demande l'ouverture temporaire d'un crédit à découvert il réfléchit, et prend un parti.

Afin de mieux apprécier les habitudes et les affaires de leurs clients, de manière à prévoir les besoins et éviter les fraudes, les banquiers, dans les grands centres de population, aiment à spécialiser leurs affaires. À Paris, à Londres, à New- York, tel banquier fera des affaires avec les marchands de métaux, tel autre avec les marchands de cotons, de spiritueux, de denrées coloniales, etc. Cette division du travail s'est effectuée tout naturellement et sans calcul, parce qu'elle était dans l'intérêt de tout le monde. Le banquier y trouve un moyen d'obtenir une connaissance plus intime des affaires de ses ayants compte et de pouvoir, en même temps, se garantir et mieux satisfaire à leurs besoins. Dans les départements, où tout le monde s® connaît, où le chiffre peu élevé des affaires exige qu'elles soient réunies, cette division par spécialités n'a pas lieu et n'est pas nécessaire.

Tant que le client et le banquier réussissent dans leurs opérations, tout est facile dans les relations ; mais, dès que les affaires du client commencent à décliner ou à s'embarrasser, ou dès qu'il veut, à tout prix, obtenir plus de crédit que le banquier n'en veut accorder, les difficultés commencent.

Un compte peut décliner de deux manières : par des retours subits et considérables ou par des remises lourdes et lentes. Les retours fréquents attestent, ou que les opérations de l'ayant compte sont faites légèrement et mal

liées, ou qu'il travaille avec des gens d'une foi douteuse : dans les deux cas, le compte réclame une attention vigilante de la part du banquier, qui ne peut plus se reposer sur la balance apparente. Quelques maisons de banque, dit-on, aiment les retours, parce qu'ils donnent lieu à une commission double ou triple et à des bénéfices de correspondance ; mais plus d'une fois, probablement, ces commissions et ces bénéfices ont été chèrement achetés.

La lenteur des remises, la présentation de papier à plus longue échéance, attestent généralement, ou la négligence, ou le déclin des affaires du négociant. Au commencement, par exemple, son compte était habituellement créditeur; puis, il se balance à peu près exactement, ensuite le négociant qui remettait du papier à dix, quinze, trente jours au plus, remet des effets à deux mois, à trois mois ou même à plus long terme ; enfin, il laisse son compte débiteur et augmente ses demandes. Lorsque ce mouvement de décadence est continu, lorsqu'il se prolonge longtemps, c'est un signe infaillible auquel le banquier ne peut être trompé . Mais il aurait tort de prendre l'alarme au premier changement ; des achats, des approvisionnements extraordinaires, des ventes qui se réalisent lentement, peuvent altérer l'aspect d'un compte, sans qu'on puisse en conclure que les affaires du négociant sont mauvaises. Si l'embarras n'est que temporaire, le compte ne tarde pas à se rétablir. Quelquefois aussi le compte présente un aspect inquiétant par l'effet de la négligence d'un négociant qui n'a pas les habitudes commerciales; en ce cas, un avertissement, répété au besoin, doit suffire pour ramener les remises à l'état normal.

Quand l'état des affaires du négociant se manifeste ainsi par des signes matériels et bien visibles, les difficultés sont médiocres. Le banquier n'a qu'à prendre parti sur une situation qu'il connaît, parce que son client est de bonne loi, à restreindre ou à fermer le compte. Le danger est bien autrement grand, lorsque le banquier a été abusé par du papier de complaisance et des tirages en l'air. Alors, en effet, l'aspect du compte courant ne fournit aucun moyen de

pressentir îa vérité ; le chiffre des affaires s'élève, les remises itont plus abondantes, et de temps en temps seulement à sue échéance un peu éloignée. Mais c'est ainsi que se ssodine le compte des maisons dans lesquelles l'activité du travail multiplie les affaires jusqu'à excéder quelque peu îa puissance du capital. Or, les maisons placées dans ces conditions sont justement celles qui donnent au banquier les plus beaux bénéfices: commissions multipliées, recouvrements faciles, comptes d'intérêts favorables; ce sontcelles auxquelles le banquier s'attache le plus et qu il traite avec ke plus de faveur. Quelle déception n'est pas la sienne, s'il apprend tout à coup que telle maison, dont le compte donnait de bons produits et était très régulièrement tenu, le laisse à découvert pour une somme considérable, bien supérieure au crédit accordé, lorsqu'il supposait les affaires de cette maison prospères ; s'il apprend que ce crédit a été obtenu par la remise en compte de papier de complaisance $& de lettres tirées en l'air !

