‹ Les opérations de banqueChapitre 90 sur 167 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Il est facile de comprendre quelles sont et en quoi consistent les opérations d'une banque de placement et de spéculation. Il est plus difficile de faire l'histoire des banques de ce genre et d'interroger l'expérience à leur égard, à cause du secret dont elles couvrent la plupart de leurs actes, et quelquefois à cause du mystère qui les environne, Toutefois, les affaires de ce genre ayant été abordées depuis un certain nombre d'années par des Compagnies formées par l'association de petits capitaux e* obligées à une apparence de publicité, il est possible de constater quelques faits dont la connaissance peut être utile.

La première Société de cgonrequi ait existé en France fut établie par un décret o 18 novembre 1852, sous la dénomination de Société générale du Crédit mobilier, et fondée au capital de 60 millions. Elle s'était réservé la faculté d'émettre, pour une somme égale à celle employée aux souscriptions et acquisitions de titres, ses propres obligations, jusqu'à concurrence de 600 millions, sous le bon plaisir du Gouvernement. Cette fondation produisit une sensation profonde, à cause des attaches officielles de la jpouvelle Compagnie, à cause aussi des théories économiques des fondateurs, exposées par l'école saintsimonienne, et qui allaient à une refonte de la société.

Cependant les débuts de cette Compagnie furent modestes, et. pendant la première année de son existence, elle ne sortit guère du cercle dans lequel se meuvent habituellement les grandes maisons de haute banque, qui comprend rémission des titres des Compagnies existantes, le jeu sur les différences et les reports. Mais les bénéfices étaient brillants ; ils s'élevaient, au 31 décembre 1853, à 7.581722 i'r . dont 1.300.848 fr. avaient été produits par les reports, 2.303.050 fr. parles émissions d'obligations et 3.618.555 fr. par les intérêts et bénéfices. Les différences proprement dites avaient donné plus de 2 millions, et l'on concluait que le capital avait dû être engagé sept l'ois et réalisé six ibis.

En 1854. le Crédit mobilier créa trois entreprises nouvelles, savoir: la Société des Immeubles de la rue de Rivoli, au capital de 24 millions; la Société maritime, au capital de 30 millions, et la Société des Chemins de fer autrichiens, au capital de 200 millions. Les bénéfices dépassaieni 10 millions, et l'on ne pouvait guère évaluer les différences à moins de 4 ou 5 millions.

En 1855, le crédit et l'activité de la Société du Crédit mobilier étaient à leur apogée. Cependant elle se bornait à émettre des actions ou obligations de Compagnies existantes ou londait à l'Étranger des Sociétés semblables à elle Mais les bénéfices étaient superbes : ils s'élevaient à 3 1.870. 776 fr., dans lesquels 1.336.794 fr. appartenaient aux reports. 1.427.478 fr. aux commissions et intérêts d'avances, et 26.067.889 fr. aux différences presque exclusivement.

Ces résultats, qui furent sans doute très agréables aux actionnaires, suggèrent bien des réflexions ! Qu'on imagine 1 agitation qu'il avait fallu imprimer au marché, et ce qu'avaient dû coûter plus de 20 millions de différences réalisées pendant un an en présence de la baisse générale des titres causée par l'élévation du taux de l'intérêt! IL faut bien remarquer, en effet, que cette somme avait été perdue par quelqu'un, que ce quelqu'un avait, en outre, supporté la plus grande partie de la différence résultant.

de la baisse des titres, et la somme considérable payée aux agents de change pour leurs courtages. Que d'agitations ! Quels bouleversements dans les existences ! Que de familles ruinées.

