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CHAPITRE II

CAZALES

L'abbé Mamy rencontrait dans le sein même de la Droite un rival, presque un antagoniste, auquel il ne cachait ni sa jalousie ni sa haine: c'était Cazalès. La rivalité de ces deux royalistes fut célèbre comme celle de Mirabeau et de Barnave, avec cette di:fférence que si Cazalès valait Barnave, on ne pouvait guère comparer l'abbé Maury à Mirabeau que pour ses vices et ses désordres. Il faut dire qu'entre Cazalès et Maury il y avait l'incompatibilité la plus absolue. La rhétorique de celuici pâlissait auprès de l'éloquence naturelle de celui-là. L'abbé affectait la violence: Cazalès montrait de la modération. L'un vivait au jour le jour, improvisant sa politique qui était toujours une tactique du moment; l'autre avait des idées assez précises sur le gouvernement qu'il souhaitait à la France. Personne ne croyait à la sincérité de l'abbé Maury: tout le monde estimait

(1) Voir un très remarquable portrait de Maury dans Thibaudeau, Biographie et Mémoires, Paris et Niort, 1875, in-8, p. 101.

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le caractère chevaleresque de Cazalès, et Mirabeau disait de lui: « Je cautionnerais sa bonne foi. » La gauche, qui interrompait, raillait, harcelait l'orateur sacré, écoutait volontiers Cazalès, et lui accordait parfois un murmure flatteur d'approbation. On conçoit la colère et les rancunes de l'abbé Maury.

Il affecta d'abord de traiter son rival en disciple, de le protéger, de lui donner des conseils et des éloges. Mais ce manège ne trompa personne et amusa tout le monde. Le 7 mai 1790, Cazalès avait remporté un succès dans son second discours sur l'organisation de Tordre judiciaire. Avant qu'il fût descendu de la tribune, l'abbé Maury s'y élança, les bras ouverts, et embrassa son rival (1). « Voyez l'abbé, dit Cazalès, il veut me traiter comme un régent traite ses écoliers (2). »

Ce fut entre ces deux hommes une guerre sourde d'épigrammes et de mauvais procédés qui faisait la joie de la petite presse du temps. Ainsi, dans la séance du 20 octobre 1790, Maury demandait qu'on envoyât deux officiers aux Tuileries, pour détromper le peuple, qui lui attribuait les propos injurieux tenus par Guilhermy contre Mirabeau (Guilhermy avait traité Mirabeau d'assassin). Aussitôt Cazalès réclame la question préalable sur la proposition de l'abbé Maury: « Car rien n'est plus dangereux, dit-il, plus factieux, que de mettre l'Assemblée nationale 'en correspondance avec le peuple. »

Il rappelle souvent son rival, et non sans dédain, au calme et à la modération. Dans la séance du 10 novero;bre 1790, l'abbé interrompait violemment Danton, admis à la barre comme orateur d'une députation de la commune de Paris. « On doit tout écouter, dit froidement Cazalès, môme les absurdités politiques. »

Quel était donc cet orateur dont la gloire éclipsait

(1) Madier de Montjaii et Lemulier de Bressey suivirent aussitôt son exemple.

(2) Montlosier, t. II, p. 236.

celle du remuant abbé Maury (1), et par quels dons, par quelle politique avait-il acquis cette influence chez ses collègues de la Droite et cette estime chez ses adversaires ? Il n'est pas facile de faire revivre les traits de cette figure que les contemporains ont affecté de négliger dans leurs mémoires. La noblesse oublia bien vite les services rendus par ce demi-roturier, anobli d'hier et auquel elle ne laissait pas sans dépit la première place dans les rangs de la Droit-e. On ne lui pardonna pa^ son indépendance, son franc parler, ses velléités libérales, son génie. Il y eut à son égard comme ime conspiration du silence, à laquelle lui-même prit part, soit indolence, soit modestie. La postérité, qui est si bien informée des faits et gestes de Maury, ne sait presque rien sur la vie privée et même sur la vie publique du plus sympathique des royalistes de la Constituante. Kecueillons' donc tout ce que nous savons d'un personnage dont le nom seul est célèbre.

C'était un homme à formes épaisses, solidement bâti, aux larges et lourdes épaules, à la figure énorme, marquée de la petite vérole, au front développé, à la tête grosse, à la tournure peu élégante (2). Moitié paysan, moitié soldat, il semblait, à première vue, gauche et embarrassé outre mesure. Sa toilette était négligée jusqu'au débraillé, jusqu'au cynisme, a Je ne me souviens pas, écrit un de ses amis intimes, de lui avoir vu un habit passable. Pour ce qui est de son chapeau, je ne sais si

(1) M'^e Roland oppose à Vastucieux Maury l'étonnant Cazalès {Notices historiques, au début.)

(2) Cf. le duc de Lévis, Souvenirs et portraits, in-8, Paris, 18To, 2« édition (la l'-^ mutilée, est de 1813) : « M. de Cazalès était grand et robuste; il avait la voix forte et le geste animé. Sans avoir des manières très nobles, son air franc et délibéré lui donnait quelque chose d'imposant. Sa figure n'aurait point été désagréable, si elle n'avait été fort maltraitée par la petite vérole ». Le duc de Lévis et quelques autres signalent une ressemblance physique entre Cazalès et Fox.

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on peut appeler de ce nom un mauvais feutre percé de toutes parts. Il avait soin de relever de temps en temps une culotte qui à chaque moment lui tombait sur les genoux. Dans cet accoutrement et une grosse figure assez laide, le feu de ses yeux et ce qu'il y avait de noble dans son attitude commandaient le respect (1). » Tel était don César de Bazan, joué par Frédéric Lemaître^ aussi fier que déguenillé. Avec cela, paresseux et joueur effréné, Cazalès se laissait aller au gré de sa fantaisie, bautain avec la noblesse, familier avec le peuple, courageux d'ailleurs, et faisant bon marché de sa vie, comme tout le monde à cefte époque. Le trait suivant achèvera de le peindre :

« Quand la foule le suivait, dans les places ou dans les rues, il s'arrêtait devant les groupes, se laissait entourer et causait familièrement avec eux sur les affaires du temps, comme s'il eût été un des leurs. Ils l'écoutaient alors avec une grande attention, quelquefois ils l'interrogeaient. Il leur répondait alors aussi sérieusement que s'il avait été avec des hommes d'Etat. Ensuite il les quittait en les saluant, et quelquefois ils étaient contents. Un jour cependant, aux Tuileries même, on 8*avisa de l'insulter. « Prenez garde ! leur dit-il, quand « je ne serai plus député vous ferez de moi ce que vous « voudrez, je serai alors, comme tel d'entre vous : un « pauvre bougre ; mais aujourd'hui, comme député, je a suis l'homme de la nation, je lui dois la protection de « mes conseils, elle me doit celle de sa force. Citoyens, « vous aimez la liberté ; l'assemblée qui est là en donne « des leçons. Moi, j'en suis un exemple. La preuve que « je suis un homme libre, c'est que je ne pense pas comme t vous et que j'ose le dire devant vous. » En prononçant ces paroles, il relevait de temps en temps sa culotte qui tombait sur ses genoux. Au-dessus de cette large poitrine toute débraillée, sa figure s'animait, ses

(1) Montlosier, t. II, p. 252.

yeux étincel aient, toute sa personne était imposante (1). »

On juge si un tel homme était déplacé dans le monde cérémonieux où ses opinions politiques le forçaient de vivre. D'ailleurs, il y réussissait mal. « Les cas exceptés où la conversation roulait sur des questions d'intérêt pu- Blic, dit Arnault, qui l'a rencontré chez madame d'Eprémesnil, Cazalès ne commandait pas, à beaucoup près, dans un salon l'attention qu'on ne pouvait lui refuser à la tribune. Il avait mieux que de l'esprit; mais il ressemblait en cela à ces figures qui, pour paraître belles, veulent être placées à une certaine hauteur et vues en perspective: de près l'œil, qui ne peut en saisir l'ensemble, leur accorde moins d'attention qu'à une miniature. Aussi Cazalès n'obtenait-il guère en société qu'une faveur de souvenir, et y était-il plus considéré pour ce qu'il avait dit ailleurs que pour ce qu'il disait là. Son esprit grave descendait rarement au niveau de ce ton frivole qu'il y faut prendre même pour traiter avec succès les choses sérieuses. Peu jaloux de ces succès d'ailleurs, Cazalès recherchait moins le monde qu'il n'en était recherché; il préférait à toutes les prévenances qui lui étaient prodiguées la liberté des clubs et le jeu à tout autre plaisir (2). »

Les héros de cette société mondaine, à laquelle Cazalès se dérobait, n'ont pas cherché à mettre en lumière dans leurs mémoires cette figure si excentrique, et les partisans de la Révolution n'avaient pas de motifs pour fixer l'attention sur la vie et les ouvrages d'un dangereux adversaire politiqtie: c'est ainsi que la biographie de Cazalès, négligée par les uns et par les autres, ne nous est parvenue que bien incomplète. Yoici cependant ce que nous en savons.

(1) Montlosier, t. II, p. 317-318. —

(2) Souvenirs d'un Sexagénaire, t. I, p. 221.

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Cazalès était né en 1758, à Grenade-sur-Garonne, d'un conseiller au Parlement de Toulouse. Sa famille était de petite et récente noblesse: aussi les grands seigneurs de la Droite le traitèrent-ils de roturier, affectant de rappeler qu'en gascon Cazalès veut dire petite maison. Le père négligea, paraît-il, l'éducation de son fils, dont les études furent suspendues à l'âge de douze ans. Il entra dans l'armée à quinze ans, et, en 1789, il était capitaine du régiment de dragons des Deux-Ponts (1). « Sa jeunesse, ses passions l'appelaient à des plaisirs bruyants, auxquels il se livrait avec toute l'impétuosité de son caractère (2) ; il passait ordinairement la journée dans la dissipation, le jeu et les exercices militaires ; il se faisait remarquer par sa franchise et des manières aimables (3). »

Il est certain que ses discours ne révèlent pas une grande érudition; mais on y découvre une remarquable culture intellectuelle, qui serait inexplicable s'il fallait prendre au pied de la lettre tout ce que disent ses biographes de la dissipation de sa vie. Ils se contredisent d'ailleurs presque en même temps, et Cliare nous ap-

(1) Il avait débuté au régiment de Jarnac.

(2) Cf. Louise Fusil, pass.

(3) Chare, Notice sur la vie de Cazalès, en tête des discours de Cazalès, Paris, 1821, in-8. — Cette notice est un modèle de style vague et d'amplification vide. Cliare évite avec le plus grand soin tous les détails précis sur la vie privée et publique de Cazalès. Il songe surtout à merttre en lumière le roj-alisme de son héros et à ne rien dire qui soit indigne de la noble attention de Sa Grandeur monseigneur de Serre, gardo des sceaux, auquel il dédie pompeusement son travail. Il semble pourtant avoir eu entre les mains des documents inédits, et il est très probable qu'il avait reçu de nombreuses confidences des contemporains de Cazalès. .

prend qu'il étudiait avec soin, dès le régiment, Montesquieu et l'histoire d'Angleterre. Un biographe nous le montre même plongé dans Polybe, dans César, dans Tacite et dans Tite-Live. J'imagine que cette énumération est de pure rhétorique, d'autant plus que l'écrivain anonyme auquel je fais allusion semble déclamer à plaisir (1). On démêle cependant qu'au milieu des plafsirs le jeune officier, par un brusque progrès de sa raison, se tourna vers des distractions plus sérieuses et plus conformes à la nature de son esprit (2). Sa vocation politique se marqua fortement au moment des élections pour les Etats généraux. Il n'hésita pas, quoique peu connu, à se présenter comme candidat aux élections de son ordre dans la sénéchaussée de Toulouse. Il fut repoussé, à cause de l'indépendance de ses opinions. On n'avait pas oublié que pendant les troubles parlementaires qui

(1) Eloge de Cazalès, par l'auteur de l'ouvrage intitulé : De Vinfluence des romans sur les mœurs (Reynouard d'Avignon, d'après Barbier), brochure in-8, Paris, 1820. Cet éloge n'est qu'un pamphlet royaliste très ardent et très emphatique. — Quant aux lectures préférées de Cazalès, il est certain qu'il aimait Montesquieu, et que ses collègues de l'Assemblée connaissaient cette prédilection, Barnave, à la tribune, avait allégué l'autorité de Montesquieu. « Peut-être est-il extraordinaire que M. Barnave la cite, et que je ne m'y rende pas, » répond Cazalès. (Discours du 7 mai 1790.) Il nomme parfois Montesquieu, notamment à la fin du discours du 19 octobre 1790. Mais en général il est très sobre de citations. M. Louis Blanc dit qu'il (( colorait ses harangues de citations héroïques ». J'ai lu à ee point de vue tous les discours de Cazalès, et j'y ai trouvé bien peu de citations de ce genre.