Voici de quelle manière sont créés l'un et l'autre : Le papier de complaisance ne peut être fait que par la complicité de deux ou de plusieurs personnes, Jean, de Nantes, qui n'a fait avec Jacques, de Paris, aucune affaire commerciale, tire sur lui, soit pour i.000 fr., à un, deux ou trois mois; Jacques accepte la traite, et, afin de se payer de sa complaisance, tire sur Jean pour une somme égale, à peu près à îa même échéance que la traite de celui-ci, qui donne son acceptation. Jean et Jacques se procurent chacun, par ce moyen, un effet de i.000 fr., très régulier en la forme, et par l'escompte duquel ils obtiennent un crédit d'égale somme chacun chez son banquier. Viennent les échéances : m. l'emprunt avait été fait pour peu de temps, si les fonds obtenus avaient reçu un bon emploi, ils pourraient servir I l'acquit des traites, et les deux banquiers se trouveraient remboursés. Mais il est rare que les emprunts à découvert seient éteints aussi vite et avec tant d'exactitude, surtout lorsqu'ils ont été effectués par une manœuvre frauduleuse, abusant le préteur. Toutefois, le négociant qui sait s'ouvrir un crédit si facilement ne laisse pas protester ses

acceptations : il crée de nouvelles traites qui sont négociées de la même manière que les premières, et dont le produit sert à acquitter celles-ci. Puis, une fois sur cette pente, il ne s'arrête pas; il multiplie les effets sans cause commerciale, et en grossit son compte chez le banquier, dans l'esprit duquel ces effets représentent des affaires réelles, excellentes, parce qu'ils sont ponctuellement acquittés à l'échéance.

Si la chose se pratiquait exactement comme nous venons de la décrire, le banquier aurait quelque chance de découvrir la vérité. L'acceptation de Jean, de Nantes, pourrait lui être remise en recouvrement par un correspondant d© Paris, et il s'étonnerait avec raison de la réciprocité du tirage, de l'identité de somme et d'échéance. En effet, les négociants que leurs affaires régulières constituent alternativement débiteurs et créditeurs l'un de l'autre sont en petit nombre dans le commerce, et ceux-ci ont l'habitude de compenser leurs comptes et de ne tirer que pour le montant de la différence ou balance. Le banquier de Jean, en allant aux renseignements, arriverait bientôt à la connaissance de la vérité. Mais, s'il y a trois complices, si Jean tire sur Jacques, et si celui-ci, au lieu de se rembourser sur Jean, se rembourse par un tirage sur Pierre, de Bordeaux, et si celui-ci, à son tour, se couvre en tirant sur Jean, la réciprocité des tirages cesse d'être apparente, surtout si les relations de commerce établissent habituellement Jean créancier de Jacques, Jacques créancier de Pierre, et celui-ci créancier de Jean. Quant à l'identité des sommes et des échéances, elle se dissimule facilement par l'ouverture d'un compte courant d'acceptations de complaisance entre Jean, Jacques et Pierre.

Heureusement, un tel concours de circonstances est rare, parce qu'il suppose la complicité de trois maisons d'un crédit établi et faisant ensemble des affaires réelles. Or, les maisons dont le crédit est établi ont une responsabilité; d'ailleurs, la fabrication du papier de complaisance suppose une certaine confiance réciproque entre ceux qui s'y livrent, et cette confiance ne peut guère exister, parce

que chacun d'eux sait fort bien que ses complices ne sont pas plus que lui-même d'honnêtes gens.

Cependant on a vu, et à Paris même, pendant la période difficile qui s'est écoulée de 1866 à 187G, des Sociétés de commerçants gênés ayant des réunions périodiques et délibérant en forme, avec des présidents régulièrement nommés, dans le but de fabriquer du papier de complaisance, afin d'étendre le crédit des membres de l'association. Les illusions que cause la gêne commerciale peuvent seules expliquer de telles énormités, car il était bien manifeste que tous les membres d'une association pareille devaient en peu de temps être réduits à la faillite, après avoir plus ou moins abusé de la confiance des banquiers.

Il existe encore d'autres procédés plus simples et plus usités pour dissimuler la réciprocité du tirage, le feu croisé, cross firing, comme disent les Anglais. Le créateur du papier dissimule sa qualité et prend celle de premier ou de second endosseur par l'interposition de signatures sans valeur, qu'il achète au prix d'une rétribution fort légère. A Paris, ce commerce de signatures est très pratiqué dans les régions inférieures du crédit : il a ses courtiers, ses cafés, sa Bourse ; mais ce trafic et les signatures qui en font l'objet sont bien connus des banquiers, et ce ne sont pas eux qui s'y laissent prendre.

Le tirage en l'air est plus facile encore que la création du papier de complaisance, parce qu'il ne suppose l'assistance nécessaire d'aucun complice. La plupart des recouvrements de Paris sur les départements et d'un départe» ment à l'autre se font au moyen de traites ou mandats qui sont négociés sans acceptation. Le négociant de mauvaise foi peut donc tirer sur une personne qui ne lui doit rien, ou même qui n'existe pas, et passer la traite à son banquier m compte courant. Quelque temps avant l'échéance, il prend le montant de cette traite dans la caisse même du banquier, et le couvre par une nouvelle remise du même genre que la première ; les fonds sont envoyés au domicile indiqué, et la traite est payée fort exactement à l'échéance. 11 ne manque pas de négociants, honnêtes d'ailleurs, qui

190 TRAITE DES OPERATIONS DE BAiNQUE

consentent à prêter leur nom aux tirages en l'air, à payer avec les fonds envoyés la veille ou le jour de l'échéance par le tireur.

