CHAPITRE VIII
Outre les banques de toutes sortes que nous avons énuïnérées jusqu'ici, et qui existent à des conditions diverses et plus ou moins nombreuses dans presque toutes les' localités des pays civilisés, il y en a d'autres qui n'ont pu se fonder jusqu'à ce jour que dans les grands centres d'affaires et de spéculation, particulièrement à Paris et à Londres : ce sont les banques spéciales de placement. Leurs fonctions consistent à recevoir en dépôt, d'une part, des fonds destinés à être placés en rentes ou effets publics, en valeurs industrielles, et. d'autre part, des inscriptions de rente, actions et autres titres destinés à être vendus.
Le banquier qui se livre aux opérations de cette sorte est strictement commissionnaire. 11 achète ou vend pour le compte d'autrui, moyennant une commission convenue, et n"a point, d'ailleurs, à remplir d'autre engagement que celui de rendre compte des fonds ou des titres qui lui ont été confiés. Les capitalistes s'adressent à lui parce qu'ils savent que, plus habitué qu'eux aux achats et aux ventes de titres et à l'appréciation des valeurs qui se cotent à la Bourse, il saura mieux qu'eux choisir celles de ces valeurs qu'il convient d'acheter ou de vendre, ou, s'ils ont fait leur choix, exécuter mieux qu'eux les ordres d'achat ou de vente.
En se bornant à leurs fonctions régulières, ces banques peuvent réaliser de beaux bénéfices, Grâce à la concentration artificielle des affaires de placement sur quelques grands marchés, les titres divers et si nombreux qui s'y négocient ne sont guère connus des capitalistes, et ceuxci se trouvent en grand nombre sur ces marchés, où l'on est parvenu à faire affluer presque tous les capitaux disponibles d'un grand pays. Les banques de placement et de spéculation n'ont besoin, pour bénéficier, ni d'une clientèle très nombreuse, ni de relations très étendues :
elles ont peu de détails à. surveiller, et tous leurs comptes se bornent, en général, à des comptes d'espèces. Quant au capital propre, elles pourraient, à la grande rigueur, s'en passer, et elles ne l'emploient, en effet, qua faciliter au besoin quelques opérations par des prêts sur dépôts de titres, reports ou déports ou autrement. Ces banques commencent dans les rangs des coulissiers qui vendent et achètent les titres en concurrence avec les agents de change, et s'élèvent par degrés jusqu'au sommet de la hiérarchie financière.
Dans les degrés inférieurs, les banques de placement négocient fréquemment les titres en dehors de là Bourse et sans le ministère des agents de change. Lorsque le banquier qui fait ces opérations voit venir simultanément dans ses bureaux l'offre et la demande, il n'a pas besoin d'aller trouver deux agents de change pour conclure le marché : il n'en a pas besoin non plus lorsqu'il sait où trouver le vendeur d'un titre qui est demandé ou l'acheteur d'un titre qu'il est chargé de vendre. Lorsqu'il s'agit de titres au porteur, l'affaire se consomme sans difficulté ; lorsqu'il s'agit de titres transférables, il suffit que le vendeur et l'acheteur interviennent au transfert. Le privilège de l'agent de change n'est garanti que pour le cas spécial des inscriptions de rentes nominatives. Il en résulte que le banquier de placement peut très souvent se contenter d'un simple courtage, et s'en contente en effet.