La Société du Crédit mobilier avait déployé en même temps cet esprit de monopole qui est le trait distinctif des entreprises de haute banque; elle avait centralisé, comme on dit, les mines de la Loire, les entreprises d'omnibus de Paris, les sociétés d'éclairage et préparé la centralisation des salines de l'Est. Le compte rendu du 30 avril 1855 ne laissait, du reste, aucun doute sur les doctrines de la Société à cet égard : « En général, y est-il dit, quand « nous touchons à une branche d'industrie, nous dési- « rons surtout obtenir son développement, non par voie « de concurrence, mais par voie d'association et de fusion » . Quelles que fussent les réserves faites ensuite sur cette doctrine, les faits venaient présenter un commentaire sans équivoque.

La Société du Crédit mobilier a pris part aux emprunts considérables contractés par le Gouvernement pendant cette période; elle a fait aussi, malgré ses statuts, une opération sur les grains dont les détails sont inconnus, mais qui avait pour but assez probablement d'abaisser le prix du pain pendant les années de disette, puisqu'elle a laissé au bilan une perte présumée de 500.000 fr. En général, si la lecture des comptes rendus de la Société de ce temps ne satisfait pas toujours la curiosité, elle laisse l'impression d'une puissance qui dépasse les bornes d'une entreprise commerciale ordinaire, et qui fait intervenir dans ses décisions des considérations tout autres que les considérations commerciales, réglant presque à volonté ses dividendes, et pouvant à son gré donner aux capitaux mobiles du marché européen telle ou telle direction.

Les directeurs du Crédit mobilier avaient voulu étendre à la fois et consolider cette puissance par l'émission de 240.000 obligations réservées aux actionnaires de l'entreprise, sur lesquelles 200 fr. auraient été immédia-

tement versés. Cette mesure aurait fourni à la Société 48 millions à long terme qui seraient venus s'ajouter à son capital de 60 millions. L'annonce de cette opération, à laquelle un bénéfice réalisé de plus de 30 millions donnait une base solide, provoqua une hausse énorme, soudaine et facile à comprendre sur les actions. Le compte rendu nous apprend que cette hausse fut commentée par quelques personnes dans un sens peu favorable aux directeurs. « Ce que nous ne pouvions prévoir, dit-il, ce sont les calomnies dont ces mouvements dans le cours dei nos actions ont été le signal et le prétexte. Qu'est-il' besoin de le déclarer? Aucune des personnes qui ont l'honneur de diriger vos affaires ne s'est livrée, dans ces circonstances, à des opérations de hausse ou de baisse sur nos valeurs. »

L'émission de 240.000 obligations fut empêchée par le Gouvernement, qui, trouvant le marché surchargé de titres, ne voulait pas qu'on vînt faire encore de nouvelles émissions.

A dater de 1855, les comptes rendus de la Société du Crédit mobilier sont devenus moins détaillés et plus obscurs. On n'y voit plus la part des bénéfices qui appartient au jeu sur les différences et celle qui appartient aux opérations nouvelles. Celles-ci consistent surtout à opérer des fusions entre des Compagnies existantes, c'est-àdire à créer des monopoles, comme lorsqu'on a réuni les diverses Compagnies d'omnibus, obtenu un privilège pourla Compagnie des Petites- Voitures, réuni les Compagnies de gaz, etc. On y remarque aussi un certain nombre de transformations, comme celle de la Société des Immeubles de la rue de Rivoli en Société Immobilière, de la Compagnie Maritime en Compagnie de Paquebots transatlantiques, etc. On y remarque également la recherche des concessions, subventions et privilèges de Gouvernement, et l'absence des affaires dans lesquelles l'industrie ne relève que d'elle-même.

On peut supposer que, dès 1855, époque où fut demandée l'autorisation d'émettre les obligations, la Société du.