On peut, ce semble, facilement reconnaître le tirage es l'air en présentant la traite suspecte à l'acceptation; mais, dans l'état actuel des habitudes du commerce moyen et inférieur dans les départements, cette présentation est un acte fort grave, et qui n'amènerait pas toujours la découverte de la vérité. Si l'on excepte un petit nombre de maisons de gros, placées dans les grands centres ou engagées dans le commerce extérieur, la plupart des commerçants éprouvent une grande répugnance à accepter une traite, même lorsqu'elle est légitime et régulière. Le marchand au détail notamment, dont les rentrées sont incertaines et qui n'a pas de banquier, n'est jamais sûr de payer à l'échéance, et il veut se réserver la faculté de répondre au protêt, s'il ne peut payer, qu'il ne doit rien ou qu'il n'est pas d'accord sur le compte avec le tireur, Gela est triste à dire ; il est douloureux de constater ces usages peu civilisés du commerce inférieur; mais ils existent et ne peuvent disparaître que par la diffusion du crédit de banque, toujours fondé sur une exactitude rigoureuse dans l'exécution des engagements.

D'autres causes encore s'opposent à la présentation. Trop souvent le tireur a besoin d'un crédit immédiat, et il remet sa traite au banquier aussitôt que sa facture est établie, lorsque ia marchandise qui en fait l'objet est encore chez le commissionnaire de roulage, en route, en rivière ou en mer. Le tiré n'a reçu que la facture et serait disposé souvent à refuser l'acceptation ; en tout cas, il ne la donnerait qu'avec déplaisir, et en constatant, chose grave, que son vendeur éprouve un pressant besoin de crédit. Ainsi le tireur et le tiré, chacun pour des motifs particuliers, résistent à l'établissement d'habitudes régulières, et, dans le commerce de gros même, on a imaginé des lettres de change imparfaites sous le nom de « mandats non susceptibles d'acceptation ».

Enfin, les lettres tirées pour de petites sommes sont en

très grand nombre, et le banquier ne pourrait les présenter à l'acceptation sans exiger pour ce service un prix supérieur aux commissions de recouvrement elles-mêmes.

Ainsi, dans l'intérieur de la France, la non-présentation est la règle, et l'acceptation n'a lieu que par exception, même pour les lettres de change régulières. Les choses sont à ce point que le tireur considérerait la présentation de ses traites à l'acceptation comme un témoignage de défiance, comme une injure qui, dans l'état actuel des habi tudes, justifierait une rupture et nuirait, s'il n'y avait cause, à la réputation du banquier. En effet, la présentation diminuerait la considération du tireur dans l'esprit de ceux auxquels les traites seraient présentées.

Toutefois, comme la Banque de France et les établissements de crédit sérieux n'admettent que des effets réguliers et acceptables, les habitudes du commerce tendent sensiblement à se régulariser sous le rapport de l'acceptation. Bientôt, probablement, les petites traites seules en seront dispensées, et l'opinion, plus éclairée, reconnaîtra que la présentation doit être la règle, et la non-présentation l'exception. En attendant, les idées et les habitudes qui régnent encore sur cette matière imposent au banquier une extrême vigilance, car, bien que le papier en l'air soit heureusement rare en France, et que le commerce de ce pays manque plutôt d'exactitude que de probité, on a vu négocier quelquefois des quantités considérables de papier de cette espèce.

Il est impossible d'indiquer des signes certains et un ensemble de précautions qui garantissent le banquier contre le papier de complaisance et les traites en l'air. Il doit d'abord, sans doute, en prenant les informations qui précèdent l'ouverture du compte courant, étudier avec soin le chapitre des habitudes et la moralité du commerçant avec lequel il va se lier. Une fois le compte ouvert, conçoit-il quelques soupçons, il doit s'informer discrètement s'il est vrai que le tireur et le tiré aient entre eux des relations d'affaires, si l'importance de ces affaires correspond avec celle indiquée au compte courant, etc. On regarde aussi

avec défiance les traites du commerce de marchandises en nombres ronds, tels que 1.000, 2.000, 3.000 fr., parce qu'il est rare qu'une facture ou une balance de compte fournissent des nombre ronds.

Lorsque le papier de complaisance ou le tirage en l'air sont employés systématiquement, il existe cependant un signe général auquel on peut les soupçonner, sinon les reconnaître : Je mouvement du compte courant est ascendant. En effet, il faut du temps pour développer une émission de titres factices et pour la dissimuler dans un certain mouvement d'affaires réelles ; d'ailleurs, on le comprend, des emprunts contractés à des conditions pareilles, chargés, outre l'intérêt, de commissions de banque et de frais de transports effectifs d'espèces, sont presque toujours ruineux. Le commerçant qui y a recours n'emploie guère de tels moyens que pour dissimuler le mauvais état de ses affaires, espérant qu'il comblera l'abîme au moment même où il l'agrandit; ou bien il essaye, en désespéré, de prolonger le plus qu'il peut une aisance qui lui échappe. C'est pourquoi les crédits de ce genre impriment au compte courant un mouvement ascendant, et presque en tout semblable à celui d'une maison activement conduite et en pleine prospérité.