(2) « Capitaine de dragons au régiment de la Reine, il ne s'était fait distinguer parmi ses camarades que par la justesse de son esprit, par la douceur de son caractère, et par ce goût de lecture dont s'accommode très bien un plus grand goût pour le repos et la paresse. C'est sous ces traits que nous l'a peint un officier du même régiment, homme de beaucoup d'esprit, à l'époque des premiers débats de l'Assemblée et des premiers triomphes de Cazalès. » Paganel, Essai historique et critique sur la Bévolution française, 1815, 3 vol. in-8o, t. I, p. 253.

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Buivirent rAssemblée de notables, « il s'était prononcé si fortement pour les opinions manifestées par les cours souveraines, que le gouvernement avait cru devoir y faire attention; de sorte que dans l'instant même où un acte arbitraire enlevait son ami l'avocat général de Castellan, et l'enfermait au château de Lourdes, il recevait l'ordre de quitter sur-le-champ Toulouse et de rejoindre son régiment, qui était en garnison en Alsace (1). »

Sans se laisser rebuter par cet échec, il se présenta dans la sénéchaussée du Q,uercy à Cahors. Les électeurs de la noblesse de cette sénéchaussée ayant proposé de voter par procuration, Cazalès combattit cette motion. Il déplut par là et n'obtint que quelques voix.

Comme Mirabeau en Provence et dans le même temps, Cazalès se voyait repoussé par son ordre. Mais ces déboires ne le tournèrent pas vers la cause populaire. Il sollicita une troisième fois les suffrages de la noblesse et fut enfin élu dans le pays de Kivière-Yerdun,

A Yersailles, dès les premiers jours, il se plaça au premier rang par son éloquence dans les discussions qui eurent lieu au sein de l'ordre de la noblesse. Il contribua fortement à l'arrêté du 23 mai 1789, par lequel son ordre renonçait à ses privilèges pécuniaires:

« A quel titre, dit-il à cette occasion, une classe privilégiée de citoyens pourrait- elle prétendre à l'exemption totale ou partielle de cette juste contribution? Quand ce monstrueux abus serait lié à la constitution de la monarchie; quand, né avec elle, il aurait été eonsacré par des siècles de jouissance, que pourraient ces vaines considérations contre les lois éternelles de la justice et de la raison? Que pourraient-elles contre ces droits sacrés et imprescriptibles du peuple, de ce peuple qui est le tout lui-même et dont vous n'êtes qu'une subdivi-

(1) Chare, Notice, p. 8. — La Biographie Didot prétend que Cazalès fut enfermé lui-même à Lourdes : c'est sans doute une erreur.

sion, de ce peuple dont le salut et le bonheur sont la seule loi nécessaire des empires?... Que s'il était parmi vous quelques individus assez dominés par l'intérêt personnel pour qu'ils se fissent entendre au milieu des grands motifs que je viens de présenter, je leur dirais que, quand on ne peut plus défendre les droits dont l'injustice est démontrée, il faut se faire un mérit-e de les abandonner; je leur dirais enfin que, dans ces moments de patriotisme et d'honneur, tout intérêt personnel, tout esprit de corps, doit se taire devant le saint enthousiasme du bien public. »

Pendant les conférences qui précédèrent la constitution de l'Assemblée, il fut nommé commissaire de la noblesse et se montra très hostile à la réunion des ordres. Le rôle qu'il joua est caractérisé par cette page curieuse d'Alexandre de Lameth, témoin oculaire:

« La veille du jour où les quarante-sept de la minorité se réunirent aux communes présenta l'image d'une diétine de Pologne et faillit se terminer de même. On était convenu, dans une assemblée chez le marquis de Montesquiou, que tous ceux auxquels leur mandat le permettait déclareraient hautement à la Chambre leur intention d'effectuer cette réunion. Clermont-Tonnerre, premier député de Paris, devait porter la .parole ; mais, dès l'ouverture de la séance, il fut facile de s'apercevoir que la majorité était instruite de notre projet. Les figures n'étaient pas moins hostiles que les discours. On se regardait, on se mesurait, comme au moment d'un combat. Plusieurs orateurs avaient parlé d'une manière détournée du plan qu'on nous supposait, et l'avaient fait avec aigreur: Cazalès le fit sans aucune dissimulation et même avec violence. Il annonça qu'une partie de l'Assemblée devait s'en séparer, en ajoutant qu'elle ne Voserait pas. A ces mots, des cris s'élevèrent du côté de la minorité; le duc de Caylus, membre de la majorité (depuis pair de France), s'élance au milieu de la salle, porte la main à la garde de son épée et la dégage en partie du

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fourreau. Aussitôt la majorité tout entière répond par le même geste à cette provocation (1). » Clermont-ïonnerre n'osa pas faire sa motion et fit passer au président, par un huissier, un billet anonyme où il l'adjurait de lever la séance. Le duc de Luxembourg crut que l'avis émanait d'un membre de la majorité et fit ce qu'on lui demandait.

Dans la séance du lendemain, M. de Luxembourg communiqua à la noblesse l'invitation que lui faisait le roi de se réunir aux autres.

Cazalès ne semble pas avoir suivi ses collègues dans la salle des Menus. Il avait dès lors tacitement résigné son mandat et, après la prise de la Bastille, il fit une tentative pour émigrer, en même temps que le vicomte de Mirabeau et que d'Eprémesnil. Il fut arrêté à Caussade. L'Assemblée constituante décida (18 août 1789) qu'il serait mis en liberté.

Il revint siéger, et, surmontant le dépit que lui avait causé la réunion ou plutôt la destruction des ordres, il s'efforça, par une lutte de tous les jours, de faire prévaloir celles de* ses idées politiques qui étaient encore réalisables.

Quant aux arguments par lesquels il essayait de démontrer la nécessité des trois ordres, il n'est pas très facile de les deviner d'après les discours qui nous restent. Voici comment Chare, qui a connu les contemporains et les amis de Cazalès, résumait sa politique :

« La manie des innovations existant jusqu'au délire, on paraissait ne plus se souvenir que la nation française ne datait point d'hier, qu'elle avait recueilli, en traversant quatorze siècles, un brillant héritage de gloire, et qu'elle avait aussi transmis à ses enfants quelques

(1) Eist. de VAss. Constituante, t. I, p. 412.

traditions de la liberté. En déchirant le voile dont un pouvoir nsurpateiir couvrait depuis longtemps la constitution de ?Etat, on -eût découvert le dépôt de la sagesse des temps antiques, et il eût suffi, pour rajeunir une vieille monarchie, de mettre en vigueur ses vieilles institutions. C'est dans cette vue que Cazalès défendait l'ancienne organisation de la France, et qu'il s'opposait à la réunion des trois ordres, dans laquelle il voyait la Révolution tout entière, puisqu'une assemblée unique, dominée par l'enthousiasme, devait se précipiter dans les plus dangereuses innovations, et que ce qui aurait été l'effet de l'irréflexion, du caprice ou de la passion, ne pourrait plus être réparé; et de là résultait pour lui la nécessité des trois ordres. Le clergé était à ses yeux un terme moyen, un médiateur entre la noblesse et le tiersétat; c'était un tempérament entre l'aristocratie et la démocratie. Ainsi le sacerdoce, organe du ciel, aurait servi de contrepoids aux intérêts terrestres; pensée sujblime que celle qui fait intervenir la justice et la morale dans la politique (1). »

Cette « pensée sublime » fera sourire plus d'un lecteur et à bon droit. Mais, dans son style naïf, le biographe exprime une idée qui, selon toute vraisemblance, était bien celle de Cazalès. Utopie, à coup sûr, mais utopie sincère: Cazalès n'avait personnellement pas grand'chose à gagner au maintien de la distinction des ordres.

Moins utopique assurément fut la politique qu'il soutint à son retour à l'Assemblée jusqu'au jour où il émigra. Il rêvait une monarchie intermédiaire entre le sysr tème absolu et le système parlementaire. Xul doute qu'il ne fût partisan de la permanence ou de la périodicité des Etats généraux. Allait-il jusqu'à la garantie de la responsabilité ministérielle? C'est peu probable. Toutefois il admettait, il voulait le contrôle des représentants de la nation par le consentement de l'impôt. Il allait

(l) Chare, Notice, p. 12

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presque jusqu'à la Cliarte de 1814. Mais le régime introduit en France par la révolution de juillet lui aurait inspiré de l'épouvante et presque de l'horreur. Il est un des premiers qui aient formulé le principe de la légitimité (1). La théorie du roi fonctionnaire, responsable et presque révocable, l'indignait, et il exprimait cette indignation avec éloquence.

Mais il différait des absolutistes en ce qu'il demandait ce respect du pouvoir royal, plutôt dans l'intérêt du peuple que dans celui du monarque. Parlant, dans un de ses discours, de la nécessité de poursuivre la tyrannie populaire comme celle des rois, il s'écriait : « C'est aussi un crime de lèse-nation que de livrer l'autorité royale, qui seule peut défendre le peuple du despotisme d'une Assemblée nationale, comme l'Assemblée nationale peut seule défendre le peuple du despotisme des rois. » On le voit: ces idées sont à peu près celles que Mirabeau aimait à soutenir, et qu'il exprima notamment dans son discours sur le Veto. Comme lui, Cazalès parlait volontiers de l'Angleterre, « ce pays, disait-il, dans lequel la nation est aussi libre que le roi est respecté (2) ».

(1) Sans aller aussi loin cependant que les fanatiques de 1815 : « L'hérédité du trône (disait-il à la tribune), et je répète ce raisonnement parce que personne n'y répond, a été fondée par le vœu du peuple français, et non pas, comme on a affecté de le dire dans cette tribune, pour tâcher de jeter du ridicule sur l'opinion de ceux qui combattent l'opinion contraire, sur le faux principe que les rois ne tiennent leurs couronnes que de Dieu et de leur épée; et moi aussi je n'admets point ces contes ridicules. Il m'est démontré que les rois tiennent leurs couronnes du vœu de leur peuple; mais il y a 800 ans (Ah! ah! ah! ah!) que le peuple français {Bis à gauche) a délégué au roi (Murmures à gauche)... mais il y a 800 ans que le peuple français a délégué à la famille royale son droit au trône : son ordre formel, son droit exprès vous a été donné de le reconnaître; vous l'avez reconnu, et vous n'avez pu le refuser; et vous n'avez fait, en le reconnaissant, qu'obéir à une autorité supérieure à la vôtre {Cest vrai, c'est vrai). » (Journal logogra.phique, séance du 28 mars 1791.)

(2) Mme de Staël, Considérations, t. II, p. 19.

Aussi Mirabeau, alors qu'il songeait à fonder ce qu'on appellerait aujourd'hui un parti conservateur libéral, avait-il jeté les yeux sur le sympathique orateur. Il rêvait une coalition de douze députés de toute nuance, commençant par Cazalès et finissant par Barnave. Il était souvent question de ce projet dans les négociations secrètes de Mirabeau avec la cour. Cazalès essaya vainement de connaître avec précision des desseins qu'il devinait. Mais il avait trop de franchise et de droiture pour servir dans une intrigue. Il fut tenu à l'écart par Mirabeau et par La Marck (1).

Cependant, et c'est la seule intrigue où il ait trempé, il essaya de se coaliser avec Mirabeau pour être porté à la présidence de l'Assemblée le jour de la première fédération. « J'ai trouvé ce soir (26 juin 1790) Cazalès chez mon frère, écrit Mirabeau à La Marck. Il m'a parlé de la présidence, et voici ce qu'il m'a proposé: Que les aristocrates fissent un président ; 89 (2), un président (c'est-à-dire lui et moi) ; qu'ils tirassent ensemble à pair ou non, et que les deux partis s'engageassent d'avance à se réunir pour celui que le sort aurait favorisé... Vous voyez bien que cela est d'abord mauvais et ensuite impraticable. » Ce plan un peu naïf ne fut accepté par personne.

Nous avons dit que la gauche estimait Cazalès, et nous venons de le surprendre en pourparlers avec Mirabeau (3). Mais, dans la chaleur de la discussion, on ne se ménageait pas de part et d'autre. C'est à la suite

(1) C or r. avec La March, t. II, p. 50-51.

(2) Le club de ce nom.

(3) Il témoigna toujours une extrême courtoisie à Mirabeau. Dans la séance du 22 mars 1791, Mirabeau, malade, demandait un ajournement. On murmura. « Le Parlement d'Angleterre; dit Cazalès, se prête mieux aux indispositions de ses membres. Une question importante lui était soumise; M. Fox était malade, et les Communes, jalouses de ses lumières, ajournèrent unanimement leurs séances. Je conclus à l'ajournement pour aprèsdemain. » (Moniteur du 23 mars 1791.)