Il n'est guère d'homme qui obtienne plus de confiance que le banquier de placement en obtient de sa clientèle. Comme l'agent de change, il reçoit habituellement des dépôts de fonds ou de titres, qui sont bien souvent au porteur, pour des sommes considérables, avec un mandat quelquefois très étendu. Ainsi, on lui donne fréquemment des ordres d'acheter ou de vendre au mieux, sans limite de temps ni de prix, mandat d'acheter ou de vendre dans des limites de prix et de temps assez larges. Combien ne lui serait-il pas facile de garder pour son compte les meilleures opérations, et de laisser au compte
3u client, celles qui seraient moins bonnes, ou de placer des titres d'une valeur douteuse ! De toutes les branches du commerce de banque, il n'en est aucune qui expose la probité de celui qui s'y livre à de plus fortes épreuves. En effet, tandis que le banquier du commerce répond de toutes ses opérations, le banquier de placement ne répond du résultat intrinsèque d'aucune des siennes ; tant qu'il rend compte des fonds, des titres déposés chez lui et de l'exécution des ordres qui lui ont été donnés, il n'est et ne peut être responsable que de l'opinion. Il est vrai d'ajouter que, sans le secours de l'opinion, il lui serait impossible d'établir et de conserver une clientèle.
Les banques de placement les plus humbles sont très utiles pour la négociation des li très industriels qui représentent un petit capital, quelques centaines de mille francs, par exemple. Ces titres, dédaignés par le parquet et les grands spéculateurs, ne sont pas moins quelquefois des placements sérieux et recommanda blés. Leur concentration sur un seul marché, où ils ne peuvent pas toujours être suffisamment connus et appréciés, donne lieu sans doute à beaucoup d'abus , mais, tant que le privilège de la Banque de France empêchera l'établissement de puissantes et habiles banques locales , tant que, par choix ou par nécessité, les banquiers des provinces ne chercheront pas à négocier ces titres, on devra s'estimer heureux de trouver dans la capitale des agents spéciaux qui s'occupent de leur négociation.
Il existe des banques de placement dont le capital propre est médiocre et presque nul , il y en a dont le capital est de moyenne importance ; enfin, on en compte un certain nombre dont le capital est considérable et très supérieur à celui des banques du commerce. Ces grandes maisons, désignées ordinairement sous le nom collectif de haute banque, jouent dans les affaires de placement et de spéculation un rôle qu'il importe de décrire avec soin. Elles sont en possession d'entreprendre à forfait et pour leur compte les soumissions d'emprunt, les fondations de Compagnies industrielles, et généralement toutes les
affaires qui exigent la concentration de grands capitaux. Leurs fonctions consistent, comme nous l'avons déjà dit, à acheter les titres en gros et à les revendre au détail en bénéficiant sur la différence.
Essayons dû rechercher les conditions nécessaires pour que Temission d'un titre donne des bénéfices assurés à la maison qui se charge de cette opération :
1° Il faut que cette maison jouisse d'un grand crédit sur la place , qu'on la juge en état de garder la plus grande partie de l'opération à son compte, sans être embarrassée pour faire face aux engagements qui en résultent. Si le crédit de cette maison est appuyé sur l'issue heureuse de plusieurs affaires antérieures, il est encore plus certain ■ ces antécédents valent mieux même que la possession reconnue d'un grand capital.
2° Il est bon que, dans ses opérations antérieures, la maison ne se soil chargée que de l'émission de titres qui eussent une valeur intrinsèque. Bien que, une fois le titre négocié, le banquier qui l'a émis soit dégagé de toute responsabilité, la ruine des actionnaires ou des souscripteurs des opérations antérieures ferait peser sur lui une responsabilité morale très légitime. Mais l'opinion, il faut le reconnaître, n'est pas fort exigeante sur ce point. Dans une affaire industrielle, par exemple, tant que le produit s'élève à -H et même à 3 p. 0/0 du capital nominal, on se tient pour satisfait, et l'on se résigne au fait accompli, lors même qu'on aurait acheté le titre à un prix double ou triple de ce capital. L'attention que quelques grandes maisons ont apportée à assurer à leurs titres une valeur intrinsèque a été une cause très légitime de l'étendue et de la solidité de leur crédit, de leur puissance financière ;
3° Enfin, et cette condition que nous énonçons au troisième rang aurait peut-être dû venir la première, il faut qu'il y ait eu sur le marché, ou à proximité du marché, une somme de capitaux disponibles suffisante pour couvrir les titres et solder les bénéfices. C'est un fait dont on ne peut constater et reconnaître l'existence que par con-
jecture et en tâtonnant, et un revirement d'opinion, unepanique peuvent, on le sait, à chaque instant et tout d'un coup, bouleverser le marché des capitaux disponibles.