ïl y a cependant deux symptômes auxquels le banquier ne peut guère se tromper. Lorsque la comptabilité d'une maison indique d'une manière certaine la négligence ou le désordre ; lorsque les dépenses personnelles y deviennent considérables, et surtout déréglées; lorsque les habitudes de l'ayant compte se dérèglent aussi, il n'y a plus de doute, la maison marche à sa ruine. Ajoutons qu'il est extrêmement rare que les mauvaises affaires ne produisent pas sur l'entrepreneur de commerce ou d'industrie les effets moraux que nous venons d'indiquer ; et s'il est vrai que l'inconduite, quelque forme qu'elle ait, soit une cause de détresse commerciale, il est constant que la détresse commerciale n'est pas moins souvent la cause première de l'inconduite, de l'irrégularité des habitudes. Quelque soin que l'ayant compte mette à dissimuler ces symptômes, il a de la peine à y

parvenir sous les yeux d'un banquier vigilant et sensé.

Mais quelques soins, quelques précautions que prenne un banquier, quels que soient son esprit et sa vigilance, il est exposée, éprouver des pertes, et il doit, tout en faisant effort pour les éviter, s'y tenir préparé. Non seulement, en effet, les papiers de complaisance et les tirages en l'air sont pratiqués par des maisons de commerce, mais on a vu des banquiers eux-mêmes s'y livrer. Ainsi, vers l'année 1845, une maison de banque de premier ordre, établie sur une des principales places de France, succombait en même temps qu'une maison de Londres et une maison d'Amsterdam avec lesquelles elle avait échangé des acceptations de complaisance. Vers la même époque, une maison de banque de France avait affermé, par un intermédiaire, une forge et un haut-fourneau qui lui servaient moins à faire de la fonte et du fer qu'à fabriquer des lettres de change en l'air. Le maître de forges remettait des traites importantes sur divers marchands de fer des villes voisines; la maison de banque les passait en compte courant à ses correspondants et faisait les fonds à l'échéance. Tel marchand de fer qui n'avait aucune affaire avec la forge, ou qui avait peut-être pris une facture de 10 ou 15.000 fr., payait 2, 3 ou 400.000 fr. de traites par an, et cela pendant plusieurs années. Les usages n'admettant, de banquier à banquier, que des effets à courte échéance, il fallait renouveler souvent les traites, acheter à un prix exorbitant le crédit obtenu par ce moyen. Pas n'est besoin de dire que la maison de banque et la forge ont bientôt fait faillite en même temps.

Le papier de complaisance et le tirage en l'air sont ordinairement très difficiles à reconnaître, surtout à l'origine, et c'est à l'origine qu'il importerait de les saisir. En effet, au bout de quelque temps, il est quelquefois bien tard ; le banquier a fait des avances considérables ; s'il ferme brusquement le compte et exige un remboursement immédiat, il peut déterminer une faillite et perdre la plus grande partie ou même la totalité de ce qu'il a avancé ; s'il continue le crédit et le régularise, il peut fort bien avoir le sort du joueur qui, pour se racquitter, court de nouvelles chances

12e ÉDITION l3

et ajoute à ses pênes. S'il peut obtenir des garanties hypothécaires ou autres, il ne doit pas manquer de les exiger. Quelquefois, comme disent les Anglais, il « soigne » le compte, tolérant le découvert, réclamant des couvertures et essayant de rentrer peu à peu, à force d'instances, dans les fonds qu'il se trouve avoir avancés malgré lui. Mais ce procédé, qui peut être efficace avec un client négligent et de bonne foi, dont on a laissé aller le compte ou qui se trouve tout à coup débiteur par suite de retours imprévus, réussit rarement à la suite de la négociation de valeur» fictives. La découverte de telles négociations, dans un de ses comptes courants, est une des plus rudes épreuves auxquelles un banquier puisse être exposé. C'est dans ses occurences qu'il doit se servir de tout ce qu'il a de prudence, de discrétion, de fermeté. Quant à la conduite qu'il doit tenir, il n'y a point de règles ; tout ce qu'on peut dire, c'est qu'après avoir vérifié à fond la situation de son débiteur, il doit aviser et prendre parti au mieux de ses intérêts, sans hésitation, et sur-le-champ.

On admet fréquemment dans les comptes courants du papier qui, bien que sincère et sérieux, bien qu'il ait la forme extérieure du papier de banque, n'en remplit pas pourtant les conditions essentielles. Ce sont des effets à moyenne échéance, soit quatre-vingt-dix jours, souscrits en représentation d'une avance à découvert, et destinés, par une convention formelle, à être renouvelés deux, trois, quatre fois ou plus. En général, ce papier reste à la nourrice dans le portefeuille du banquier ou du capitaliste, et ne sert pas aux négociations courantes ; mais, lorsqu'il est négocié, le banquier qui le reçoit doit toujours, s'il le connaît, le surveiller avec défiance.