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d'une querelle de tribune qu'eut lieu le célèbre duel de Cazalès et de Barnave, duel qui devait être l'origine d'une certaine sympathie entre ces deux hommes que ne séparait aucune opinion essentielle. Le biographe de Barnave raconte en détail, d'après Théodore de Lameth, les péripéties de ce duel. Citons ces pages curieuses (1); elles caractérisent les mœurs de cette époque presque héroïque :

« Cazalès et Barnave étaient à l'Assemblée dans une complète opposition. A la séance du 10 août 1790, la norble véhémence du premier lui avait fait adresser au côté de l'Assemblée, dans lequel siégeait Barnave, quelques mots très vifs, que celui-ci put prendre pour lui et auxquels il répondit avec politesse, mais avec fermeté (2). A

(1) Bérenger de la Drôme, Sotice historique sur Barnavn, en tête des Œuvres, Paris, 1843, 4 vol. in-8.

(2) Le compte rendu du Moniteur ne nous donne que cette vague indication : <( M. Cazalès demande l'impression de ce discours (discours prononcé par trois pétitionnaires.) La partie gauche réclame l'ordre du jour. L'Assemblée décide qu'elle passera immédiatement à l'ordre du jour. Aussitôt M. Foucault s'élance à la tribune. La partie droite, en av^ordre, pousse des cris tumultueux et menace le président. — TTiii-o demi-heure se passe au milieu de ces débats scandaleux, r. 0 est probablement pendant cette demi-heure que des propos injurieux fureJib échangés entre Cazalès et Barnave {Moniteur du 12 août 1790). Il faut recourir au journal de Camille Desmoulins yn^-M ."voir quelques détails précis : (( Les noirs étaient hors d'eux-mêmes : c'était comme si un exorciste eût jeté un seau d'eau bénite sur la tête d'un diable sans perruque. Le noir Cazalès s'écria que tous les membres du côté gauche étaient des brigands. Ce mot, qu'il adressait à tous les patriotes, il le fit sonner si fortement à l'oreille de Barnave, en le regardant de travers, que celui-ci ne put s'empêcher de dire au nègre: « Parlez-vous collec- (( tivement? c'est une sottise à laquelle je ne dois pas prendre (( gajrde. Voulez-vous m'insulter personnellement ? c'est ce que je (( ne souffrirai pas. — Ce que j'ai dit est pour vous, répond « Cazalès. » Le bouillant patriote ne se possède plus, et lui riposte par le mot le plus énergique de la langue dans ses deux sens. (Bév., de Fr. et de Br., n° 38.) Enfin, on lit dans le Becueil d'anecdotes hiographifiues, Paris, 1798, in-8° : (( Après une séance

la fin de la séance, Cazalès vint à Barnave et lui dit; « Au fond, il n'y a rien; tous deux nous avons fait nos « preuves; si vous le voulez, nous en resterons là. » La réponse fut: « Je suis bien aise de votre jugement, « c'était le mien. » — Cependant tout était loin d'être terminé. Le lendemain, de grand matin, Cazalès, accompagné du duc de Saint-Simon, arriva chez MM. de Lameth, oii demeurait Barnave (1), qu'il réveilla en leur disant: « Je suis exactement dans la même dispo- « sition qu'hier, mais mon parti ne veut pas que j'en « reste là, et à regret je viens vous le dire. — Je l'avais « prévu, » répondit Barnave ; « j'avais pensé que ce « serait comme Jja Bourdonnaie avec Ch. de Lameth(2)c» Cazalès reprit : « J'en suis désolé ; mais enfin, quand ? « oii ? et quelle arme choisissez-vous ? — Dans une « heure, au bois de Boulogne, le pistolet, » fut la réponse de Barnave.

(( On alla bientôt sur le terrain. Alexandre de Lameth assistait Barnave; son frère Théodore était allé chercher le célèbre chirurgien du Fouarre, et l'avait placé, isolé, à peu de distance du théâtre du combat; il se tenait luimême dans l'éloignement. — « C'est à vous, qui avez « provoqué, à tirer le premier, » dit Cazalès. — « Il n'y « a pas eu offense d'intention, » répondit Barnave ; « je le « crois de votre part, je l'affirme de la mienne ; nous al-

orageuse, le 10 août 1790, Barnave, passant à côté de Cazalès, lui entendit dire très haut, en parlant des membres de la majorité: (( Ce sont tous des j... f... et des f... gueux. — Parlez-vous « collectivement? lui demanda le député dauphinois, ou cette (( insulte m'est-elle personnelle ? — L'un et l'autre, repart fière- « ment Cazalès. »

(1) L'hôtel de MM. de Lameth était rue de Fleurus, n^ 14. Un marbre placé au-dessus de la porte d'entrée indique encore, selon l'usage du temps, le nom des anciens propriétaires. (Note de Bérenger.)

(2) C'était pour une chose frivole : tout était arrangé ; cependant La Bourdonnaie vint trouver Charles de Lameth, et lui dit: (( J'en suis aux regrets, mais ces dames le veulent absolument. » Il fut légèrement blessé. (Bérenger.)

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« Ions donc tirer au sort. » Au même instant, Alexandre de Lametli présenta sa main fermée à Cazalès en disant : « Pair ou non / » Après quelque résistance, Cazalès prononça: « Impair », et voyant qu'il s'était trompé, il ajouta: « Tous savez que je suis joueur, et vous avez « pensé que je dirais ainsi. »

« A treize pas, Barnave tira, mais n'atteignit pas ; Cazalès ajusta à son tour ; son arme fit deux fois faux feu. «Mon Dieu !» s'écria-t-il «que je vous fais d'excuses. « — Je suis là pour attendre, » dit Barnave. Au troisième essai, le coup partit, mais encore sans résultat. — On aurait dû en rester là; Alexandre de Lameth le désirait vivement; mais, soigneux à l'excès de la réputation de son ami, et voyant l'autre témoin, le duc de Saint-Simon, plus âgé que lui, garder le silence, il crut devoir l'imiter.

« On rechargea les armes; les balles, selon l'usage alors, étaient entourées de rubans, pour les fixer plus exactement; Cazalès le fit remarquer avec une innocente malignité en disant: « Sommes-nous galants pour vous, Monsieur ! c'est du tricolore. »

« Pendant cette triste opération, les deux adversaires se promenant amicalement, Cazalès dit à Barnave: « Je « serais inconsolable de vous tuer, mais vous nous ge- « nez beaucoup ; je voudrais seulement vous mettre hors « de la tribune pour quelque temps'. — La crainte qui « vous occupe », reprit Barnave, « me tourmente à « votre égard depuis ce matin; mais je suis plus géné- « reux que vous en désirant vous atteindre à peine, car « vous êtes la toute-puissance de votre côté, peu riche « en orateurs, tandis que, dans le mien, à peine s'aper- « cevrait-on de mon absence (1). »

(1) Alexandre de Lametli, d'après M. de Carné, racontait en ces termes cette conversation : « En vérité, M. Barnave, s'écriait Cazalès en préparant son arme, je serais au désespoir de vous tuer; car je perdrais le plaisir de vous entendre. — Quant à moi, Monsieur, répliquait Barnave en ajustant son pistolet, je

« Le duc de Saint-Simon fit signe qu'on pouvait s'avancer; le sort fut de nouveau consulté; cette fois, il prononça; Cazalès tomba frappé au front. Son premier cri fut: « Eh bien! je suis ici pour cela. » Un cliapeau à la forme du temps avait heureusement empêché la balle de pénétrer trop avant, mais le sinus frontal était brisé (1). Du Fouarre accourut, il examina la blessure et s'écria: « Ce ne sera rien! » Cazalès répéta Texclamation ; mais craignant d'avoir montré trop d'intérêt pour lui-même, il ajouta aussitôt: « C'est la bête qui parle. » Puis, apercevant M. Théodore de Lameth qui s'était tenu à l'écart dans le bois, il dit à Alexandre: « Pour-

regretterais encore davantage de vous mettre sur le carreau : si vous me tuez, j'aurai au moins des successeurs à la tribune; mais si je vous tue, ce sera à mourir d'ennui lorsqu'il faudra écouter quelqu'un des vôtres. » (L. de Carné, article Cazalès, dans le Dlct. de la Conversation, 1838.)

(1) Voici comment les Actes des Apôtres rendirent compte de cet accident :

Aux vertus le malheur, au crime le succès;

Barnave a blessé Cazalès.

Dans ce siècle fécond en fureurs effroyables, Non, ce n'est pas un spectacle nouveau, • De voir des gens irréprochables

Passer par la main du bourreau,

Loustallot, dans son" journal, blâma ce duel en ces termes : (c Que devient la liberté publique, si l'on peut ravir au peuple ses meilleurs défenseurs en les faisant battre en duel ? Que deviendrait la Révolution, si l'épée ou le pistolet nous ôtaient dans ce moment sept a huit des plus sincères amis des droits du peuple; si l'on peut les écarter de la tribune pendant plusieurs mois par des blessures; et si, à la veille d'une grande question, qui exige toute leur application, ils peuvent être distraits par des provocations ? » Ce fut en effet une tactique des spadassins royalistes de tenter par calcul ce que Cazalès n'avait fait que par point d'honneur. Mirabeau et d'autres se dérobèrent à ces cartels. (Elysée Loustallot, par M, Pellet, Paris. 1872, p. 264.) (( Je suis fâchée, écrivait M"' Roland à Bancal, que Barnave ait eu cette folie: c'est oublier ce qu'il doit à ses commettants et à lui-même. » (Lettre du 18 août 1790.)

GAZALÈS. 281

« quoi votre frère n'approche-t-il pas? — Parce que, ré- ^ pondit celui-ci, vous n'avez qu'un témoin, Barnave ne « peut en avoir deux. — Est-ce que, répliqua vivement a Cazalès, des gens comme nous ont besoin de témoins, « si ce n'est pour les ramasser? Ne le sont-ils pas' d'un « côté comme de l'autre ? »

« La voiture d'Alexandre de Lameth, meilleure que la sienne, lui fut offerte ; il la refusa d'abord, puis il reprit vivement: « Oui, je l'accepte; il faut que ce soit ainsi. » Sa bienveillante pensée fut à l'instant comprise et appréciée.

a Depuis cette époque, en conservant leurs opinions, Barnave et Cazalès furent liés de la plus étroite amitié (1). »

La plus étroite amitié, n'est-ce pas beaucoup dire? Cazalès et Barnave ne semblent pas s'être ménagés davantage après leur duel. Dans la discussion qui s'éleva à propos des Suisses de Nancy, Barnave tança vertement Cazalès, si vertement qu'on se demande sî leur prétendue amitié ne sombra pas dans cette querelle. Qu'on en juge par cet extrait du Moniteur (2):

« M. Cazalès: ...Peut-être trouverez-vous difficile de pardonner aux assassins du liéros de Nancy, à ce jeune Desilles, dont l'action immortelle honore et le siècle et l'ordre dans lequel il était né. (On entend un murmure presque général. — M. Barnave demande la parole. — Il se passe quelques moments dans une grande agitation.)

« M. Cazalès: Quoique jamais je n'aie interrompu M. Barnave, je demande que la parole lui soit accordée.

« M. Barnave: Je dis, M. le Président, que l'Assemblée

(1) Président de l'Assemblée constituante, Charles de Lanieth avait refusé de recevoir la démission de Cazalès. Sous le Consulat, il fut heureux de parvenir à obtenir sa radiation. (Bérenger.)

(2) Année 1790, nP 343.

ne peut laisser continuer l'orateur et passer son discours sans le caractériser: un discours où l'esprit de parti, après avoir osé remuer la cendre des morts pour soulager la liaine d'un parti ennemi de la Eévolution (une grande partie de V Assemblée aj^plauditj, où la malignité la plus acérée a cherché, pour le déchirer, dans le cœur d'un homme qui n'a d'autres torts aux yeux de l'opinant que de différer avec lui de principes, tout ce que la nature a de plus cher; un discours qui a commencé ainsi par un raffinement de cruauté, et qui finit par l'oubli des principes de la Révolution, par quelque chose de plus odieux encore, par une insulte à l'humanité; car c'est insulter l'humanité que de faire renaître les distinctions, que de vouloir se faire une gloire et une vertu de la possession des privilèges qui, pour la gloire de la nation et de l'humanité, sont heureusement détruits. Je ne veux point prolonger la discussion. L'opinant a manqué à ce qu'il devait à son collègue; car jamais la diversité d'opinions ne peut justifier des moyens aussi barbares. Il a manqué, quelle que soit son opinion intérieure, aux principes immuables de la Constitution. Je demande qu'à ces deux titres il soit rappelé à l'ordre, et que le procès-verbal porte ces deux motifs: pour avoir manqué à son collègue, et pour avoir manqué à l'Assemblée. »

Sympathique néanmoins à ses collègues de la gauche, Cazalès ne déplaisait même pas à ce peuple de Paris, que les aristocrates ne songeaient qu'à railler et à insulter. Un royaliste ardent, signataire de la protestation du 29 juin 1791 (1), le marquis de Ferrières, fait en ces termes le plus bel éloge possible et de ce peuple tant calomnié et de Cazalès lui-même: « Il eût été facile aux nobles de ramener le peuple à des sentiments de justice et même de bienveillance, s'ils avaient su employer des

(1) Protestation qu'il blâme éloqiiemment dans ses Mémoires, comme nous l'avons déjà fait remarquer, p. 222 .

moyens appropriés aux circonstances. Le peuple ne les blâmait point de défendre avec courage leurs intérêts; il ne leur a jamais reproché leurs opinions dans l'Assemblée, quelque contraires qu'elles pussent être au système qu'il avait adopté ; mais le peuple, en accordant aux nobles toute la latitude possible au soutien de leurs droits et de leurs prétentions-, aurait voulu que, le décret rendu, ils se soumissent et n'employassent point des manœuvres souterraines pour s'opposer à son exécution. Le peuple estimait l'abbé Maury, il aimait Cazalès. Un jour qu'on discutait le code pénal, et qu'on agitait la question de savoir si l'on abolirait la peine de mort, Cazalès, étant sorti de la salle, aperçut sur la terrasse des Feuillants un groupe nombreux, qui tenait aussi ses séances et examinait la même question. Il s'approche, écoute ce qui se dit. Un des orateurs le reconnaît, lui frappe sur l'épaule d'un air de bienveillance: Ah çàl on vient de faire une bonne motion pour nous; tu es un brave Jiomme, ne va jjas parler contre (1). »

lY

Après la fuite et la suspension du roi, il comprit que ses efforts étaient désormais inutiles, et il émigra le 9 juillet 1791. « Il crut fermement, dit Montlosier, à une Constitution qui ferait le bonheur du pays, jusqu'à la captivité de Varennes: alors, il s*en alla. » Son rôle d'orateur est fini, et nous pourrions arrêter ici cette biographie. Mais, comme les documents n'abondent pas sur cet homme extraordinaire, on sera peut-être curieux de connaître la place qu'il tint ensuite dans son propre parti.