Ces trois conditions remplies largement, il suffirait peut-être d'annoncer l'émission des titres à un prix convenable pour que les capitalistes vinssent les demander. Mais l'opération ne donnerait que des bénéfices moyens : elle durerait longtemps peut-être, et pourrait être critiquée de manière à faire hésiter l'opinion, ce qui laisserait le banquier exposé aux éventualités. On emploie donc fréquemment, pour éviter ces dangers et. accélérer les négociations, des moyens que nous allons tenter de décrire.
Le marché où se vendent les inscriptions de rente, actions et autres titres semblables, ne ressemble guère aux marchés libres sur lesquels se vendent les marchandises. Le marché des titres est limité et réglementé : tous les efforts de la concurrence y sont concentrés dans l'espace étroit du parquet, dans un temps très court, et toutes les opérations qui s'y font, ayant lieu par l'intermédiaire des agents de change, sont en quelque sorte anonymes. En cet étal de choses, il suffit d'y créer un mouvement réel ou même apparent d'affaires pour y faire le cours d'un titre. Une supposition fera comprendre comment, par l'emploi de grands capitaux, on peut y parvenir avec profit :
La maison X... fonde une Société anonyme pour l'établissement et l'exploitation d'un chemin de fer, au capital de 50 millions représentés par 100.000 actions de 500 fr. payables de suite. La maison étant accréditée, les demandes de titres au pair affluent chez elle de tous les côtés. Supposons qu'elle en distribue pour 3 millions. Sur cette somme, 1 million est remis à des personnes dont l'approbation et la parole sont utiles au succès de l'affaire, mais qui n'ont pas assez de capitaux pour garder leurs actions, même peu de temps; 1 million à des personnes placées dans les mêmes conditions, mais assez
riches pour conserver leurs titres, et 1 million à des spéculateurs de bourse. Chacune de ces personnes, à quelque catégorie qu'elle appartienne, attend, prévoit et surtout prédit de la manière la plus bruyante une hausse sur les actions : loulc la puissance de son intérêt l'y porte. Le marché s'ouvre dans ces conditions, de manière à tenter les capitalistes, llésitent-iis à accourir, et le million des actionnaires de la première catégorie vient-i! s'offrir sur le marché, la maison X... l'achète sans hésiter à 10, 20, 30 p. 0/0 ou plus de prime. Les vendeurs sont enchantés d'avoir réalisé un bénéfice et le disent bien haut, sauf à regretter quelques jours plus tard de n'avoir pas attendu pour vendre à un cours plus élevé. Soit qu'ils aient vendu, soit qu'ils aient conservé leurs actions, leurs paroles sont utiles au crédit de l'affaire et attirent des capitaux. Les capitalistes hésitent-ils encore à acheter une valeur nouvelle, il existe un moyen ordinairement infaillible de les y amener : c'est de faire passer devant eux un grand mouvement d'affaires. Si le capitaliste voit vendre successivement dans une bourse vingt mille actions de la maison X..., plus ou moins, à un prix qui oscille quelquefois, mais qui s'élève en somme, pendant huit, dix, quinze jours ou plus, pourrat-il ne pas être tenté d'acheter ? Un titre de 500 fr. qui se vend couramment aujourd'hui 600 fr. ne vaudra-t-il pas 650 fr. demain, 700 fr. après-demain? Qui sait? En tout cas, il vaut bien certainemeut 600 fr., puisqu'il se vend à ce prix, que la demande est égale ou un peu supérieure à l'offre, que des bénéfices considérables ont été déjà réalisés par des personnes qui ont acheté, revendu et touché les différences.