C'est par l'admission à l'escompte de papier ainsi créé que les banques par actions éludent les prescriptions de leurs statuts. Le prêt de 2.500.000 /., consenti en 1839 par la Banque de France à la Banque d'Angleterre, eut lieu sous la forme d'escompte de lettres de commerce tirées par la maison Baring sur diverses maisons de Paris. Il n'y avait certes, dans cette affaire, aucune intention de trom-

per qui que ce fût, puisque l'Europe entière était dans la confidence de l'opération ; seulement on voulait respecter la lettre des statuts de la Banque de France, au moment même où on les transgressait ouvertement. Quelques-unes des grandes maisons d'escompte qui existaient à Paris avant 1848 avaient éludé les prescriptions de leurs statuts par le «même procédé ; elles avaient dissimulé des prêts hypothécaires faits sur des mines, sur des carrières, sur des forges, sur des ateliers de construction, sous la forme d'escompte de papier de commerce, et ce sont justement ces opérations qui, en immobilisant les capitaux de ees maisons, ont causé leur ruine dans la grande crise de 1847-48.

Les opérations de ce genre, lorsqu'elles sont habituelles et durables, constituent une véritable commandite.

Les emprunts faits sous cette forme sont généralement dangereux pour le prêteur. Ils sont en même temps très onéreux pour l'emprunteur, à la charge duquel ils multiplient les commissions de banque, et qu'ils exposent à des surprises, si le prêteur, venant à manquer à son contrat, se refuse au renouvellement et exige avec rigueur le payement. Un banquier qui aura souci de son indépendance ou de sa sécurité n'acceptera ni ne donnera de crédit sous cette forme, hors les cas d'un besoin pressant et temporaire.

L'emploi de cette forme de crédit cause fréquemment de grandes déceptions. Lorsqu'on en connaît bien la nature, f usage et la facilité, on est peu disposé à accepter sans vérification et à la lettre les comptes rendus que publient périodiquement les banques par actions et les bilans dans lesquels le résumé des opérations est figuré en chiures seulement. Les escomptes, dit-on, se sont élevés à 300 millions; — c'est fort bien! — Il n'y a pas d'effets escomptés en souffrance ; — encore mieux ! — Les dividendes montent à 10, 12, 15 p. 0/0; — à merveille l Cet état de choses dure depuis plusieurs années ; — bravo ! Mais combien existe-t-il, au fond du portefeuille, d'effets à la nourrice, renouvelés de trimestre en trimestre, qui ont grossi le

chiffre des escomptes, celui des commissions, élevé tas dividendes, et qui, tout à coup, se trouveront sans valeur au moment du danger?... Voilà le point important, et c'est celui sur lequel les comptes rendus et bilans ne s'expliquent pas ; aussi n'est-il pas rare de voir les actionnaires marcher gaiement à leur ruine par un sentier semé de fleurs et de dividendes.

Le banquier qui opère pour son propre compte n'est pas toujours exempt de ces illusions. Il est si doux de constater un bénéfice, de voir sur ses livres un beau compte profits et pertes, une balance d'inventaire satisfaisante, et de répandre en même temps le crédit, le travail, l'aisance autour de soi !... Tous les sentiments les plus forts et les plus légitimes conspirent en quelque sorte pour pousser le banquier à l'immobilisation des capitaux et pour lui dissimuler à lui-même les dangers auxquels l'expose son imprudence. Il faut presque de l'héroïsme, et de plus un peu de bonheur, pour ne pas se laisser aller sur cette pente.

Aussi ne doit-on pas s'étonner de voir quelquefois sombrer tout à coup, et à l'improviste, des maisons qui, pendant longtemps, avaient présenté tous les signes d'une prospérité éclatante, et de voir plus souvent encore disparaître dans une liquidation honorable, mais difficile, les bénéfices inscrits sur les livres depuis plusieurs années. Solon, dit-on, répétait souvent qu'on ne peut savoir si un homme a été heureux qu'après sa mort ; on peut dire de même que la bonne gestion d'un banquier n'est bien constatée qu'après sa liquidation. C'est une vérité que ne doivent jamais perdre de vue ceux surtout qui veulent acquérir des suites d'affaires.

§ 5. — Deux questions pratiques

i° Un banquier doit-il mener de front avec ses opérations de banque un commerce ou une industrie? — On croit généralement que le commerce du banquier est exclusif de sa nature, et qu'il n'est pas possible d'y joindre utilement l'exercice d'un commerce ou d'une industrie. En effet, dans les entreprises de banque, comme dans toutes les autres,

il est fort avantageux de spécialiser le travail, de restreindre les opérations non seulement aux affaires de banque proprement dites, mais à une seule branche de ces affaires. Toutefois, on n'est pas toujours libre d'agir ainsi, et, d'ailleurs, il n'est pas rare, même dans les grands centres, de voir joindre utilement quelques opérations de banque à l'exercice du commerce auquel elles se rapportent. Non seulement les opérations de banque se combinent naturellement et sans difficulté avec la commission en marchandises et surtout avec la consignation, mais on peut les joindre avec avantage à un commerce de gros, par exemple, ou même à une industrie, lorsqu'elle n'occupe qu'une partie des capitaux de celui qui l'exerce.