« Arrivé à Coblentz, dit Montlosier, il n'y rechercha aucune faveur. Il y subit, sans se plaindre, tout ce qu'on

(1) Ferrières, Mémoires, t. II, p. 315.

voulut lui faire subir d'injustice et d'ingratitude; il vivait fort bien avec des compagnons ou des dévoués; mais des amis ou des ennemis, il ne s'en occupait pa^ (1). »

Il est certain qu'il fut très mal reçu par les émigrés. On lit, par exemple, dans une correspondance adressée de Mayence au Moniteur et datée du 10 novembre 1791, que Monsieur et M. d'Artois « sont si engoués de ceux qui les approchent avec le plus de bassesse, que toutes les bonnes têtes du parti aristocratique les ont abandonnés. M. Bouille est leur ennemi ; M. Lally-Tolendal est passé par Coblentz sans les voir; ils ont presque chassé M. Cazalès, parce qu'ils l'ont trouvé démocrate (2).

(1) T. II, p. 252.

(2) Montlosier explique finement cette défaveur de Cazalès. (( C'était un homme très capable et qu'on n'a pas su employer. Il est vrai qu'il fallait le laisser faire: il ne demandait jamais les idées des autres; il commandait les siennes. De sa vie il n'a interrogé personne, ni sur ce qu'il avait à penser, ni sur ce qu'il avait à faire. Ses amis étaient des compagnons, quelquefois des instruments, jamais des conseils. » Involontairement, on songe à Berryer.

M. Bardoux raconte en ces termes, d'après la partie inédite des Mémoires de Montlosier, quel accueil Cazalès reçut à Coblentz :

« Cazalès n'était pas mieux accueilli [que Montlosier] : il était devenu partisjm des deux chambres; aussitôt qu'on eut connaissance de son arrivée à Coblentz, on n'imagina rien de mieux que de l'outrager. Plusieurs gentilshommes, l'un à la suite de l'autre, vinrent à l'auberge oii l'on savait qu'il devait débarquer, prévenir l'hôtelier qu'il fallait absolument deux chambres à M. de Cazalès. Coblentz était alors encombrée. Le maître de l'auberge, qui croyait avoir fait beaucoup que de lui avoir ménagé une bonne chambre à coucher, vint à lui aussitôt qu'il débarqua, lui témoigner son désespoir de n'avoir absolument qu'une chambre à lui offrir. Cazalès comprit très bien le sens de cette recommandation ; il sentit qu'on lui refusait toute marque de confiance. Il garda le silence et demanda seulement à servir aux avant-postes. » (A. Bardoux, Le comte de Montlosier, dans la Bévue des Deux-Mondes du 15 décembre 1874, p. 874.) Cf. aussi Mallet du Pan, t. I, p. 298.

CAZALKS. 285

Mais M. Calonne est à la tête de leurs affaires... » L'abbé Maiiry, au contraire, avait été admirablement reçu par eux, et il avait passé à Coblentz « vingt-quatre heures de gloire » avant de prendre la route de l'Italie « pour se rendre â son chapeau ».

Cazalès passa en Angleterre, puis rentra en France pour quelque temps, dégoûté par ces avanies ou même, selon d'autres, expulsé de Coblentz par les princes (1). Il émigra de nouveau après le 10 août, voyagea en Italie, en Espagne, et revint en Angleterre, où il se lia d'amitié avec Burke; l'ennemi de la Révolution française. Mais il fut aussi l'ami de Fox, le grand libéral, auquel il ressemblait pour le caractère, pour l'éloquence et même, dit-on, pour le physique.

Il fit la campagne de 1792, perdu dans les rangs de l'armée de Condé.

Il s'embarqua plus tard sur l'escadre anglaise qui alla seconder l'insurrection de Toulon et fut chargé par Monsieur de l'administration de cette ville.

Après l'échec de cette entreprise, le gouvernement anglais lui offrit la place de procureur des biens vacants dans l'île de Saint-Domingue. Il refusa cette place lucrative qui rapporta, dit-on, à M. Bruges, plus de cent mille livres sterling (2).

Il sollicita vainement de la Convention un sauf-conduit pour venir en France assister Louis XYI dans son procès. Il composa même le discours qu'il aurait prononcé en cette occasion. On le trouvera dans le recueil de ses discours publié par Chare. Cette pièce d'éloquence, un peu froide, est loin d'être son chef-d'œuvre.

(1) Biographie nouvelle des contemporains, par Amault, Jay, etc. Sur le premier séjour de Cazalès en Angleterre, cf. le Bulletin du Journal des Débats et Décrets du 22 novembre 1791 : « Londres, M. Dillon, M. de Cazalès et plusieurs autres émigrés français ont été présentés le 21 octobre (1791) à Leurs Majestés. Les deux premiers ont eu le soir une entrevue avec M. Pitt. n

(2) Chare, Notice, p. 38.

Après le 18 fructidor, les émigrés le chargèrent d'aller sonder les intentions des proscrits réfugiés en Suisse et de tâcher de les rallier à la cause royale. Il n'y réussit pas, et ses avances furent repoussées par Carnot qui lui dit, d'après Chare : « Que pourrait faire pour moi Louis XYIII? me permettre de sortir de France?... d'émigrer?... Tous savez, monsieur de Cazalès, quel est le sort d'un émigré. Quel serait donc le sort d'un émigré régicide, si Louis XYIII était sur le trône ! »

Eentré en France en 1803, il y fut l'objet des sollicitations de Bonaparte, dont il ne servit pas la cause, quoi qu'en ait dit madame de Staël. Il accepta cependant, d'après la biographie publiée par Arnault et Jay, la croix d'officier de la Légion d'honneur (1), mais il refusa toutes les places qui lui furent offertes. La même année, il épousa madame de Roquefeuil, veuve d'un capitaine de vaisseau, et il mourut en 1805, dans la retraite et dans l'obscurité. « Ce nouveau genre de vie l'a tué, écrivait un de ses amis à Chare. Il fallait à mon ami une tribune ou un salon, non qu'il ne fût bien supérieur au désir de briller, mais il aimait par-dessus tout à disserter, è, discuter quelquefois même sur ce qu'on appelle avec raison de véritables fadaises; car je n'ai pas connu d'homme plus simple dans la vie privée; il était ce qu'on appelle bon homme par excellence; il paraissait, dans les relations sociales, oublier entièrement sa supériorité; il se serait prêté à des jeux d'enfants, sans s'y croire déplacé. Il savait se mettre à la portée de tout le monde et se plaisait surtout avec les personnes sans prétentions ; on n'aurait pu trouver un homme qui fût d'une société plus facile et meilleur camarade (2). »

(1) Son nom ne se trouve pas dans la table du recueil intitulé: Fastes de la Légion d'honneur, Paris, 1842-1847, 5 vol. in-8.

(2) On aimerait à en savoir davantage sur cet homme éminent. Mais son fils unique, M. l'abbé de Cazalès, qui eut son heure de notoriété comme catholique libéral et collabora à la Beviic

CAZALES. 287

On connaît l'homme, ses opinions, sa vie. Quel était Forateur? Il se dérobe presque autant à notre curiosité et a souffert plus qu'un autre du temps qui enlève aux gloires de la tribune la moitié de leurs titres. Il a péri, lui, aux trois quarts, par sa faute, par la négligence de ses contemporains. Son discours prononcé, il n'y songeait plus, et il n'était pas de ceux qui assiégeaient l'imprimerie du Moniteur pour corriger leurs épreuves et remanier leurs périodes. « Jamais il ne s'informait de la manière dont les journaux rapportaient ses opinions, » écrit Montlosier (1). Le Moniteur abrège parfois ses discours, quoique les analyses qu'il en donne soient remarquablement rédigées. Ceux qu'il reproduit en entier n'ont pas tous été réimprimés dans le recueil publié par Chare en 1821. Ce recueil est très incomplet: il y manque (sans parler des discours peu étendus) au moins trois harangues importantes, prononcées le 11 janvier 1790 (réponse à Mirabeau à propos du Parlement de Rennes), le 5 mai 1790 (premier discours sur l'institution des juges), et enfin le -30 août 1791 (affaires d'Avignon) (2). Comme on ne lit guère que les discours qui ont été réunis en volume, il s'ensuit que l'on ne connaît qu'une partie du peu qui nous reste de l'éloquence de Cazalès. Et encore combien de personnes ont eu entre les mains le recueil de Chare, presque introuvable au-

des Deux-Mondes, est mort depuis 1876. Il avait peut-être entre les mains les papiers de son père. Il a transmis sans doute à ses héritiers plus d'un renseignement oral. Mais ceux-ci, respectueusement interrogés par nous, se sont renfermés dans le silence et n'ont même pas répondu à notre lettre. (Sur l'abbé de Cazalès, voir l'article Cazalès dans le Ifict. de la Conversation, par L. de Carné, à la fin.)

(1) Mémoires, t. II, p. 252.

(2) Ces trois discours se trouvent dans le Journal logograpMque.

jourd'liui ? Est-ce trop s'avancer de dire que l'œuvre oratoire de Cazalès est inconnue ?

îs'otons d'abord qu'il improvisait dans toutes les circonstances, même dans les discussions tecliniques et compliquées. « Dans ces occasions, dit son collègue le duc de Lévis, ceux qui lisaient des discours écrits, usage que le peu d'habitude de parler en public faisait tolérer en France, quoiqu'il soit proscrit en Angleterre, avaient quelque avantage sur lui. M. de Cazalès, choqué de n-e pas être supérieur dans tous les genres, s'appliqua à composer un de ces discours préparés, et, se fiant à sa mémoire, il commença à le réciter comme s'il était improvisé; mais, à mesure qu'il avançait, la vivacité de son esprit lui présentant des choses nouvelles, il s'embrouilla tellement qu'il lui fut impossible de continuer; et la petite charlatanerie fut découverte (1). »

Il n'essaya plus d'apprendre par cœur et s'en trouva bien. Dès son début, il s'imposa en maître, par une facilité de parole que, dans la droite, Clermont-Tonnerre possédait seul au même degré. Il eut à lutter d'abord contre la déconsidération que lui valait sa réputation de joueur et d'homme dérangé. Mais, pour la noblesse de 1789, ce n'étaient pas vices impardonnables, et il acquit bientôt, non seulement la célébrité, mais l'estime, cette estime que Mirabeau ne put jamais, en dépit de son génie et des plus douloureux efforts, obtenir de ses adversaires et de ses amis. On pouvait jalouser Cazalès, le haïr même: on rendait justice à la droiture de son caractère et de ses intentions. Il arriva par là, et presque d'un coup, à une situation solide et respectée. Grand avantage pour une éloquence comme la sienne, éloquence douce et grave, qui tirait ses effets les plus pathétiques de nobles appels aux sentiments élevés de l'âme humaine. Mais c'est surtout à un improvisateur que. la confiance publique vient en aide. Soutenu par

(1) Souvenirs, p. 232.

CAZALKS. 289

la considération dont il jouissait, Cazalos pouvait laisser aller sa parole féconde, dont aucune angoisse seôrète, aucun désir fiévreux de briller à tout prix n'altérait la pureté. Ce travail mystérieux et intime de l'improvisation oratoire s'opérait d'autant plus aisément dans sa calme intelligence qu'il n'avait pas à conquérir ce que d'autres devaient poursuivre d'abord, c'est-à-dire la bienveillance de son auditoire. Cette bienveillance le portait, l'encourageait, et il n'avait qu'à laisser voir les trésors des pensées nobles et pures dont son âme était pleine.

