LA FAYETTE
d'un peuple nombreux dont l'industrie, les possessions et les relations étrangères exigent une protection efficace.
« J'y trouve cette distribution de pouvoirs qui me paraît la plus conforme aux vrais principes constitutionnels de la liberté et de la monarchie, la plus propre à éloigner le fléau de la guerre, la plus avantageuse au peuple; et dans le moment oii l'on semble l'égarer sur cette question métaphysique, où ceux qui, toujours réunis pour la cause populaire, diffèrent aujourd'hui d'opinion, en adoptant cependant à peu près les mêmes bases; dans ce moment oii l'on tâche de persuader que ceux-là seuls sont ses vrais amis qui adoptent tel décret, j'ai cru qii'il convenait qu'une opinion différente fût nettement prononcée par un homme à qui quelque expérience et quelques travaux dans la carrière de la liberté ont donné le droit d'avoir un avis.
« J'ai cru ne pouvoir mieux payer la dette minime que j'ai contractée envers le peuple, qu'en ne sacrifiant pas à la popularité d'un jour l'avis que je crois lui être le plus utile.
« J'ai -voulu que ce peu de mots fût écrit pour ne pas livrer aux insinuations de la calomnie le grand devoir que je remplis envers le peuple à qui ma vie entière est consacrée (1). »
Il dit quelques mots insignifiants dans la discussion sur les colonies, et, le 20 février 1791, il prononça ces paroles, qui eurent un retentissement considérable:
« Les troubles excités dans les provinces ont alarmé votre patriotisme; plusieurs décrets ont été proposés; je me contenterai de dire que, la dévolution étant faite, il ne s'agit plus que d'établir la Constitution. Pour la Révolution, on peut dire qu'il a fallu des désordres, car tout était à détruire. Dans ce cas, si V insurrection est le plus saint des devoirs, il n'en est pas de même lorsqu'il faut
(1) Moniteur.
établir une Constitution. L'ordre alors doit renaître, et les lois doivent être respectées (1). »
Xous n'avons retrouvé la pïirase soulignée dans aucun journal, mais elle passa proverbe. On la transforma, on négligea l'iiypotlièse mise en avant par La Fayette et, contrairement à la pensée du prudent général, on en fit un axiome révolutionnaire.
La Fayette garda le silence jusqu'en septembre 1T91. Lors de la discussion sur l'établissement des assemblées de revision, il voulut parler. Mais on ne Técouta guère, et quand il allégua l'Amérique, on l'interrompit. Déjà sa popularité déclinait.
Il ne fut éloquent, pendant la Eévolution, que dans la rue, au milieu de l'émeute. Il savait parler au peuple: il avait le mot juste, le trait, comme au 5 octobre, quand il dit à ses soldats: « Messieurs, j'ai donné ma parole d'honneur au roi qu'il ne serait fait aucun tort à tout ce qui appartient à Sa Majesté; si vous laissez égorger ses gardes, vous me ferez manquer à ma parole d'honneur et je ne serai plus digne d'être votre chef (2). » Il parlait toujours de lui, de sa gloire, de l'Amérique. Or le moi n'est haïssable que dans un cercle distingué. Le peuple aime l'orgueil, même la vanité chez ses héros. L'influence de cet orateur à cheval était considérable. La droite craignait et recueillait ses moindres paroles. Mirabeau, qui Rappelait Grandi ssoii, l'appelait aussi ('Toiinvell. La cour, qui n'eut pas de chevalier plus fi,dèle, tremblait quand le général populaire lançait au peuple quelque parole généreuse, toujours calmante. C'est au milieu de sa garde nationale, dans les grandes journées, qu'il était vraiment orateur: à la tribune de l'Assemblée, il trompait l'attente et restait au-dessous de sa renommée.
(1) Cité par Montlosier.
(2) Moniteur, réimpr., t. II,