Toutefois, il faut bien le remarquer, il n'est guère possible à une maison fondée dans ces conditions de prendre es dépôt les fonds d'autrui et d'emprunter à des comptes courants créditeurs une grande partie des capitaux dont elle dispose, parce qu'elle ne doit jamais, si elle est dirigée par un homme prudent et consciencieux, être obligée de forcer à un moment donné la réalisation de ses propres marchandises ou de celles sur lesquelles elle a fait les avances. C'est pourquoi les combinaisons de ce genre conviennent moins aux banquiers qu'à de riches capitalistes.

Dans les petites localités, le banquier est parfois amené à exercer le commerce de marchandises par d'autres motifs que dans les grands centres. Les opérations de banque proprement dites ne peuvent bien souvent suffire ni à l'emploi do son activité, ni à l'emploi des capitaux dont il dispose. Dans cette situation, il est tenté de se livrer à d'autres opérations, avec d'autant plus de raison que les dépôts faits chez lui sont presque toujours des dépôts de troisième classe, à très long terme. On ne peut pas dire d'une manière absolue que, dans cette situation, le banquier ait tort de se livrer à des opérations autres que celles de banque : il est même possible que ces autres opérations soient bonnes ; mais on court toujours de grands risques à s'employer à la fois à deux sortes d'affaires. Il n'appartient qu'aux hommes supérieurs de surmonter les difficultés qui naissent de cette situa-

tion ; encore n'y parviennent-ils guère que pour un temps, et à condition de posséder des capitaux propres assez importants; dans ce cas même, il arrive qu'un jour ou l'autre il faut qu'ils sacrifient les affaires de banque à celles de commerce et d'industrie, ou celles-ci aux affaires de banque. — On a vu bien souvent des maisons établies dans de petites localités périr pour s'être engagées légèrement et sans connaissances suffisantes dans des entreprises commerciales ou industrielles.

2° Le banquier doit-il commanditer des entreprises commerciales et industrielles ? — Au lieu d'entreprendre directement, le banquier peut commanditer un ou plusieurs entrepreneurs ; par ce moyen, il se dégage de la nécessité d'une intervention personnelle immédiate dans des opérations étrangères à sa profession, et il couvre sa responsabilité par celle d'un homme dont la personne, la fortune et l'honneur sont engagés en première ligne dans l'entreprise. La commandite a deux formes : ou elle est directe et résulte d'un acte positif qui établit les conditions du compte courant; ou eue est imparfaite et résulte seulement d'engagements pris pour une somme d'avances déterminée. Dans l'un et l'autre cas, l'acte stipule en faveur du banquier des avantages certains ou incertains, mais toujours supérieurs aux profits ordinaires de banque.

Nous avons déjà indiqué les inconvénients de la commandite déguisée sous forme de crédits à découvert ordinaires ou garantis par des inscriptions hypothécaires. La commandite directe présente les mêmes inconvénients : elle engage pour un temps indéterminé, mais toujours fort long, les capitaux qui y sont employés ; elle ne convient donc qu'aux banquiers dont les capitaux propres sont abondants et ne sont point requis par les besoins présents ou éventuels des opérations courantes. On peut dire, en général, que la commandite, sous toutes les formes, est pour le banquier une opération facile, mais très dangereuse, dans laquelle il ne doit entrer qu'avec une extrême précaution.

La spéculation est la maladie des banques de première

classe, et celles de troisième classe périssent habituellement par la commandite.

Si, après réflexion, il convient cependant au banquier de s'y livrer, il y a quelques principes généraux * qui peuvent le guider dans sa conduite. Pas n'est besoin de dire qu'il doit étudier avant tout le caractère personnel et les qualités de celui qu'il commandite, s'assurer de sa probité, de sa capacité commerciale ou industrielle, des garanties de toutes sortes qu'ilpeut offrir. Mais il doitaussi examiner avec soin quelle est la nature de l'entreprise et jusqu'à quel point on peut espérer que les capitaux qui y sont engagés pourront en être retirés sûrement au temps fixé. Il faut que le banquier considère avec la plus grande attention quelles sont les chances probables de gain, et si l'entrepreneur se trompe lui-même sur ce point ; il faut, enfin, que les profits de la commandite ne soient pas exagérés, qu'ils laissent un bénéfice honnête à l'entrepreneur. Sur ce dernier point la prudence est rare, car, d'une part, l'entrepreneur se fait souvent d'étranges illusions et consent à la légère à des conditions dont il se repent vivement dans la suite ; d'autre part, le banquier ne sait pas toujours modérer son désir de gagner. Cependant, placé dans une position plus indépendante que l'entrepreneur, il doit savoir que, si celui-ci est mécontent des conditions de la commandite, s'il se croit lésé, et surtout s'il voit que, malgré son travail, le désordre se met dans ses affaires, il perdra bien vite et à la fois sa liberté d'esprit, l'aptitude, la capacité qu'il pouvait apporter dans son entreprise, et même la probité. L'intérêt bien entendu du banquier, autant que la justice, exige que les conditions de la commandite soient modérées.