33i TRAITA DES OPÉRATIONS DE BANQUE

Crédit mobilier éprouvait quelque gène. Plus tard !or« de la réunion de la Savoie à la France, ses directeurs hrem avec la banque de Savoie, en leur nom personnel des traités au moyen desquels ils pouvaient espérer d'établir une seconde banque d'émission privilégiée en concurrence avec la Banque de France. Ils entreprirent contre celle-ci,, dans le monde des affaires et dans la presse, une campagne sérieuse, qui. favorisée par la hausse de l'escompte, aboutit à l'enquête de 1865, sans autre résultat. Dans cette guerre, dont le Gouvernement était au fond le seul juge. la Banque de France l'emporta. Dès lors il fallut obtenir des fonds par un autre moyen : on proposa et l'on obtint le doublement du capital de la Société du Crédit mobilier qui fut porté à 120 millions en 1866

Cependant les embarras financiers de la Société étaient tels, que cette somme ne lui permit pas de reprendre sur le marché des titres la position dominante qu'elle y avait occupée. Il fallut avouer que l'exercice de 1866 avait laissé une perte de 7.933.136 fr., et, dans le courant de 1867, les embarras devinrent tels, que les fondateurs do la Société, qui l'avaient administrée jusque-là dictatonalement, se retirèrent. Dans l'assemblée des actionnaires du 30 novembre 1867, leurs successeurs avouèrent que les pertes s'élevaient, à cette date, à 47. 542.000 fr

A dater de ce jour, la Société du Crédit mobilier avait cessé de vivre; elle ne pouvait plus prétendre qu'à une liquidation plus ou moins difficile, et, après avoir lutté plusieurs années pour l'éviter, elle a été obligée d'y recourir en novembre 1871. Cette liquidation devait être faite par une Société nouvelle, constituée au capital de 80 millions, et portant le même nom que la première, dont l'actif de 120 millions était évalué et cédé à 38 millions.

La discussion du chiffre réel des pertes éprouvées, de la date de ces pertes et de leurs causes serait déplacée dans cet ouvrage, et les documents publiés ne fournissent pas des éléments assez certains pour qu'elle puisse aboutira autre chose qu'à des conjectures. On peut remarquer seulement que, d'après le bilan du 31 octobre 1867, la Société

du Crédit mobilier se trouvait créancière de la Compagnie Immobilière pour près de 80 millions et que celle-ci, surchargée do maisons et de terrains qu'elle ne pouvait ni louer ni vendre, était hors d'état de payer. Mais ce n'était certes pas la cause unique de l'affaissement de l'ancienne Société du Crédit mobilier.

Il y avait des causes d'insuccès dans la nature même de l'entreprise, il y en avait dans les idées des fondateurs et dans les circonstances de la fondation.

Une grande banque de placement est difficile par ellemême. Il faut, en effet, que ses directeurs sachent juger sainementde la natureetdela constitution des entreprises qui leur sont proposées, ce qui exige beaucoup d'instruction sur la conduite générale des affaires, beaucoup do conscience, de bon sens et de sang-froid, en même temps; que beaucoup de vigilance. Ainsi, pour fonder utilement une grande entreprise du genre de celles qui donnent lieu à des émissions de titres, il faut savoir: 1° si l'entreprise est bonne en elle-même ; 2° en confier la direction à des hommes très capables et très honnêtes. — Sans doute, on peut procéder autrement, jeter au public des titres quelconques, se dégager bien vite et poursuivre. Mais cette espèce d'escroquerie continue ne peut donner lieu à aucune fondation sérieuse.

11 faut une grande connaissance des conditions générales de l'industrie pour juger si une entreprise peut être bonne. Il y faut, en outre, des études sérieuses et du temps. Comment demander du temps, de la réflexion et du sangfroid, pour l'examen d'une entreprise industrielle et pour le choix de directeurs d'industrie, à des hommes engagés dans les négociations de bourse?

Les idées des fondateurs du Crédit mobilier leur opposaient un autre obstacle. Élevés dans le mépris de la concurrence, ils pensaient qu'avec des privilèges conférant monopole, des subventions d'État et de grands capitaux, ton t et ai t possible. C'était méconnaître la nature des choses et ses lois, qu'on ne méconnaît jamais impunément.