,Le duc de Lévis attribue la timidité des autres orateurs de la droite à la fausse honte qu'ils avaient contractée dans le monde, à la crainte du ridicule, à l'habitude de causer à voix basse dans un salon par groupe de trois ou quatre. Ceux qui excellent à parler à demi voix dans un cercle rare et choisi se trouvent décontenancés au grand jour cru de la tribune. Cazalès, élevé au régiment, n'avait pas ces habitudes de réserve et de discrétion factices, et il se présenta avec assurance devant l'Assemblée nationale.

Distinguons cependant. S'il fut dès l'abord éloquent dans la chaiûbre de la Noblesse, il se trouva dépaysé dans la vaste salle des Menus. Aux premiers jours, quand il parlait de sa place, il surmontait son embarras, accru peut-être par la récente mésaventure de son arrestation à Caussade, qui risquait de jeter sur sa personne une ombre de ridicule. Mais, les premières fois qu'il parut à la tribune, on ne lui retrouva pas son sang-froid ordinaire. Alors, on l'y envoya à dessein et on l'empêcha de parle* de sa place. Il en souffrait et disait à ses amis: « La tribune me tue. » Il se trompait: ces taquineries lui rendirent un grand service et le contraignirent à s'aguerrir. Il s'aguerrit en effet à force de volonté et retrouva par le travail la facilité qu'il avait montrée dans les débats intérieurs de son ordre. Le fidèle Montlosier nous a transmis le secret des exercices préparatoires auxquels

il se livra dans la période de ses débuts: « Il méditait d'abord don sujet; le tournant ensuite et le retournant dans sa forte tête, il en dessinait les compartiments, les fixait; et alors, d'accord avec le baron de Batz et quelques amis, il prononçait tout haut son discours, se laissait ou se faisait interrompre exprès. S'il n'était pas content de lui une première fois, il recommençait une seconde, jusqu'à ce qu'il se sentît imperturbable et qu'il aperçût ses amis satisfaits. Avec une persévérance étonnante pour un bomine tout à la fois aussi paresseux et aussi violent, il a fait ce manège chez le baron de Batz environ trois mois. A la fin, il était parvenu à dessiner et à composer ses discours tout seul (1). »

YI

La peine et le temps qu'il prit pour devenir maître de son talent nous expliquent pourquoi nous ne trouvons aucun discours de lui avant le 15 septembre 1789, quoiqu'il eût repris son siège depuis la fin de juillet. Il prit donc la parole pour la première fois dans les débats sur la question de l'hérédité de la couronne, à propos des droits de la maison d'Orléans et de la maison d'Espagne. Il aurait voulu que l'on couvrît cette hypothèse d'un "voilc religieux (2) et que, le cas échéant, c'est-à-dire si les d'Orléans et les héritiers de Philippe Y étaient seuls en présence, une convention nationale décidât. Son discours fut applaudi, mais le mot de convention nationale, qu'il se trouva être un des premiers à pro^ noncer, fut-il du goût de ses amis politiques ? Quoi qu'il en soit, il renouvela sa proposition dans les mêmes termes le 17 septembre suivant.

(1) Montlosier, Mémoires, t. II, p. 239.

(2) Métaphore qui revient souvent dans les discours des Constituants.

CAZALES. 291

Dès lors, il a rinterruption heureuse et précise. Le mardi 20 octobre, Robespierre parle d'une conspiration des subsistances dans un style qui n'est pas celui de r Assemblée ; Cazalès s'écrie: « Je demande que le préopinant donne les notions qu'il a sur la conspiration ; sinon, il est criminel envers le public et l'Assemblée (1) .»

Il dit toujours le but où il tend, même quand il y a de la candeur à le dire. Par exemple, dans son discours du 28 novembre 1789 sur les finances, il laisse trop voir que son intention est de sauver la fortune du clergé:

« Pour subvenir aux besoins pressants je propose de créer pour 600 millions de billets d'Etat, portant intérêt et payables à des termes fixes, qui correspondraient à l'époque de l'éckéanC'e de la contribution patriotique. 250 millions seraient fournis par cet objet, 50 par la vente d'une partie des biens du domaine. Le clergé se chargerait sans doute de payer 300 millions, en vendant ceux de ses fonds qu'il ne voudrait pas conserver: ainsi il assurerait sa propriété en en sacriûant une petite partie... Ce plan n'est ni profond ni ingénieux; il est conforme à la marche de la franchise et de la bonne foi (1). »

Cette dernière phrase ne pourrait-elle pas servir d'épigraphe aux discours de Cazalès ? Franchise et bonne foi, n'est-ce pas la marque de son éloquence ? Toutefois, au début, il exagère la franchise. Il est agressif et violent à l'égard de Mirabeau, quand il lui répond en ces termes, à propos de la grave affaire du parlement de Hennés révolté et mandé à la barre: « Je ne réponds ni aux diatribes ni aux violentes déclamations que s'est permises M. le comte de Mirabeau. Je n'oublie pas que je discute les intérêts d'un grand peuple en présence des

(1) Il fait la même réponse à Al. de Lameth, le 17 mai 1790.

(2) Le Moniteur rétrospectif ne donne qu'une analyse très pâle de ce discours. Il a dû cependant être important, Chare le passe sous silence, ainsi que les premiers discours. (Le premier qu'il reproduise est du 13 février 1790.) — Barère, dans le Poini dvy Jour, le résume en vingt lignes.

législateurs d'une grande nation. Je prendrai le seul ton digne d'un honnête homme. (Il se fait quelques murmures et r opinant est rappelé à V ordre). Il est impossible de contester que le ton de la modération et de la justice convient uniquement quand on délibère sur le sort de ses concitoyens et qu'on est leur juge. Qu'il me soit permis de relever trois faits que M. de Mirabeau a altérés... (1). » Cazalès est encore obsédé par ses rancunes et son dépit. Mais son ton deviendra bientôt plus courtois et plus conciliant pour les personnes.

Cependant quand la droite, soit concert préalable, soit entraînement irréfléchi, en vient à huer un orateur de la gauche, Cazalès, en vrai méridional, oublie ce parti pris de sang-froid qui a succédé chez lui aux incartades du début, et il fait sa partie dans le concert d'imprécations et de menaces. Parfois toute la droite se lève et bondit vers la tribune d'où part une voix ennemie. Cazalès, en ces circonstances, ne reste pas en arrière. Ainsi, dans la discussion sur l'organisation judiciaire (6 mai 1790), on ne se borne pas à interrompre Barnave. On envahit la tribune où il est debout. On l'y presse comme pour l'y étouffer. Derrière l'orateur se placent de forcf; Cazalès, Maury, Montlosier, et un homme qui en v;^at trois à lui seul, l'énorme vicomte de Mirabeau.

Le lendemain, 7 mai, il prononça, sur le même sujet, un discours qui, d'après Alexandre de ,Lameth, témoin oculaire, fut son triomphe oratoire. « Cazalès, dit-il, déploya une vive éloquence; le côté droit applaudit à son opinion: toute l'Assemblée applaudit à son talent. » Yoici ce discours: nous le choisissons pour le citer en entier, puisque les contemporains le préféraient aux autres.

Barnave avait soutenu que le pouvoir judiciaire n'émanait pas du pouvoir exécutif. Cazalès répondit:

« Il faut donc traiter encore cette question dont la décision est si importante, dont les suites influeront à

(1) Moniteur.

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jamais sur la nature du gouvernement français, et en cliangeront peut-être la forme; cette question dont la discussion devrait être facile dans une assemblée qui a reconnu que le gouvernement français est monarchique,' qui a déclaré qu'entre les mains du roi réside le pouvoir exécutif suprême. J'ai établi, dans ma précédente opinion, qu'il ne peut exister dans aucune société que deux pouvoirs politiques réellement distincts, le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif, et que toute espèce de force politique n'en est qu'une émanation. M. Barnave a cité l'autorité de Montesquieu. Peut-être est-il extraordinaire que M. Barnave la cite, et que je ne m'y rende pas. Je me rends à la vérité et à la raison; l'une et l'autre me disent qu'il n'est pas un seul homme raisonnable et de bonne foi qui puisse reconnaître plus de deux pouvoirs. J'en appelle à M. Barnave lui-même: quand le souverain a distribué tous les pouvoirs, quand il a fixé la loi et les moyens de l'exécuter, que lui restet-il à faire ? quel serait l'emploi d'un troisième pouvoir politique? M. le président de Montesquieu avait longtemps exercé la magistrature avec gloire; il a été entraîné par l'esprit de son état; l'état mixte des parlements en France avait égaré son opinion, dont on pouvait seulement conclure que les parlements avaient réuni à une portion du pouvoir exécutif une portion du pouvoir administratif, et non pas qu'ils exerçaient un du troisième pouvoir. Mais aujourd'hui que le jugement n'est plus que l'acte matériel de l'application de la loi, que l'acte qui ordonne l'exécution de la loi, les fonctions judiciaires sont évidemment une partie du pouvoir exécutif. Si le pouvoir exécutif réside uniquement et entièrement dans les mains du roi, le roi doit donc nommer les juges. J'ajoute que depuis les temps héroïques, depuis le roi Persée jusqu'à nos jours, il n'y a pas un seul exemple que les rois n'aient pas institué leurs juges. Si ce fait ne peut être contesté, si l'histoire s'élève pour soutenir des principes incontestables, par quelle étrange

témérité, nous, législateurs d'un jour, nous à qui, jusqu'à ce moment, toute question d'économie politique a été inconnue, rejetterions-nous la leçon de l'expérience ? Ignorons-nous que le passé est l'école du présent comme de l'avenir? et ne craignons-nous pas que notre fol ouvrage n'écroule avec nous? La fin de l'opinion de M. Barnave ne présente qu'une vaine éloquence, qu'une répétition en phrases plus ou moins sonores des lieux communs qu'on a répétés de tout temps contre les ministres et contre tous les valets qui entourent le trône. Quand il aurait peint avec des couleurs vraies cette classe d'hommes qu'il est peut-être peu généreux d'attaquer quand ils n'ont plus d'autorité, son raisonnement n'aurait pas plus de force, et quand il en aurait davantage, il en résulterait qu'on ne doit accorder nulle fonction, nul pouvoir au roi, car il partagera toujours l'une et l'autre avec les ministres et les courtisans. Si je vous peignais les factions populaires, les effets funestes des intrigues, des prestiges de l'éloquence; si je nommais les Socrate, les Lycurgue, les Aristide, les Solon immolés par le peuple; si je citais les illustres victimes des erreurs et des violences du peuple ; si je vous rappelais que Coriolan fut banni, que Camille fut exilé, que les Gracques furent immolés au pied du tribunal; si je vous disais que les assemblées du peuple romain n'étaient que des conjurations, que les comices n'étaient pleins que de fâcheux; si je vous montrais la place publique changée en champ d-e bataille ; si je vous disais qu'il n'y avait pas une élection, pas une loi, pas un jugement qui ne fût une guerre civile, vous conviendriez qu'il y a des inconvénients dans Je gouvernement populaire. (On demande à Vopinant s^il parle du gouvernement Teprésentatif). Peut-être que cette peinture fidèle des désordres d'une République qui mérita l'admiration de tous les peuples, et qui fut la maîtresse de l'univers, fera sans doute quelque effet sur votre esprit, sur votre cœur, et ne croyez pas que cette digression soit étrangère; tout peuple qui

fait des élections sera sujet aux mêmes inconvénients... (On observe que Vopinant n'est pas dans la question.)

a M. l'abbé Maury: On veut vous troubler; parlez posément, on vous écoutera.

« M. DE Cazalès: Mais puisque cette discussion, à laquelle j'attache un bien mince mérite, paraît étrangère, elle l'est en effet. Nous n'avons pas été envoyés pour choisir une forme de gouvernement: la nation a donné ses ordres, il faut obéir. Le gouvernement monarchique existait, il faut le raffermir et non l'attaquer; il faut voir s'il n'est pas contraire à l'essence de la monarchie de décider que le roi n'aura aucune influence sur l'admission des juges. Je vous prie de vous rappeler quels embarras ont éprouvés ceux qui ont regardé le roi comme le premier huissier du pouvoir judiciaire; ils voulaient faire adopter des principes démocratiques; ils n'osaient pas avouer ces principes à la face du peuple qui m'entend, à la face de ce peuple qui professe encore l'amour de ses rois; au milieu de cette assemblée qui ne peut adopter un gouvernement que repoussent nos mœurs, nos usages, l'étendue de l'empire, le vœu formel du peuple français. Pressés par leurs adversaires, ils ont dit qu'ils voulaient diviser les branches du pouvoir exécutif; ils ont proposé de détruire l'unité, cette base monarchique par excellence, qui produit cet ensemble, cette rapidité d'exécution nécessaires au gouvernement d'un grand empire. Il était facile d'apercevoir qu'ils regardaient le décret par lequel vous avez reconnu le gouvernement français gouvernement monarchique comme une simple énonciation; mais puisque leur secret a échappé à leur prudence, puisque leurs projets sont avoués, que tous les bons Français se rallient autour de l'autorité royale, et qu'ils nepoussent cette liberté folle qui serait licence, cette autorité populaire qui serait anarchie, qu'ils dissipent cette ivrtesse au sein de laquelle, abusant d'un peuple fatigué de vos assemblées orageuses, on voudrait établir le pouvoir arbitraire dans

un empire où la destruction du clergé, de la noblesse, des Parlements... (O71 apijlaudit de toutes parts.) Dans un empire où il n'existe plus d'intermédiaire entre le peuple et le roi, où la destruction du clergé, de la noblesse, des Parlements... (Les applaudissements redoublent).