Il faut aussi considérer beaucoup, comme nous l'avons indiqué plus haut, quelle est la nature du commerce ou de l'industrie qui fait l'objet de la commandite. Le commerce vaut mieux que l'industrie, parce qu'il est plus facile de réaliser un fonds de marchandises qu'un mobilier industriel ; et, parmi les marchandises, celles dont la réalisation

1 L'exposé de ces principes et leur développement forment la matière de mon Traité des entreprises industrielles, commerciales et agricoles.

est la plus facile sont celles dont le commerce peut, avec le moins d'inconvénients, se prêter à la commandite d'un banquier.

Toutefois, il est remarquable que les marchandises qui ont le prix courant le mieux établi et dont la consommation est la plus assurée sont celles sur lesquelles la spéculation se porte le plus volontiers. Chacun sait avec quelle facilité la spéculation s'exerce sur les grains, sur les vins et esprits, sur les bestiaux, etc., même dans les plus petites localités. Il y a là un écueil que le banquier ne doit pas perdre de vue.

La commandite est aussi sollicitée bien souvent par les entrepreneurs de bâtiments et par les entrepreneurs de travaux publics. Les premiers spéculent presque habituellement sur les terrains ou emplacements et sur les maisons : ils sont prompts à s'engager, et se trouvent bien souvent chargés d'immeubles et d'obligations à remplir ; ils réunissent les inconvénients de l'entrepreneur hypothécaire et ceux du commerce de spéculation. Les 'entrepreneurs de travaux publics, au contraire, ont toujours des créances assurées, au moins en apparence, et il semble que la liquidation de leurs affaires soit merveilleusement facile à certaines périodes. Mais, lorsque l'on connaît les habitudes des communes, des départements, des sociétés et des établissements publics, lorsqu'on sait ce que sont les travaux sur devis supplémentaires, et jusqu'à quel point le montant des créances et les époques de payement dépendent de l'appréciation des ingénieurs et des architectes des départements et des grandes communes, on n'ignore pas qu'il faut procéder dans les commandites de cette espèce avec une extrême précaution. Dans chaque département et dans chaque grande commune, il n'y a ordinairement qu'un entrepreneur de travaux publics qui fasse fortune, et celui-là n'a pas besoin de commandite.

Plus on réfléchit aux conditions attachées à la commandite accordée par le banquier, plus on reconnaît qu'en thèse générale elle est dangereuse. Mais il en est une qui pourrait être fort utile et lucrative, à laquelle les banquiers de

département ne se livrent presque pas, c'est la commandite en forme pour le compte des capitalistes. En facilitant l'établissement d'entreprises dirigées par des hommes actifs et habiles, munis de capitaux suffisants, les banquiers se créeraient pour un avenir prochain des opérations de banque régulières et animeraient autour d'eux l'industrie, le commerce, l'agriculture au besoin, sans être gênés par les exigences de disponibilité des capitaux commanditaires.

La plupart des banquiers aiment mieux, il est vrai, placer directement les capitaux déposés chez eux, sous leur responsabilité, que de les voir s'engager, même après commission payée, pour un temps indéterminé. D'autre part, les capitalistes ne sont habitués ni à la commandite, ni aux titres d'entreprises rapprochées d'eux; pour propager ce mode de placement dans chaque localité, il y aurait des efforts à faire et, en quelque sorte, une éducation à former. Mais je crois que les banquiers de départements auraient un intérêt très grand à entrer dans cette voie, à prêter leur ministère et leur expérience à la formation de commandites viables.

En effet, le profit qu'ils retirent d'un dépôt prêté par eux à long terme n'excède guère 1 1/2 p. 0/0; il est souvent inférieur, et ne peut s'élever plus haut que par des combinaisons exorbitantes et dangereuses. En admettant que la commission pour le placement d'actions en commandite ne donnât que 1 p. 0/0 tout compte fait, ce qui est modéré, il semble au premier abord que le banquier gagnerait moins, parce que cette commission ne serait payée qu'une fois, et que la différence d'intérêt, plus élevée d'un tiers, est annuelle. Gela est vrai, mais des entreprises qui auraient devant elles un long avenir et des capitaux bien suffisants prospéreraient mieux que des entreprises gênées par la brièveté des crédits et la perspective incessante de réalisations forcées ; ces entreprises bien constituées donneraient plus d'affaires de banque, partant des bénéfices plus liquides. Il est rare, en effet, qu'une maison d'industrie ou de commerce n'ait pas en recouvrement et autres opérations de banque une somme d'affaires double ou triple de son

capital. En outre, la responsabilité du banquier serait bien moins engagée ; il serait délivré des tribulations incessantes qui naissent des crédits hypothécaires et des fantaisies des capitalistes. Les capitaux qui se placeraient ainsi seraient plus abondants que ceux qui vont, avec les habitudes actuelles, se placer chez le banquier; il n'y a pas d'exagération à dire qu'ils s'élèveraient au double ; enfin, ils ne quitteraient pas les provinces pour venir se placer à Paris, où ils sont perdus à jamais pour le banquier de département, et quelquefois aussi pour le capitaliste lui-même !. Si ce mode de placement avait été adopté depuis 1850 ; si des banquiers intelligents et bons juges de la valeur des entreprises avaient encouragé les entrepreneurs probes et capables en facilitant la commandite, l'industrie, l'agriculture et le commerce des départements ne seraient pas restés dans l'état de langueur et de somnolence que l'on remarque sur une grande partie du territoire ; des capitaux et des hommes qui sont restés inactifs auraient produit ; les populations se seraient initiées à la vie industrielle; elles auraient acquis cette instruction pratique, cette connaissance des affaires qui leur manquent si souvent, et, à coup sûr, elles auraient payé une somme de commissions de banque infiniment supérieure à celle qui a été perçue par les banquiers sous différentes formes.