Or, que s'est-il passé? La maison X... a acheté et vendu en même temps ; elle a créé ce tourbillon d'affaires dans lequel le capitaliste s'est laissé engager. Qui le sait ? Personne. Certes les habiles s'en doutent, et peu leur importe ; mais eux-mêmes n'en sont pas certains, car, lorsque les agents de change sont allés chaque matin prendre les ordres de la maison X..., elle a donné à un
ou deux d'entre eux l'ordre de vendre, et à quarante ou cinquante l'ordre d'acheter \ C'est ainsi que se passent les choses. A mesure que les capitalistes prennent ses valeurs, la maison X... augmente ses ordres de vente ou diminue ses ordres d'achat, suivant le cours, non pas de jour en jour, mais de quart d'heure en quart d'heure, jusqu'à ce que tous ses titres ou la plus grande partie de ses titres soient écoulés.
Faisons le compte de l'opération, en supposant que la prime ait été de 10 p. 0/0 ou de 50 fr. pendant les dix premières bourses, et qu'elle se soit élevée ensuite en moyenne à 30 p. 0/0 ou 150 fr. jusqu'à la fin de l'opération. La maison X... aura réalisé une prime de 150 fr. sur 94.000 actions.
Soit 14.100. 000 fr.
Pour obtenir ce résultai, elle aura
dépensé, savoir :
lo Prime de 40 p. 0/0 payée sur 1.000.000 aux \
souscripteurs nécessiteux. . . 100.000 fr. !
2° Courtages d'achat et de vente sur I
une somme égale à huit l'ois le ca- . „,.„ ,..n .
< i i r ■ ■ !,c~nr > * .800.000 fr.
pilai des actionsemisesâonOfr.,
soitâp 0/0sur6i.100.000fr. 1222 000 \
5° Frais d'administration, publicité, j
perte d'intérêts, etc. .... 478.000 /
Bénéfice net. . . . 12 300 000 fr.
Il n'y a évidemment rien de certain m de fixe dans ces chiffres : nous les écrivons seulement comme exemple et pour rendre plus intelligibles la marche et les résultats de l'opération, qui resterait fort belle, lors même qu'on décuplerait les premiers sacrifices d'actions cédées au pair, et que la prime moyenne de réalisation serait un peu moins élevée. Nous croyons, toutefois, que les béné-
1 Chaque agent de change ignore quels sont les ordres donnés à ses confrères et surtout par qui ces ordres ont été donnés. La loi, les règlements, l'usage, et plus encore son propre intérêt, lui commandent la discrétion.
12e ÉDITION 2t
fices indiqués ci-dessus ne sont pas sans exemple. Seulement, pour s'assurer le concours ou la neutralité des concurrents, il faut que la maison X... leur cède une pari de ses profits, en les admettant, comme on dit, dans son syndicat, car il leur suffirait d'acheter et de revendre en sens inverse de cette maison pour écraser les cours et faire échouer l'opération. Mais ce sacrifice est médiocre, et on peut le considérer comme nul, lorsque chacun fait à son tour des affaires semblables.
Si les gains sont proportionnellement un peu moindres dans les émissions des titres de bons emprunts publics, ces émissions sont, par compensation, plus faciles et plus promptes.'
On comprend, sans qu'il soit nécessaire de revenir sur ce point, combien le mouvement des marchés à terme, qui tend à élever le cours et que l'on peut toujours facilement ramener à la hausse au moyen des escomptes, favorise les émissions de titres.