Enfin, les circonstances de la fondation opposaient un

troisième obstacle. On établissait la Compagnie du Crédit mobilier par un gouvernement dictatorial et à son profit. 11 fallait lui plaire, contenter le personnel qui le composait et diriger les capitaux un peu où il voulait, dans les constructions de Paris, par exemple, et dans les emprunts mexicains.

Aussi, en parcourant l'histoire de l'ancien Crédit mobilier, nous trouvons qu'il a appliqué presque toute son activité à des chemins de fer et à des crédits mobiliers fondés à l'Etranger; qu'en dehors de ces créations il a patronné la Compagnie maritime, qui appliquait la Société par actions à une industrie qui, par sa nature, ne comporte pas ce système de gestion, et la Compagnie Immolière, à laquelle on peut adresser le même reproche.

Ajoutons que, dans la formation des Compagnies, les administrateurs de l'ancien Crédit mobilier n'ont vu que des faveurs à répartir, sans jamais songer à la capacité spéciale, ni aux conditions nécessaires de temps. On a remarqué que l'un d'eux se trouvait, en 1863, administrateur de dix-neuf Compagnies au capital de trois milliards et demi, et que la grande industrie par actions avait pu se trouver un moment en France aux mains de 183 personnes.

Nous ne pouvons savoir jusqu'à quel point la nécessité d'obtenir et de réclamer constamment la laveur et le concours du Gouvernement a pu coûter à l'ancien Crédit mobilier, parce qu'il n'est pas possible de connaître exactement les mobiles qui ont déterminé ses administrateurs.

On peut seulement affirmer avec certitude que l'existence de cette société a été funeste, qu'elle a largement contribué à détourner les capitaux, les idées et les sentiments de l'industrie régulière et fomenté les habitudes du jeu. Nous ne parlons ni des ruines qu'elle a semées autour d'elle, et qui se chiffrent par centaines de millions, ni de la fortune de ses fondateurs.

Toutefois, il faut reconnaître que le mal aurait pu être beaucoup plus grand, si l'on avait émis pour 600 ou pour 1.200 millions d'obligations de cette Société, comme on a

pu le craindre pendant quelques années, ou si l'on était parvenu à mettre à son service une banque de circulation. On aurait pu aboutir à une catastrophe égale au moins à celle de Law.

Depuis que l'ancienne Société du Crédit mobilier s'est affaissée, jusqu'à ce jour il ne s'est élevé aucune maison spéciale qui lui soit comparable. Plusieurs banques par actions, dont quelques-unes sont très considérables, font, dans des conditions que nous ne pouvons apprécier, des affaires du même genre D'innombrables petites entreprises, dont un grand nombre ne présentent aucune responsabilité s'occupent, en concurrence avec les grandes Compagnies, d'affaires de placement, mais d'une importance secondaire.

Uuant à entrer dans le détail des opérations de ces établissements, nous ne le pouvons, à cause de l'obscurité dont ils aiment à s'environner. Les comptes rendus annuels de toutes nos Sociétés banquières à commencer par la Banque de France donnent volontiers des sommes, des moyennes et autres chiffres dont il est difficile de tirer des conclusions, faute de détails suffisants. Hors de là, on n'y trouve que des éloges du personnel et l'oraison funèbre des morts.

Les Crédits mobiliers qui se sont établis en Autriche, en Italie, en Espagne, en Hollande, en Angleterre n'ont pas eu bcauconp de succès. Ceux d'Ecosse ont péri ; d'autres sont menacés du même sort, et tous semblent voués à une existence très accidentée. La plus classique et en même temps la plus ancienne des banques de placement par actions est en Belgique : c'est la Société générale de Bruxelles, l'une des rares Sociétés, qui rende compte de ses opérations, en publiant le bordereau de son portefeuille industriel'.

* Voir Banques belges, liv. IV, chap. iv.

Page 1