(( M. Lavie: Il est bien étonnant qu'on ne veuille pas entendre l'oraison funèbre de tant d'oppresseurs. (La partie gauche et les spectateurs applaudissent).

« M. DE Cazalès: Je crois que si je voulais répondre aux sarcasmes par lesquels on m'interrompt, il me serait facile de prouver que c'est l'oraison funèbre de la monarchie... (La partie droite de V Assemblée applaudit à son tour). Ils veulent établir un pouvoir arbitraire dans un empire où la destruction de la noblesse, du clergé, des Parlements ne laisse aucune borne au pouvoir d'un seul; ils veulent établir un état de choses où, si vous n'êtes le plus libre, vous serez le plus esclave des peuples; ils veulent établir un pouvoir arbitraire plus despotique que celui d'Orient, dont les fureurs se brisent encore contre le respect des peuples pour la religion et pour ses ministres. Tel est cependant le terme inévitable où vous conduiront les prétendus amis de la liberté, qui ne veulent pas du gouvernement que veut la nation; qui veulent rendre étranger à ce gouvernement le pouvoir judiciaire, ce lien sacré qui unit les rois et les peuples: ce lien brisé, Tanéantissement de l'autorité royale est nécessaire: cette autorité n'aurait pas assez de pouvoir pour punir des factieux qui feraient trembler les juges par les crimes que ces mêmes juges étaient destinés à punir. Mais que veulent donc les ennemis de la prérogative royale ? Espèrent-ils renverser le trône sur lequel les descendants de Clovis sont assis depuis quatorze siècles ? Une portion considérable de la nation s'ensevelirait sous ses débris, et vingt ans de crimes ne finiraient pas cette révolution désastreuse. « Comment peut-on craindre cette influence royale

pour une nation qui a recouvré le droi"fc de s'assembler pour ses représentants, d'exprimer, de faire valoir directement sa volonté? Repoussez-donc loin de vous ces terreurs qu'inspirent les ennemis de la prérogative royale; repoussez donc ces faux principes que prêchent des iiommes qui, constamment serviles, flattent l'autorité partout où. ils la trouvent; qui caressent l'autorité populaire, et qui flattaient naguère l'autorité royale qu'ils calomnient aujourd'hui. Il ne s'agit ici ni d'intérêts particuliers, ni de classes différentes; c'est l'intérêt commun, c'est l'autorité royale qu'il faut défendre. Que tous les amis de la patrie se rallient devant cette sauvegarde; persuadons-nous de cette vérité, que le pouvoir exécutif doit être maintenu dans toutes ses parties pour maintenir le bonheur et la liberté publics ; cette vérité n'est redoutable que pour les factieux qui

voudraient usurper l'autorité de leur légitime maître... (Le dernier mot excite de grands murmures). L'autorité royale doit être aujourd'hui la divinité tutélaire de tous les Français, le fanal de ralliement des bons citoyens; l'autorité royale n'est dangereuse que pour les hommes qui ne voient des dangers que dans le retour de Tordre. Réunissons-nous tous pour défendre cette autorité sacrée, et demandons que le roi choisisse parmi trois sujets qui lui seront présentés. »

nâtons-nous de fixer l'impression que ce discours laisse en nous, et avouons d'abord que c'est une lecture agréable, qu'on aimerait à entendre ces paroles sortir de la bouche qui les a prononcées, et cette voix « grave et sonore » dont parlent les contemporains (1). Si nous voulons maintenant analyser et chercher en quoi consiste cet agrément, la première qualité qui s'offre à nous, c'est la clarté, une clarté facile et naturelle, dans la-

(I) II avait, dit au contraire Tanteur du portrait de Menoxe dans la Galerie des Etats-généraux, « la voix forte et dure, l'accent désagréable, et la prononciation épaisse ». Mais ce témoignage est isolé.

quelle le travail n'est pour rien. Il en est qui corrigent par la méditation l'obscurité de leur parole ou qui, à la tribune même, réparent aussitôt un terme vague par un terme précis, redoublant surtout les verbes et les adjectifs, et ne rencontrant l'expression propre qu'en passant par l'expression déplacée. Cazalès dit ce qu'il veut du premier coup, qualité rare chez un improvisateur. Point de retouches, point de ratures, point de surcharges. C'est surtout dans l'exorde que pèchent ceux qui improvisent. L'exorde, en général, est plutôt pour eux un temps de répit où ils se mettent en train, si je puis dire, parlant pour s'exciter à parler, pour éveiller leur esprit par le son même de leur voix, se résignant aux négligences, aux redites, à un style traînant et vague, quittes à racheter plus tard cette faiblesse du début, que les auditoires savent pardonner, par la précision et la facilité du reste, par de beaux morceaux victorieusement enlevés. Si l'improvisateur atteint à des effets de pathétique ignorés de celui qui lit ou récite, il paie et il fait payer ces instants de souffle au prix de pénibles langueurs. Ces langueurs, Cazalès ne les connut pas (1). E-ien de plus juste, rien de plus naturel que son exorde: « Il faut donc traiter encore cette quiestion dont la décision est si importante... » Je trouve la même qualité à chaque entrée en matière de ses discours. On est tout

(1) Cf. l'exorde de la réponse de Cazalès à Thouret sur la question de la résidence des fonctionnaires. Quoi de plus simple et de plus naturel ? <( Messieurs, encore plus ennemi des déclamations que le préopinant, moins jaloux que lui des applaudissements qu'elles obtiennent, j'éviterai avec attention toute personnalité dans une matière aussi essentielle. Je tâcherai de ne pas déparer mon opinion par cet esprit de parti qui atténue les raisons les meilleures; je tâcherai de ne juger l'intention de personne. Je croirai pures celles de tous les membres de cette assemblée; je discuterai tranquillement et à froid l'importante question qui vous est soumise. Je vais vous montrer d'abord l'inconvénient des dispositions qu'on vous propose. J'entre en matière... » {Journal logographique, séance du 28 mars 1791.)

de suite avec lui au coeur même du sujet, et les premiers mots nous délivrent du malaise propre à quiconque veut écouter ou lire un discours, je veux parler de cette impatience, de cette crainte de s'ennuyer et d'avoir trop à attendre ou les faits eux-mêmes ou la veine de l'orateur. Ce malaise que nous avons tous connu, ni Mirabeau ni l'abbé Maury ne nous en dispensent toujours. Il est cause parfois que les œuvres des orateurs, même célèbres, ne piquent guère notre curiosité et languissent intactes dans nos bibliothèques.

Si l'exorde est naturel dans le discours sur la magistrature, la péroraison n'est pas moins justement amenée. Elle n'est pas dans Cazalès, comme dans Maury, un air de bravoure, une sorte de fanfare d'assaut, destinée à enthousiasmer et à terrifier, procédé auquel, même en ces temjjs-là, on ne se laissait guère prendre. Cette péroraison n'est qu'une preuve de plus, présentée avec plus de force que les autres, mais sans emphase et sans éclat de voix. Il s'agit de défendre l'autorité royale contre des factieux: c'est l'argument suprême, c'est la politique de la droite.

iS^ous avons vu que Cazalès ne surveillait pas l'impression de ses discours. On ne le dirait pas à les lire. La trame du style est solide et serrée, avec un éclat doux comme dans les bonnes pages de Yauvenargues. Il est évident que le rédacteur du Moniteur goûtait l'éloquence de Cazalès: il a pris un soin visible, sinon de recueillir exactement toutes ses harangues, du moins de laisser à son style son caractère littéraire. ' Est-ce à dire que toute rhétorique fasse défaut? Le mouvement admiré des contemporains sur les vices du gouvernement démocratique : « Si je vous peignais les factions populaires... », est-il autre chose qu'une figure un peu factice dont on trouvera le nom et les règles dans ks traités scolaires? Cazalès a une prédilection pour cette figure. On la rencontre en vingt endroits de ses œuvres. Elle forme l'exorde du discours sur le renvoi

des ministres, que nous citons plus loin. Dans le discours sur les affaires de Nancy, elle s'étale et se développe avec quelque naïveté:

« Je j)ourrais tous rappeler que c'est en vertu de vos propres décrets qu'a été instruite cette procédure qu'on vous propose d'anéantir; je pourrais vous montrer l'évidente contradiction dans laquelle on clierclie à vous faire tomber; je pourrais vous demander comment il se peut que la même instruction criminelle qui vous parut, il y a quelques mois, une mesure juste et prudente, soit devenue une mesure injuste et impolitique, sans qu'aucune circonstance ait changé ; je pourrais prouver qu'il n'y a que l'esprit de parti, qu'il n'y a que la crainte de voir jaillir de cette procédure une redoutable lumière, qui puisse en provoquer l'anéantissement. Mais je négligerai ces moyens (1)... »

Cazalès suivait en cela le goût du temps. L'éloquence politique venait de naître. On était séduit par ces premières adresses de l'art, comme Athènes était séduite par les premiers rhéteurs. Cette figure, qu'on abrège ou évite aujourd'hui, on la recherchait alors et on s'y complaisait. Mirabeau l'aime et en use (2). La plupart des orateurs la trouvent si commode qu'ils l'appellent sans cosse à leur secours, avec moins d'art que Cazalès. Ainsi Robespierre, à propos de la déchéance du roi, s'exprime en ces termes, que je rapporte pour faire voir avec quelle mesure relative Cazalès se servait des moyens oratoires:

« Je n^ examinerai pas, disait Robespierre, s'il est vrai que la fuite de Louis XYI soit le crime de M. Bouille, de quelques aides de camp, de quelques gardes' du corps et de la gouvernante du fils du roi; je n^ examinerai pas si le roi a fui volontairement de lui-même, ou si, de

(1) Discours du 7 décembre 1790.

(2) Cf. Mirabeau, discours sur les biens du clergé, 30 octobre 1789 : (( Je pourrais considérer, etc. », et le discours du 2 novembre de la même année.

l'extrémité des frontières, un citoyen l'a enlevé par la force de ses conseils; je n' examinerai pas si les peuples en sont encore aujourd'hui au point de croire- qu'on célèbre les rois comme les femmes. (On rit ; on murmure.) Je n^ examinerai pas non plus si, comme l'a pensé M. le rapporteur, le départ du roi n'était qu'un voyage sans sujet, une absence indifférente, ou s'il faut le lier à tous les événements qui ont précédé; s'il était la suite ou le complément des conspirations impunies, et par conséquent toujours renaissantes, contre la liberté politique; je n'examinerai pas même si la déclaration signée de la main du roi en explique le motif, ou si cet acte est la preuve de cet attachement sincère à la Révolution que Louis XVI avait professé plusieurs fois d'une manière si énergique. Je veux examiner la conduite du roi, et parler de lui comme je parlerais d'un roi de la Chine (1)... »

Il est évident que, dans cette longue prétermission, Robespierre s'est souvenu du Conciones et des amplifications qu'il faisait au collège. C'est le cas d'ailleurs de plus d'un orateur de la Constituante, et si Cazalès et quelques autres l'emportent sur eux, littérairement parlant, c'est qu'ils ont su recourir plus rarement à ces armes un peu puériles.

S'il n'y avait jamais recouru, il n'aurait pas été de son temps, il n^aurait pas touché ses contemporains, il aurait manqué son but. Quand la mode est à la rhétorique, il faut bien que l'orateur, eût-il le goût le plus pur et le plus sobre, fasse quelque concession à cette mode, sous peine de n'être pas toujours écouté et compris.

Quelques artifices sont encore à signaler dans l'éloquence de Cazalès, qui tiennent plutôt à sa nature méridionale qu'aux habitudes du temps. Il lui arrive par exemple d'affirmer des faits historiques plus que con-

(1) 14 juillet 1791. — Discours écrit: le texte est le même dans le Journal logographique et dans le Moniteur.

!testables, tout comme l'abbé Maury. Ses erreurs lui vienneiit de son éducation première, si négligée ; mais son assurance, il Ta respirée dans l'air natal et la doit au Languedoc, sa patrie. Il aime à dire, par exemple: « Ce principe ne peut être contesté par aucun de ceux qui m'interrompent (1), » ou: « Je défie personne de dire le contraire (2) ». Et c'est précisément quand ses affirmations sont le plus contestables qu'il élève si haut la voix.