Dans la supposition que nous venons de faire, nous avons pris pour exemple une affaire très régulière, établie dans des conditions normales en quelque sorte. Mais, en temps de spéculation, lorsqu'un mouvementde hausse a duré pendant quelques mois sur toutes les valeurs ; lorsque des fortunes apparentes et éclatantes se sont élevées dans ce mouvement, les capitaux affluent de tous les côtés et de loin au marché des titres. Alors les émissions sont faciles, lucratives, et l'on emploie, pour les rendre et les maintenir telles, des moyens encore plus énergiques. Pour indiquer comment les choses se passent, sans nommer nos contemporains, nous prendrons nos exemples dans l'histoire de Law, qui a importé en France les marchés à prime et la plupart des procédés employés depuis son époque sur le marché des titres.
Law employait, pour élever le cours des titres qu'il émettait, quelques moyens très efficaces :
t* Il ne demandait au souscripteur de ses actions que le versement d'une partie médiocre du capital : ainsi, pour obtenir un titre d'action de la Compagnie des Indes
fondée en 1718, il n'était besoin de verser que 10 p. 0/0 ou 50 livres *, pour obtenir une action de 5 000 livres de la troisième émission de la même Compagnie, il n'était besoin de verser effectivement que 500 livres. En effet, les fonds absorbés par les versements effectifs sont retirés du marché pour entrer dans l'entreprise à l'exécution de laquelle ils sont destinés, tandis que. s'ils restent sur le marché, ils servent à fournir une matière aux primes et alimentent la hausse. D'ailleurs, moins il faut verser de fonds pour obtenir un titre, plus le nombre des acquéreurs est grand, et plus le courtage des agents de change est élevé ; plus ils sont intéressés, par cous quent, à ce que les affaires soient abondantes sur ee titre.
Il est vrai qu'en laissant sur le marché les fonds qui, si Ton exigeait que le capital nominal fût versé de suite, pourraient être appelés dans une affaire, on nuit au succès de l'entreprise à laquelle les actions sont destinées. Mais il ne faut pas perdre de vue qu'il ne s'agit ici ni de l'intérêt des entreprises, ni de leur valeur intrinsèque, mais de spéculations faites sur la négociation des titres. On dit d'ailleurs et non sans raison que l'activité du jeu attire sur le marché des titres des capitaux qui, s'ils n'avaient eu cet appât, n'y seraient jamais venus.
2° Une fois le jeu établi et l'ardeur des capitalistes provoquée. Law liait une opération nouvelle à une opération antérieure, de manière à élever la valeur des titres de celle-ci . Ainsi, pour obtenir au prix d'émission une action de la Compagnie des Indes, seconde série, il fallait être propriétaire de quatre actions de la première série. Pour obtenir au pair une action de la troisième série, il fallait justifier de la possession de cinq actions des créations antérieures; c'est pourquoi les contemporains appelèrent les actions de la seconde et de la troisième série les filles et tes petites-filles. En délivrant au pair, à cette condition, un titre qui se vendait bien au-dessus du pair, Law faisait rechercher avec une ardeur nouvelle d'anciens titres dont l'émission n'était pas terminée ou qui avaient été
rachetés dans un moment de baisse. En soutenant, comme on dit, la valeur d'un seul titre, il élevait la valeur de deux ou trois autres types dont il était détenteur.
3° Enfin, Law avait l'art d'introduire fréquemment, de semaine en semaine en quelque sorte, de nouveaux éléments et de nouvelles péripéties dans ses opérations. Ainsi, pour ne parler que des plus importantes, il fondait d'abord une Banque générale, puis une Compagnie d'Occident, laquelle se transformait bientôt en Compagnie des Indes. La Banque générale devenait banque royale: la Compagnie d'Occident était propriétaire delà Louisiane et de tout le commerce avec l'Amérique du Nord ; la Compagnie d^s Indes y joignit le monopole du commerce de l'Afrique et de l'Asie méridionale ; elle acquérait un jour le monopole de la vente des tabacs, un autre jour une partie de la ferme des revenus publics, puis la ferme tout entière, puis la fabrication des monnaies, etc., etc. Mais cette manière d'opérer a plutôt pour but la spéculation que l'émission des titres proprement dite.