Il est vrai que la Société en commandite est peu populaire en France ; que l'abus est facile, et qu'on l'a vu se produire avec beaucoup d'éclat à Paris, en 1836. Il est vrai encore que les capitalistes sont souvent peu éclairés; qu'en dehors des placements qui leur sont habituels, ils ne s'engagent guère que lorsqu'ils sont emportés, en quelque sorte, par un tourbillon, comme à la Bourse, etc. Tout cela est vrai, et l'on peut en conclure que les placements en commandite seraient difficiles à l'origine dans les départements ; mais ils ne sont nullement impossibles, et les ban-

1 Bepai3 que ces lignes ont été écrites, la plupart des capitaux qui se déposaient chez les les banquiers des départements, et qu'ils auraient p«* faire placer par les capitalistes dans les entreprises locales, se placent pour une part importante dans les sociétés de crédit.

quiers, comme le pays en général, auraient intérêt à ce qu'ils fussent tentés.

§ 6. — Conclusion

Nous avons essayé d'énumérer les faits et les préceptes généraux qui ressortent de la pratique ordinaire des banques de commerce ; essayons de les résumer en peu de mots.

Le banquier dispose rarement des dépôts ; il dispose, au contraire, des placements; il doit donc régler sur le caractère et l'importance des dépôts la nature de ses placements, en tenant compte de la force de son capital, du temps, du lieu, des habitudes, du milieu commercial dans lequel il est placé. Il doit prévoir des oscillations dans les rentrées et sorties de capitaux et en étudier les causes, afin de pouvoir à l'avance se mettre en mesure de pourvoir aux embarras que ces oscillations peuvent lui susciter. Le moyen le meilleur pour y réussir est l'organisation d'une réserve productive d'intérêts, sûre, et réalisable en dehors de la clientèle proprement dite.

Quant aux placements, ils doivent être sûrs et d'une réalisation facile. Chacun est naturellement en garde contre ceux qui seraient hasardés; mais on répugne moins aux placements d'une réalisation lente ou difficile, et c'est contre ceux-ci que le banquier doit toujours se tenir en garde. Quelle que soit sa prudence, il est souvent forcé d'y recourir, soit pour assurer la liquidation d'un découvert imprévu, soit pour subvenir aux exigences des temps de crise, et venir, lorsqu'il le peut, au secours de ceux de ses clients qui éprouvent un embarras fortuit et momentané.

Il faut donc être sévère dans les temps prospères, et libéral dans les temps difficiles, parce que les crises, en éprouvant les maisons de commerce, font connaître leur vraie situation, qui se dissimule aisément lorsque les affaires sont faciles. C'est dans les moments d'excitation commerciale qu'on peut le mieux se débarrasser des comptes douteux et en faire la liquidation ; il importe de ne pas

laisser passer les occasions favorables aux liquidations de ce genre et de savoir regarder en face les chances de perte qui peuvent en résulter : si l'on craint ces chances dans les temps prospères, que serait-ce au moment d'une crise, lorsque toutes les réalisations sont à la fois plus difficiles et moins productives?

En tout cas, et quoi qu'il fasse, le banquier est toujours, jusqu'à un certain point, solidaire de ceux dans les mains desquels il a placé des capitaux. îl doit donc se tenir exactement renseigné sur leurs affaires, s'y intéresser, et apprendre à tenir compte des qualités morales et intellectuelles qui donnent de la sécurité et de l'aisance aux relations commerciales. La science des principes sert à indiquer le danger qu'il importe de connaître ; chacun ensuite s'en tient plus ou moins éloigné, selon ses inclinations particulières. Chacun apporte, dans l'exercice de la banque, aussi bien que dans les autres affaires, son caractère propre : l'un est prudent jusqu'à la timidité, l'autre hardi jusqu'à l'imprudence; le premier ne veut que des affaires sûres, le second recherche, même au prix de quelques risques, des affaires abondantes; celui-ci tient à réaliser de gros bénéfices et tâche de couvrir les pertes par un redoublement d'activité, celui-là se contente d'un bénéfice médiocre pour être exempt d'inquiétudes; et les événements sourient tantôt à l'une, tantôt à l'autre conduite, sans qu'il soit possible de formuler des préceptes d'une application certaine et constante. On peut exposer les principes, indiquer les lois ordinaires du mouvement des affaires, mais ce qui est d'application, l'art proprement dit, ressemble aux autres arts et ne s'enseigne point

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