YII

Yoici d'autres extraits des discours les plus mémorables que prononça Cazalès. Dans la célèbre discussion sur le droit de paix et de guerre, où brillèrent tour à tour les plus grands orateurs de la Constituante, Cazalès puisa dans son incontestable patriotisme une inspiration élevée. Mais il poussa l'amour du paj^s jusqu'à une exagération et une étroitesse de vue qui confinent à ce chauvinisjne qu'on nous a tant reproché depuis. Toutefois, si Cazalès fait paraître trop d'égoïsme ' national, il s'exprime en termes vraiment nobles et, si son chaumnisme est l'exagération d'un sentiment juste, il n'en est jamais la caricature:

« Plusieurs orateurs ont dit dans cette tribune qu'il n'y a pas de guerre offensive qui soit juste; ils ont étalé

(1) Ï8 décembre 1790.

(2) 28 mars 1791 : (( Je déclare que vingt-cinq aboyeurs qui m'interrompent sans cesse ne m'empêcheront pas de continuer. Il est donc démontré que dans aucun cas (je défie personne de dii-e le contraire), que dans aucun cas les représentants de la nation française ne peuvent par leur propre autorité, ne peuvent de leur propre pouvoir, sans un ordre exprès et formel du peuple, commettre une peine, changer la ligne du trône, intervertir le gouvernement. » (Journal logographiqiw.)

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les principes qii'afficlie la philosophie moderne; mais ce n'est pas sur les principes vagues de Tliumanité que les législateurs doivent établir leurs opérations; ces principes embrassent tous les peuples du monde; laissez ce sentiment qui n'est qu'ostentation; la patrie doit être l'objet exclusif de notre amour. L'amour de la patrie fait plus que des hommes, il fait des citoyens. Il a créé les Spartiates, à l'existence desquels nous &omm|BS tentés de ne pas croire, en voyant combien nous sommes indignes de les imiter. Quant à moi, je le déclare, ce ne sont pas les Eusses, les Allemands, les Anglais qute j'aime, ce sont les Français que je chéris; le sang d'un seul de mes concitoyens m'est plus précieux que celui de tous les peuples du monde... (Le murmure devient général.)

« Pardonnez à la chaleur, et peut-être à l'exagération de mon discours ; il est l'élan d'un citoyen qui idolâtre sa patrie; il est produit par l'indignation que me font éprouver les manœuvres dont on se sert pour vous circonscrire dans les adages de la philosophie moderne, cette philosophie qui flétrit le cœur, qui rapetisse l'esprit... (1). »

L'exorde de son discours sur le renvoi des ministres est un exemple de dédain noble. Ici encore il emploie cette figure classique dont nous avons parlé plus haut, mais elle ne choque pas; elle n'est que l'expression toute spontanée des sentiments de mépris dont l'âme de Cazalès était réellement agitée:

« Ce n'est pas pour défendre les ministres que je suis monté à cette tribune: je n'aime pas leur caractère et je n'estime pas leur conduite. Depuis longtemps ils sont coupables, et depuis longtemps j'aurais dû les accuser d'avoir trahi l'autorité royale; car c'est aussi un crime de lèse-nation que de trahir cette autorité, qui seule peut défendre le peuple du despotisme des assemblées

(1) 21 mai 1790, Moniteur.

nationales,, comme les assemblées nationales peuvent seules défendre le peuple du despotisme des rois. J'aurais accusé votre fugitif ministre des finances (1) de s'être constamment tenu derrière la toile, quand son devoir l'appelait à jouer un rôle important; je l'aurais accusé d'avoir bassement calculé les intérêts de sa sûreté et de son ambition, d'avoir provoqué la Révolution sans avoir préparé les moyens qui devaient en assurer le succès et en prévenir les dangers ; je l'aurais accusé, enfin, d'avoir constamment dissimulé ses principes et sa conduite, et d'avoir laissé l'Assemblée nationale s'emharrasser dans sa 2^^'opre ignorance (2). »

Suit une comparaison éloquente entre Strafford et Necker: elle excita dans l'Assemblée un long mouvement d'admiration. Après avoir parlé de ces ministres « qui s'obstinent à rester à la tête du gouvernement et craignent de rentrer dans l'obscurité d'où jamais ils n'auraient dû sortir », Cazalès ajoute:

« Ce n'est pas ainsi qu'agissent les ministres fidèles. Pendant la longue convulsion qui agita l'Angleterre, sous le règne de l'infortuné Charles, Stralïord, ce ministre qui joignait tant de talents à tant de vertus, fut traîné sur un échafaud; mais l'Angleterre le pleura, mais l'Europe entière honora sa mémoire, et son nom est un objet de culte pour tous les sujets de l'empire calmé. Tel est l'exemple que doivent suivre, tel est le modèle que doivent se proposer tous ceux qui sont appelés par la confiance de leur roi, dans ces temps difficiles, au maniement des affaires publiques: s'ils ne se sentent pas le courage de périr ou de rétablir la monarchie ébranlée, ils doivent se refuser à l'honneur qui leur est ■confié. (Applaudi s sementfS généraux.) Strafford mour rut; et n'est-il pas mort aussi, ce ministre qui naguère a lâchement déserté la cause publique, abandonnant le

(1) Necker était démissionnaire depuis le 4 septembre 1790.

(2) 19 octobre 1790.

royaume aux malheurs que lui-même avait suscités ? Son nom n'est-il pas effacé de la liste des vivants? n'éprouve-t-il pas l'aftreux supplice de se survivre à lui-même, et de se voir d'avance voué au mépris des générations futures? Quant aux serviles compagnons de son ministère, quant à ces hommes qui sont aujourd'hui l'objet de votre délibération, on pourrait leur appliquer à juste titre ce vers du poète italien: Ils allaient encore, mais ils étaient morts. »

Ce superbe mépris (1) ne nous explique-t-ii pas la rancune de M™^ de Staël qui poursuivait dans Cazalès l'insulteur de son père ?

liC libéralisme de Cazalès n'allait pas, nous l'avons dit, jusqu'à admettre la responsabilité ministérielle. « Si l'Assemblée nationale, dit-il dans le même discours, s'attribuait le droit de présenter au roi le vœu de son peuple sur le choix des ministres, comme, quelle que soit la forme sous laquelle ces vœux seront présentés, les vœux des peuples sont à la longue des ordres pour les rois, il est certain que le roi, n'ayant pas encore dans la Constitution de moyen légal de connaître quel est le véritable vœu de la nation, serait contraint d'obéir. Il est évident que si l'Assemblée nationale acquérait le droit d'exclure des conseils du roi les ministres qu'il a honorés de sa confiance, par le seul fait de son improbation elle parviendrait bientôt à les nommer: alors la réunion des deux pouvoirs dans ses mains serait consommée, et nous tomberions dans la plus monstrueuse tyrannie. »

(1) La droite en fut mécontente. Quoiqu'elle méprisât les ministres d'après Montlosier, elle s'était fait un principe de ne jamais les attaquer. Quant aux modérés, leur dépit fut excessif : « A la lecture des qualifications flétrissantes et des termes méprisants employés par cet orateur, écrivit Mallet du Pan, on reconnaîtra difficilement la mesure qui sied même à la tribune de l'Assemblée nationale, lorsqu'on y parle des personnes, mesure dont M. de Cazalès offre un exemple habituel. » {Mercure de France, oct. 1790, n« 38.)

Dans ce discours et dans quelques autres il parle souvent de l'écliafaud de Charles I^\ D'autres membres de la droite font de même. Quelle maladresse ! Ce n'est pas qu'à cette époque personne songeât à faire périr Louis XYI; mais, en rappelant ces souvenirs, ne diminuait-on pas d'avance le prestige presque divin dont on voulait entourer la royauté ?

Il prononça, sur des questions de finances, des discours plus remarquables par la pureté du style que par la compétence. Nous ne les analyserons pas. C'est surtout quand il parle du roi que son éloquence paraît: il sait le louer sans courtisanerie, comme à propos du décret sur la résidence des fonctionnaires, où il était dit que, si le roi émigrait, il aurait abdiqué par le fait de cette désertion:

« Quant à moi, s'écrie-t-il, je n-e crains pas de le dire, délibérer sur cette matière est une véritable trahison. Si, par une ivresse de pouvoir qui l'a souvent égarée, l'Assemblée voulait délibérer sur cette question, je déclare que je ne prendrais nulle part à sa délibération. (On murmure, on rit,) Je jure de lui désobéir, je jure de rester constamment fidèle au sang de Henri TV et de saint Louis; je jure que, quels que soient vos décrets et les événements, je ne cesserai pas de défendre le sang de mes légitimes souverains... (1) » (Les membres de l'ex-

(1) Journal logographique : (( Je ne crains pas de le dire, délibérer dans quel cas la personne du roi peut être justiciable, délibérer s'il peut arriver une hypothèse dans laquelle il sera privé du trône, est une véritable trahison.

« Si l'Assemblée nationale, par une suite de cette ivresse de pouvoir qui nous a tant et si souvent égarés, venait à mettre en délibération cette matière, je lui déclare que je ne prendrais pas part à sa délibération. (A gauche : Ah ! ah I Quelques applaudissements.) Si, ce que je ne puis croire, elle oubliait à tel point ce qu'elle doit à la nation, ce qu'elle doit au roi, que d'adopter un semblable décret, je jure de lui désobéir, je jure de rester constamment fidèle au sang de Henri IV et de saint Louis. (Murmures.) Quels que soient vos décrets, quels que

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trémité de la partie droite, debout et la main levée, s'écrient: Tous, tous!)

Lors de la discussion du décret contre les prêtres réfractaires, il trace un tableau prophétique de l'avenir et exprime des vues vraiment politiques et capables d« toucher ses adversaires:

« Tous verrez les catholiques, errants sur la surface de l'empire, suivre dans les cavernes, dans les déserts, leurs ministres persécutés, afin de recevoir d'eux des sacrements valides; alors, dans tout le royaume, les catholiques seront réduits à cet état de misère et de persécution dans lequel les protestants avaient été plongés par la révocation de l'édit de Nantes, par cet acte dont votre justice a été indignée, et dont votre humanité a gémi. Jusqu'ici vous êtes insensibles à la résistance passiv-e d'un clergé fidèle; mais si des factieux, prenant le masque de la religion (1), cherchaient à soulever les peuples, s'ils répandaient les brandons du fanatisme au milieu des hommes avides à les saisir, s'ils s'armaient de l'énergie que produit toujours l'alliance des choses religieuses, qui ne serait effrayé, qui ne condamnerait pas des législateurs cruels et impolitiques qui auraient produit tant de maux, pour le vain orgueil de ne pas revenir sur un de leuis décrets ? Si vous êtes des législateurs sages et humains, si vous êtes les véritables pères du peuple, vous ne sacrifierez pas tant de victimes à votre fo' orgueil: alors la nation reconnaîtra des législateurs sa-

soient les événements qui arrivent, je jure de ne pas cesser de reconnaître et défendre la légitime autorité de mes souverains. (Le côté droit se lève presque en totalité, en criant : Oui, oui, hravo ! oui, oui, nous le jurons !) » (2G mars 1791).

(1) On sait, en effet, ce qui arriva. (( On vit, dit un royaliste, un tas de femmes sans mœurs, de grands de la cour athées, d'hommes pour lesquels la religion n'était qu'un mot vague, sans expression et sans devoir, déclamer contre le schisme, fréquenter les églises, entendre régulièrement la messe, tant un même intérêt a le pouvoir d'accorder les passions les plus opposées ! » (Ferrieres, t. II, p. 259.)

ges ; alors elle sentira la sagesse du goiivernement de ses représentants (1)... »

Souvent il fait l'éloge de la liberté, qu'il aimait à sa façon, et, quoi qu'en pense madame de Staël, nul n'a le droit de suspecter sa sincérité sur ce point et de dire avec l'auteur des Considérations qu'il cherchait à captiver ses adversaires « afin d'en obtenir non un acquiescement à ses opinions, maisf un suffrage pour ses talents (2) ». Xon, les applaudissements qu'il obtient de la gauche sont de bon aloi. Ainsi, dans la séance du 22 juillet 1790, Mirabeau cadet avait parlé contre le projet de

(1) Moniteur, séance du 26 janvier 1791. — Journal logographique : a Les fidèles iront dans les déserts, se cacheront dans les cavernes pour y recevoir de leurs légitimes pasteurs les sacrements à la validité desquels ils puissent croire; et les catholiques errants et persécutés (On interrompt) sur toute la face de l'empire seront réduits à cet état de misère et de persécution auquel la révocation de l'Edit de Nantes avait condamné les protestants, persécution dont votre justice s'est indignée et dont votre humanité a gémi (Grands murmures.)

(( Je demande qu'on m'entende ou qu'on m'ôte la parole.