En effet, la spéculation est facile en haute banque. La maison X..., par exemple, ayant un capital propre de 50 millions place en valeurs diverses, a réalisé en hausse 25 millions qui sont placés, soit à son compte courant à la Banque de France, soit en bons effets de commerce, soit en bons du Trésor à courte échéance. Elle jette les yeux sur un titre abandonné par la spéculation, ou qui appartient à une Compagnie dont M. X... est directeur ou administrateur. En ce dernier cas. M. X... sait, à n'en pas douter, que la Compagnie à l'administration de laquelle il participe, va faire une opération qui élèvera la valeur de ses propres titres ou ceux de toute autre Compagnie qui fait des affaires avec elle. 11 achète lentement et à petit bruit, en baisse, ces titres sur lesquels l'attention des capitalistes ne s'est pas portée, puis, lorsqu'il a fait son placement, le bruit prévu se répand : alors M. X... opère à la hausse, et la pousse jusqu'au moment où il peut revendre avec bénéfice ce qu'il vient
d'acheter. Ces opérations, menées avec une prudence même médiocre sur des titres qui ont une valeur intrinsèque, ne peuvent manquer de produire un bénéfice considérable, d'autant qu'il n'est pas même nécessaire pour I s faire de tenir à l'état de numéraire une somme bien forte. Ne peut-on pas emprunter couramment dans les 1 iniques, sur dépôt de rentes ou d'actions de chemins de fer? Ne peut-on pas se procurer par ce moyen des capitaux dont on se sert sans perdre un seul jour d'intérêt ?
En outre, par la combinaison des conditions auquelles s traitent les marchés à terme, une maison puissante qui a des capitaux et des titres, peut poussera la hausse au moyen des escomptes dans les premiers jours du mois, vendre des titres en liquidation, forcer livraison, si elle a vendu ferme, et reporter elle-même les titres qu'elle livre, ou garder la prime, si elle a vendu par marché libre.
Il n'est pas nécessaire, ni même utile en haute banque, de faire des frais d'invention. Celui qui dirige des affaires de cet ordre n'a besoin de se préoccuper que d'unechose, de l'état du marché et de la masse des capitaux disponibles qui peuvent s'y trouver ou y être amenés. Une fois le courant établi, on ne doit pas craindre que les capitaux se rebutent, surtout lorsque le mouvement s'est étendu et a gagné les provinces. On a vu une maison qui voulait émettre une certaine masse de titres vendre au commencement de la bourse, à l'heure où les agents de change exécutent les ordres que les départements leur 'ont envoyés. Peu à peu les actions émises, pour lesquelles les capitalistes de Paris n'avaient pas un grand empressement, venaient à baisser de 15, 20, 30, 40 fr., et vers trois heures, il ne se faisait plus d'affaires sur cette valeur. A trois heures moins un quart, la demande reprenait tout à coup, pour de fortes sommes, et les prix se relevaient aussitôt, de manière à montrer aux départements, par la cote officielle, un cours de clôture de 5 ou 10 fr. plus élevé que le cours d'ouverture, afin de provoquer de nouveaux ordres. La maison qui avait fait vendre au commencement de la bourse avait fait racheter à la
fin. Par ce moyen très simple répété souvent, cette maison a pu placer ses valeurs d'une manière fort avantageuse.
Un banquier parfaitement accrédité sur le marché produit une baisse par un moyen encore plus simple il vient, selon son usage, à la Bourse : quelqu'un s'approche et lui demande assez haut pour être entendu • —MX.. est-il preneur de tel titre?— Le banquier répond tout haut par un non ! bien accentué : aussitôt le titre baisse de 1 fr. 50. Il n'y a personne de plus impressionnable parfois, et parfois aussi personne de plus difficile .i émouvoir que le public de la Bourse. 11 faut du tact, de l'art et une grande connaissance du terrain, même à au capitaliste puissant, pour n'y pas commettre de tausses manœuvres.
