CATARRHE CONJONCTIVAL DES PRÉMATURÉS
Chez des enfants qui naissent avant terme ou chez ceux qui, étant venus à terme, sont chétifs et malingres pour quelque raison que ce soit (les accoucheurs désignent tous ces enfants sous le nom générique de « prématurés »), on observe souvent un état catarrhal de la conjonctive qui ne peut être confondu ni avec l’ophtalmie purulente vraie, ni avec la conjonctivite catarrhale qui vient d’être décrite.
Ce catarrhe des prématurés se comporte d’une façon toute spéciale.
Symptômes. — Le signe caractéristique et presque unique est un écoulement purulent d’une abondance extrême.
Le pus s’échappe à flots hors des paupières dès qu’on les entr’ouvre; l’écoulement se présente dès le début et pendant toute l’évolution de la maladie avec l’aspect d’un pus jaune pâle, presque blanc, très cré-
meux et épais. Il n’y a au début et comme écoulement prodromique ni liquide citrin, ni sécrétion jaune foncé.
Les paupières sont peu ou pas gondées et n’offrent aucun changement de coloration.
La conjonctive palpébrale est d’un rouge pâle, mais surtout très épaisse et villeuse.
Les villosités, presque des végétations, recouvrent la conjonctive palpébrale et remplissent les culs-desac ; la conjonctive bulbaire est d’ordinaire fort peu atteinte et n’offre pas de chémosis. Les mêmes altérations se voient à la paupière supérieure aussi bien qu’à l’inférieure, mais les villosités sont plus nombreuses et plus longues à la paupière du bas.
Cet état de choses a ceci de particulier qu’il ^ est susceptible de se prolonger, sans changements d aucune sorte, ni aggravation, ni amélioration des symptômes, et sans être influencé par le traitement, pendant un temps quelquefois assez long : plusieurs semaines, un ou deux mois. Pendant tout ce temps, la sécrétion conserve ses caractères d’abondance, d’épaisseur, et la conjonctive reste villeuse et rouge pâle.
Il est curieux d’observer la permanence de l’intégrité parfaite de cornées baignées constamment pendant des semaines par des flots de pus épais; ceci donnerait à penser que la virulence de cette sécrétion purulente est faible, puisqu’on sait que les complications cornéennes sont plutôt en raison directe, non pas des modifications anatomiques de la conjonctive (chémosis), mais de la qualité de virulence du liquide de la sécrétion. Les ulcérations cornéennes sont dues ordinairement à l’intervention du streptocoque.
Le catarrhe des enfants prématurés ou chétifs peut donc persister pendant plusieurs semaines, sans entraîner le moindre dégât de la cornée ; il n’en est toutefois pas toujours ainsi.
Il arrive encore assez souvent que le catarrhe des enfants prématurés s’accompagne de complications du côté delà cornée. Dans ces cas, la cornée est prise, dès le début, presque en même temps que la conjonctive elle-même et la lésion affecte généralement l’aspect de la kératomalacie ; c’est-à-dire que la cornée devient rapidement et uniformément grise, qu’elle se ternit, se ramollit, puis s’affaisse et s’ulcère. C’est un état très grave et qui coïncide généralement avec un état très avancé de cachexie infantile.
Il n’est pas rare, d’ailleurs, de voir succomber ces enfants « prématurés » atteints du catarrhe conjonctival, non pas à cause de la complication oculaire, bien entendu, mais par suite des progrès de l’athrepsie.
Au point de vue étiologique, il est à, peine besoin de dire qu’il s’agit ici, comme dans toute ophtalmie, d’une infection probablement faible de qualité, mais dont l’évolution tire sa caractéristique du terrain spécial et de la déchéance organique particulière aux enfants chétifs ou prématurés. Pour la même raison, et même s’il n’existe pas de complications du côté de la cornée, le pronostic de cet abondant catarrhe est sombre, surtout au point de vue de la vie. D’ailleurs, l’abondance même de la sécrétion est un danger et constitue une source de déperdition de forces pour les êtres minables chez lesquels on a l’occasion de l’observer.
Traitement. — Ce que nous avons dit de la qualité
de l’infection dans le catarrhe conjonctival des prématurés et de sa faible virulence, puisque la suppuration, même très abondante, est susceptible de respecter, si longtemps la cornée, nous conduit logiquement à délaisser les caustiques, dont l’action profondément modificatrice sur la muqueuse est surtout microbicide.
Et l’expérience clinique vient confirmer le raisonnement; les caustiques, voire les astringents, ne donnent que de piètres résultats dans le catarrhe abondant des prématurés.
La sécrétion, après des cautérisations, légères ou fortes, au nitrate d’argent ou au sulfate de zinc, n’en persiste pas moins avec la même abondance, et les lésions cornéennes, s’il en existe, n’en sont pas modifiées. Tout au plus l’application du crayon d’alun sera-t-il de mise à la fin de la maladie, alors que la sécrétion est tombée et qu’il reste un état villeux permanent de la muqueuse palpébrale.
Dans la période d’état, on emploiera comme lavages des irrigations fréquentes à la solution thébaïsée (eau, 1,000 grammes ; extrait thébaïque, 10 centigrammes), très chaude, à 45“, puis, deux fois par jour, on passera à la surface de la conjonctive des deux paupières un gros pinceau blaireau, largement imbibé du mélange suivant :
Terpiüol. I ^
Huile de vaseline. )
Ou:
Terpinol. 1 âj
Huile d’amandes douces. '
Le terpinol a une action très heureuse sur la
sécrétion des muqueuses, qu’il diminue dans de notables proportions.
S’il existe des lésions cornéennes, on incorporera à ces mixtures de l’iodoforme, qui s’y dissout assez facilement.
Concurremment et comme action microbicide plus directe, je me suis bien trouvé d’instiller, deux fois par jour, quelques gouttes d’une solution d aldéhyde formique (formol) à 1/100” ou à 1/200°.
Dans un but analogue, on peut employer, alternativement avec le terpinol, les onctions au pétrole brut, préconisé par Trousseau.
Ce qu’il importe de savoir, c’est qu’il faut éviter les cautérisations, qui ne servent à rien en pareil cas, si elles ne sont pas nuisibles, et que tous les moyens dont on pourra s’ingénier devront être essayés successivement; c’est par tâtonnement qu’on trouvera le remède qui devra- convenir le mieux dans le cas donné.