« Jusqu'ici, Messieurs, je ne vous ai peint que les malheurs inévitables attachés à la résistance passive des fidèles et du clergé, seule résistance que leur permettent et la loi de l'Eglise et la loi de l'Etat; mais si des hommes séditieux, se couvrant de l'intérêt sacré de la religion, cherchaient à soulever les peuples, trop faciles à s'enflammer pour des matières religieuses, si des ennemis de leur patrie, secouant les brandons du fanatisme sur les matières combustibles dont nous sommes enWronnés, fortifiaient les querelles politiques qui nous divisent de toute l'énergie et de toute l'exaltation, de tout le délire que peut leur donner l'alliance des querelles religieuses, qui pourrait calculer les malheurs auxquels nous sommes destinés ? Quel œil pourrait mesurer sans efifroi la profondeur de l'abîme oii vous vous précipitez, et qui pourrait excuser des législateurs impolitiques et barbares (Murmures) qui, pour un vain amour de l'autorité, qui, pour le fol orgueil de ne pas revenir sur leurs pas, auraient causé de tels désastres ? »

(2) Considérations sur la Bévolution, 2« partie, chap. VI. — Al. de Lameth ne veut voir dans le libéralisme de Cazalès qu'une « forme oratoire ». (Hist. de VAss. Const., t. I, p. 344.)

constitution de l'armée et demandé que le nombre des corps de ligne, des officiers et des sous-officiers ne variât jamais: « Quelque importantes que soient ces considérations, répondit Cazalès, elles doivent céder à un plus grand motif, à l'intérêt de la liberté publique. Cet intérêt exige que chaque législation puisse réduire ou casser l'armée: je cite l'exemple de l'Angleterre, qui se conduit ainsi ». (La partie gauche applaudit.)

Il se fit encore applaudir de la gaucbe dans une circonstance singulièrement mémorable, à propos du décret sur la non-rééligihilité des Constituants. Ce décret eut les effets les plus funestes, de l'aveu de tous les historiens. Inspiré par un scrupule honorable, il entrava la marche de la Révolution en écartant du pouvoir les plus expérimentés pour le remettre en des mains neuves aux affaires. Les conséquences de cet acte d'irréflexion chevaleresque sont incalculables: si la Révolution a échoué en partie, une des causes premières en est peut-être dans ce fatal décret, dont la plupart des royalistes affectaient de se réjouir, puisque, en remettant toutes les réformes en question, il ouvrait la porte à toutes les espérances et leur montrait, au bout d'une ère de violence et d'instabilité, la perspective séduisante d'une dictature. Mais l'âme honnête de Cazalès ne se repaissait pas de ces coupables espérances. Tout fourvoyé qu'il était dans un royalisme condamné par la raison et par l'opinion, il souhaitait à la France la paix et la concorde, fût-ce aux dépens de son parti politique. Nous ne saurions suspecter, pour notre part, ces accents que ne suspectèrent ni la gauche ni les tribunes:

« Quand l'Assemblée nationale a fait une constitu.tion, elle s'est écartée des routes communes tracées jusqu'alors; elle a dédaigné l'exemple de ses contemporains; elle a tout oublié, pour ne s-e souvenir que des principes de justice et de liberté. Comment donc seraitil possible qu'au milieu des pertes considérables qu^elle a occasionné-es, au milieu des suppressions nombreuses

qui, avec les abus, ont détruit les fortunes particulières; comment, dis-je, serait-il possible qu'aucun d'entre vous eût osé garder une autorité qu'il avait exercée avec une sévérité aussi grande ? Il fallait bien que l'Assemblée conservât ce caractère de grandeur qui a dicté ses principes; il fallait bien qu'au milieu des reproches nombreux qu'on vous faisait de toutes parts, vous trouvassiez un moyen franc de les repousser; il fallait bien que la malveillance et la calomnie fussent au moins obligées de s'arrêter là... (La partie gauche ettoutesles tribunes retentissent d' applaudissements) .. .\ il fallait bien que vous rendissiez à cette constitution le caractère de désintéressement qui lui appartient. Quand Sylla eut rétabli violemment les lois des Eomains, il abdiqua la dictature qu'on regardait comme son seul asile, et il dit : « Eomains, « je vous dois rendre compte du sang que j'ai versé ; je « rentre au milieu de mes concitoyens, et ne veux pour « défense que la justice de ma cause. »

« Nos successeurs auront des devoirs bien moins pénibles à remplir; ils n'auront qu'à verser du baume sur les blessures, prof ondes, mais nécessaires, qu'a faites la Révolution... (Les membres de la partie droite se regardent.)... Ils n'auront qu'à consoler l'amour-propre, que la raison commencera à éclairer (1). »

(1) Moniteur, séance du 18 mai 1791. — Journal logographique : <( Enfin l'Assemblée nationale, s'écartant de toutes les routes connues, dédaignant et les leçons de l'histoire et les exemples de nos contemporains, vient de faire sur l'empire français une grande, mais dangereuse expérience politique.

(( Comment se pourrait-il qu'au milieu d'une révolution qui a détruit la fortune de tant de citoyens, qu'au milieu d'une révolution où tant d'intérêts particuliers ont été froissés, qu'au milieu d'une révolution qui nous a entourés d'une foule si nombreuse de mécontents, il y eût un seul de nous qui osât garder une partie de cette autorité que nous avons exercée ? Il fallait bien que l'Assemblée nationale gardât, jusqu'au bout, ce caractère de désintéressement qui l'a distinguée ; il fallait bien qu'à travers les reproches qui s'élèvent contre elle de toutes parts, qu'à travers les accusations bien ou mal fondées qu'on

La péroraison de ce discours presque révolutionnaire est très belle et exprim-e les idées les plus justes:

« La souveraineté du peuple est un droit métaphysique, c'est par la réélection qu'il l'exerce réellemjent, qu'il influe médiatement sur la loi, en distribuant ou la louange ou le blâme sur ceux qu'il a chargés de la faire. Pour manifester qu'une loi est bonne, il n'a d'autre moyen que de renommer ceux qui l'ont proposée. Ainsi décréter la non-réélection, c'est ôter au peuple la partie directe de sa souveraineté, et au roi la règle de sa conduite; car il doit sanctionner une loi quand il pense qu'elle est véritablement le vœu du peuple. Mais c'est une trahison que d'obéir à la législature, quand il croit que la loi qii'elle a portée est mauvaise; alors il met son veto. Si le peuple réélit les mêmes représentants, il est évident qu'il approuve la loi; le vœu du peuple est clairement manifesté, et le roi sanctionne. Mais, je le répète, il trahit ses devoirs s'il sanctionne un décret qu'il croit contraire aux intérêts de la nation ; c'est pour cela qu'il a été institué; c'est pour la défendre contre le desportera contre elle, la malveillance, la calomnie même fussent contraintes de s'arrêter et de respecter son désintéressement; il fallait enfin que les auteurs de la constitution lui rendissent le service le plus important qu'elle pouvait en attendre : celui de la rendre respectable par le désintéressement de ceux qui l'ont faite.

(( Quand Sylla eut violemment ramené les Romains à la liberté, il abdiqua la dictature au moment oii il n'y avait pas un citoyen dans tout l'empire qui ne crût que la dictature était son unique asile: « Romains, dit-il, je suis prêt à vous rendre « compte de tout le sang que j'ai versé; fort de la pureté dé « mes intentions, fort de l'estime du peuple et de l'amour du (( Sénat, je ne veux pour ma défense que la justice de ma cause (( et l'impartialité de la loi. »

(( Nos successeurs auront des devoirs moins pénibles à remplir : ils verseront du baume sur les blessures que vous avez faites ; c'est en consolant l'amour-propre, c'est en dédommageant l'intérêt particulier, c'est en réparant les malheurs individuels que vous avez faits, qu'ils tâcheront de réunir tous les Françaia dans la même opinion... »

potisme de ses représentants. Il faut donc, si vous êtes dans les principes dvi gouvernement représentatif, décréter la réélection (1). (Le côté gauche et toutes les tribunes ajjplaudissent à jjlusieurs reprises.) »

TIII

Ces citations suffisent pour que nous puissions contrôler le jugement des contemporains. « Les qualités distinctives de l'éloquence de Cazalès, a dit le duc de Lévis, étaient la chaleur et la véhémence, l'abondance et la justesse. » Ce sont aussi des qualités qui apparaissent encore dans ces discours, tout refroidis qu'ils sont par le temps. Mais C'e qui nous frappe le plus dans l'éloquence de Cazalès, c'est l'honnêteté, qui en est le véritable ressort. Il puise dans sa conscience, indignée ou sereine, toujours év-eillée et présente, ses mouvements

(1) Journal logographiquc : « Enfin, Messieurs, il est une raison puissante, une raison qui aura une grande influence sur les nombreux partisans qu'a dans cette Assemblée la souveraineté du peuple, cette souveraineté très réelle quand l'agrégation des citoyens est peu nombreuse, mais qui devient un droit à peu près métaphysique, un droit dont l'exercice est impossible quand le peuple se multiplie et se disperse sur la surface d'un vnste territoire; alors le seul acte de souveraineté que le peuple puisse exercer, c'est la réélection : c'est par la réélection qu'il conserve une influence directe et immédiate sutla formation de la loi; c'est par la réélection qu'il demeure le juge et le souverain de ses représentants; c'est par elle qu'il leur distribue le blâme ou la louange qu'ils ont mérités; c'est par la réélection qu'il vide l'appel porté devant lui, lorsque le pouvoir exécutif s'oppose aux actes du Corps législatif. Eh! comment le peuple pourrait-il juger cet appel ? Comment pourrait-il prononcer entre l'Assemblée et le roi? Est-il en état de délibérer sur la question qui les divise ? Il n'a qu'un moyen de décider : il nomme ou il ne nomme pas les membres qui ont proposé la loi; et ce choix qu'il fait de ses députés prononce son jugement sur la question agitée. »

CAZALES. 313

pathétiques et toute son influence sur les hommes (1). A sa droiture de cœur s'ajoute une grande rectitude d'esprit, qui l'empêche de tomber dans les exagérations de son parti, comme le remarque Montlosier. Le poète Arnault, qui a connu et entendu Cazalès, analyse avec justesse le pouvoir et l'-eiïet de son éloquence: « Dans l'intelligence et la sincérité, dit-il, la nature lui avait donné les deux moyens les plus puissants par lesquels on agit sur les esprits; la faculté de se faire bien comprendre ne tient-elle pas à celle de bien concevoir, et n'est-on pas presque sûr de convaincre quand on ne parle que de conviction ? Ne soutenant en fait de principes que ceux qui lui paraissaient incontestables, et n'hésitant pas à se détacher de ceux qu'il reconnaissait pour mal fondés en justesse et en équité, comme en défendant un parti il semblait dégagé de tout esprit de parti, il obtenait dès qu'il parlait la déférence, si ce n'est l-e crédit que la droiture commande même en combattant pour une cause qu'elle ne doit pas gagner. On l'estimait d'autant plus, qu'on savait que ce n'était pas pour ce qu'il croyait utile, mais pour ce qu'il trouvait juste qu'il combattait (2). »

Avocat d'une cause qu'il sentait perdue, Cazalès laisse paraître plus d'une fois sa mélancolie. L'ordre de choses qu'il défend s'en va pièce à pièce, et celui qu'il rêve, personne n'en veut, ni à droite, ni à gauche. Lui-même sent l'impossibilité de sa politique et ne la soutient plus que par devoir. A ces tristesses d'homme d'Etat méconnu par son parti et déçu par la réalité, se mêle un grave mécompte pour l'orateur. La joie de ranger une assemblée à son avis, la volupté de remuer les cœurs et de convaincre les esprits ou de les subjuguer, ces

(1) M™e Roland écrivait cependant à Bancal, le 7 mars 1791 : (( J'ai entendu... le terrible Cazalèi?, souvent orateur, mais souvent aussi comédien et aboyeur. » Mais c'est un témoignage partial,

(2) Arnault, Souvenirs, t. I, p. 219.

triomplies incomparables de la parole, qui en sont le prix et la raison d'être, il ne les connut pas et il vit d'autres en jouir. Le succès a manqué à son éloquence: elle eût gagné dans la victoire plus de force et de plénitude; elle était faite pour exprimer les idées de confiance, d'allégresse, d'audace heureuse. Elle se fût développée tout entière dans l'action, et, ministre ou chef d'une opposition disciplinée et forte, Cazalès eût montré tout ce qu'il valait. Condamné à déplorer ce qu'il ne pouvait empêcher, il ne sentit pas son talent grandir dans ce rôle tout négatif qui était trop étroit pour sa taille. Il se plaint quelque part de ce que ses adversaires se refusent à entendre l'oraison funèbre de la monarchie. Oui, c'est une oraison funèbre qu'il lui faut recommencer à chaque discours: c'est à des regrets et à des louanges impuissantes qu'il doit consacrer son éloquence. Elle reçoit de cette contrainte une marque qui a son charme et porte comme un reflet des déceptions intimes de 'Cazalès, qui, de même que ce Yauvenargues auquel nous l'avons déjà comparé, aima la gloire et ne fut pas aimé d'elle. Dans ces comptes rendus de discours oubliés, on retrouve un homme qui a lutté et souffert. C'est peut-être le secret de cette sympathie qui nous attire aujourd'hui vers ce champion d'idées qui ne sont pas les nôtres.

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