Toutes les combinaisons ordinaires deviennent impossibles dès que l'on peut craindre de les voir déranger par des événements politiques ; mais c'est justement alors que les manœuvres fondées sur des nouvelles vraies ou fausses deviennent faciles. Toutes les combinaisons peuvent aussi rencontrer un obstacle dans l'épuisement des capitaux disponibles d'un pays ou dans une panique violente.
L'influence des opérations qui se font sur le marché des titres est immense « Les jeux débourse, disait J -B. Say. ont l'attrait de toutes les loteries l'attrait que présente au joueur un gain rapide. On voit autour de soi des gens qui dépensent beaucoup, qui font une grande ligure dans le monde; on se flatte toujours d'avoir le même bonheui ou la même adresse , on fixe ses regards sur l'appât brillant que vous offre la fortune- on en est ébloui, et l'on ne voit pas l'abîme qui vous eu sépare. Le nombre des familles qui, depuis quelques années, ont été ruinées par des spéculations de bourse est véritablement effrayant. Les loteries publiques portent leurs ravages parmi les indigents et souvent les conduisent au vol ; les maisons de jeu données à ferme par la police ruinent les fortunes moyennes de la société : l'agiotage renverse les maisons
de commerce et les grandes fortunes * ! » Depuis que ces observations ont été écrites, l'importance des jeux de bourse a centuplé, et l'affluence des capitalistes ignorants a rendu faciles des opérations auxquelles il est impossible de donner un nom honnête. Prenons-en un exemple dans le rapport d'une commission d'enquête, nommée par la Chambre des Communes pour informer sur les émissions d'emprunts étrangers • on y trouve quelques faits qu'il est utile de relever.
11 s'agit de l'emprunt de Honduras. — « M. Lefèvre était le détenteur du stock entier, et sa première opération fut de créer un marché Pour ce faire, il employait une centaine de personnes, courtiers et agents, qui achetaient et vendaient constamment des obligations du Honduras. Un seul courtier acheta et vendit deux fois la totalité de l'emprunt de 1870, se montant à 62.500.000 fr , et, au 15 décembre de cette même année, le public avait acheté seulement pour 5 millions de francs d'obligations. Tout le reste était rentré dans les mains de M. Lefèvre. Mais le marché était fait, le prix de l'obligation de Honduras établi, et M. Lefèvre commença à vendre sérieusement à partir de cette époque. — II lui fallut dix-huit mois pour compléter son opération. Pendant ce temps, il eut quelquefois, mais rarement, à soutenir les cours en achetant de nouveau, et il parvint à réaliser cinquante et quelques millions d'obligations en faisant des profits énormes, que la Commission d'enquête évalue à 25 millions de francs. Au mois de juin 1872, il n'avait plus une seule obligation de Honduras entre les mains, et en quinze jours ou trois semaines les cours tombaient du pair à 15 fr. par obligation de 300 fr., et les petits capitalistes qui avaient employé leurs économies à acheter du Honduras avaient tout perdu »*.
On remarquera que les maisons désignées par l'appellation générique de haute banque n'ont, en réalité, du
1 Cours complet d'Economie politique, huitième partie, chapitre xv.
2 Edm Barbier, Reforme économique du la novembre 1875.
banquier que le nom. En effet, le banquier est un commissionnaire chargé d'une spécialité dans le commerce de marchandises pour lequel il fait des recouvrements, des emprunts et des prêts. Au contraire, les maisons de haute banque n'empruntent guère et ne travaillent qrepar exception avec le commerce de marchandises. Fortes de capitaux immenses, elles se portent tantôt sur une opération, tantôt sur une autre, selon les chances de gain qu'elles y voient, évitant de s'engager pour longtemps et de subir les risques et les soucis du commerce régulier. Toutes leurs combinaisons sont fondées sur la force d'attraction qu'exerce naturellement un puissant capital.
Ces maisons ne font point des opérations de banque ' leur principale occupation : elles n'y cherchent qu'un moyen d'employer leurs capitaux d'une manière sûre et pour un temps très court, chaque fois qu'il ne se présente pas un emploi plus lucratif. Ainsi elles font volontiers le commerce en gros des métaux précieux, les arbitrages, et souvent même les réescomptes sur place, lorsque les banquiers escompteurs en ont besoin. Mais ces opérations ne sont qu'un pis-aller pour la haute banque, une distraction, en attendant mieux.
Les soumissions d'emprunts publics, les créations de Compagnies industrielles lui conviennent davantage. Quelquefois aussi elle spécule sur les marchés à terme, dans lesquels elle trouve des gains assurés.
Toutes les opérations de ces maisons ont un tour particulier : elles tendent au monopole. La haute banque essaie toujours de s'emparer d'un des deux termes dont le rapport règle le prix courant de la marchandise sur laquelle elle opère : elle veut être maîtresse de l'offre et répandre seule sur le marché les quantités qu'il lui con-
1 Elles prennent, toutefois, facilement les comptes courants de partieuliers riches, non commerçants et placés de manière à leur fournir au besoin un point d'appui. Ces particuliers ont assez souvent, sans s'en occuper, une participation aux bénéfices de leur banquier auquel ils se trouvent ainsi attachés par les liens de la reconnaissance.
vient de réaliser, de manière à dominer toujours les prix. Le détenteur unique des titres d'un emprunt ou des actions d'une Compagnie industrielle jouit d'un véritable monopole, et c'est pourquoi ces titres sont recherchés par le grand capitaliste, qui peut à son choix les conserver quelque temps ou les vendre.
On a vu des maisons de haute banque rechercher le monopole des marchandises de première nécessité, d'un débit assuré, telles que les blés en temps de disette, les savons, les esprits, les cotons en laine, les sucres, etc. On en a vu acquérir pour quelque temps des hauts fourneaux bien situés, à la veille d'une hausse du fer prévue et préparée par des opérations antérieures, et jusqu'à des vignobles auxquels la qualité supérieure de leurs produits assurait un monopole.
La Banque des États-Unis fit une affaire de ce genre, en 1838, lorsqu'elle entreprit d'acheter, pendant deux ans de suite, toute la récolte de coton en Amérique et de faire la loi aux manufactures de l'Europe. Elle échoua. parce que son capital etson crédit, quidépassait 170 millions de francs, ne purent suffire à une telle entreprise. Quelques maisons anglaises, qui avaient opéré sur les blés en 1845 et en 1847, eurent le même sort ; d'autres furent plus heureuses ou plus fortes.
Le succès de ces opérations n'est pas fondé sur les mêmes bases que celui des opérations du commerce ordinaire. Il ne s'agit pour la haute banque ni de s'ouvrir des débouchés, ni de se tenir jour par jour au courant des variations des prix, ni d'apporter de la simplicité et de l'économie dans son administration ; il lui suffit de s'être assurée qu'aucun autre vendeur ne pourra, pendant le temps que durera l'opération, se présenter sur le marché.
Nous n'avons pas besoin de nous étendre davantage sur cette espèce de banque : elle est à la portée d'un petit nombre, et ses habitudes sortent entièrement des règles de la banque ordinaire et même de celles di* commerce. Les spéculations auxquelles elle se livre sont ordinairement très lucratives ; mais elles ne sont pas sans
danger. Elles peuvent être contrariées par des événements irrésistibles, tels que l'effet des saisons sur une récolte, une révolution, une grande crise commerciale, etc. Tant que les fonds de ces grands capitalistes sont au repos, dans les opérations de banque proprement dites, tous ces événements ne les mettent point en péril; mais, s'il leur arrive d'être surpris en cours d'opération, ils courent des dangers qu'il est difficile de conjurer par les moyens réguliers.