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CHAPITRE XI

ORATEURS secondaires: BAILLY, BARÈRE, ETC.

Comme le parti constitutionnel dirigea les débats de l'Assemblée, comme il se chargea dans les comités et dans les séances publiques* de tout le poids des affaires, il n'est pas étonnant qu'il ait envoyé à la tribune un très grand nombre de ses membres, qui néanmoins ne méritent ni le titre d'orateurs ni une étude spéciale dans une histoire de l'éloquence parlementaire: tels sont Goupil de Préfelne, Rœderer, Bureau de Puzy, Emmery, Dupont (de IN'emours), Bailly, Regnaud (de Saint- Jeand'Angely), Treilhard et Merlin (de Douai), éminents jurisconsultes (1), Defermon, Boissy-d'Anglas, Démeunier, et plusieurs autres. On vit quelquefois aussi apparaître à la tribune la grosse face placide et matoise d'un paysan breton, Michel Gérard, député du Tiers de la sénéchaussée de Rennes, à qui les Jacobins devaient emprunter son habit et ses cheveux plats. On l'appelait « le bon paysan », et on se plaisait à personnifier en lui la sagesse populaire: de là tant d'écrits placés sous son nom.

C'était un riche cultivateur, qui regretta bien vite ses champs: (( Que puis-je faire, écrivait-il à ses commettants, au milieu d'une foule d'avocats ef de petits praticiens qui croient tout savoir, qui se regardent comme membres du Haut-Tiers, quoique la majeure partie d'en-

(1) Sur Treilhard, cf. Guyot d'Ainfreville, Vie de J.-B. Treilhard (1742-1810), discours, 1880, in-8. Sur Merlin et les légistes dont nous n'avons rien dit, à cause de la médiocrité de leur parole, voir Les légistes et leur influence sur la société française, par Bardoux, Paris, 1877, in-8.

tre eux ne possède pas un pouce de terre sous le soleil, et qui ne peuvent que gagner à la subversion totale de la France ?» — Aussi ne fit-il rien. Il parla même très peu, parce qu'on se plaisait à le tourner en ridicule (1). Eestent, parmi les constitutionnels, Bailly et Barère. Le premier, une fois maire de Paris, n'assista que rarement aux séances, comme nous l'avons vu à propos de La Fayette. Il n'était pas orateur et il se sentait assez savant pour être modeste. Les allocutions qu'il débita comme président de l'Assemblée sont des modèles de convenance et de dignité. Yoici, par exemple, en quels termes il souhaita la bienvenue, le 22 juin 1799, à la majorité des membres du clergé:

« Messieurs, vous voyez la joie et les acclamations que votre présence fait naître dans l'assemblée. C'est l'effet d'un sentiment bien pur: l'amour de l'union et du bien public. Yous sortez du sanctuaire, Messieurs, pour vous rendre dans cette Assemblée nationale, où nous vous attendions avec tant d'impatience. Par une délibération où a présidé l'esprit de justice et de paix, vous avez voté cette réunion désirée. La France bénira ce jour mémorable; elle inscrira vos noms dans les fastes de la patrie, et elle n'oubliera point surtout ceux des dignes pasteurs qui vous ont précédés, et qui vous avaient annoncés et promis à notre empressement. Quelle satisfaction pour nous. Messieurs! Le bien dont le désir est dans nos cœurs, le bien auquel nous allons travailler avec courage et avec persévérance, nous le ferons avec vous, nous le ferons en votre présence: il sera l'ouvTEige de la paix et de l'amour fraternel.

a II nous reste encore des vœux à former. Je vois avec peine que des frères d'un autre ordre manquent à cette auguste famille ; mais ce jour est un jour de bonheur pour l'Assemblée nationale ; et s'il m'est permis d'expri-

(1) Becueil d'anecdotes, p. 25. Cf. Eévolutions de Paris, no CXXVIII, p. 544.

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mer un sentiment personnel, le plus beau jour de ma vie sera celui où j'ai eu l'honneur de répondre au nom de cette assemblée et de vous adresser ses sentiments et ses félicitations. »

Quant à Barère, son éloquence mériterait une étude à part: ce souple gascon séduisait par la facilité de sa parole, sa bonne grâce, et l'art avec lequel, d'un air crâne et dégagé, il savait flatter les secrètes passions de son auditoire (1). Mais ce n'est qu'à la Convention qu'il montra toutes les qualités de son esprit, toute l'élasticité de son caractère. C'est devant les Montagnards qu'il farut le placer pour l'étudier dans son vrai jour. A la Constituante, il ne joua qu'un rôle secondaire et fut né- •gligé par les Barnave et les Mirabeau. Il votait d'ordinaire avec les Constitutionnels; mais il était plus connu comme journaliste que comme orateur. Son journal le Point du Jour (2) lui avait valu iine certaine réputation d'écrivain. C'est d'ailleurs le genre de renommée auquel l'ancien lauréat des Jeux Floraux de Toulouse ne cessa de prétendre.

Il sut se faire écouter dans le débat sur la liberté de la presse : « Le moment est venu, dit-il à ce propos, ovi

(1) (( J'ai rencontré quelquefois à dîner Barère de Vieuzac, dit Et. Dumont; c'était à une table d'hôte de Versailles où se rendaient plusieurs députés : je le jugeais d'un caractère doux et aimable; ses manières étaient polies; il semblait n'aimer la révolution que par un sentiment de bienveillance. Je suis persuadé que son association avec Robespierre et tous les partis qu'il a successivement courtisés et désertés n'étai't pas l'effet d'un mauvais naturel, mais d'une faiblesse qui le rendait timide et versatile, et d'une vanité qui lui faisait un besoin de jouer un rôle; ses talents, uniquement d'un genre déclamatoire, sont médiocres; on aurait compté cinquante personnes avant lui dans l'Assemblée; on l'a surnommé Tx^nacréon de la guillotine; mais quand je le connus, il n'était que l'Anacréon de la Révolution, sur laquelle il faisait dans son Point du Jour de jolies petites phrases d'amoureux, » Souvenirs, p. 247.

(2) Voir plus haut, p. 16 et 17.

aucune vérité ne peut être dérobée aux regards humains. » Cette formule eut du succès. Quand le roi tardait à accepter certains articles constitutionnels, Barère, traduisant le sentiment intime de l'Assemblée, établit que le roi était obligé d'acquiescer à ces articles En 1790, il publia la Déclaration des droits avec une Epître aux nations, morceau d'apparat sorti de sa plume, et il intitula le tout Etrennes au peuple. Il se mêla à la plupart des discussions, sans influence réelle : il est un peu la mouche du coche de l'Assemblée constituante.

Soyons justes, cependant : dans les derniers mois, il avait grandi singulièrement, non pour i importance, mais pour le talent de parole. Lors de la discussion de la rééligibilité des députés, il proposa, comme amendement, que les « membres d'une législature pourront être réélus à la législature suivante, mais ils ne pourront l'être de nouveau qu'après un intervalle de deux années.»

Et il défendait avec beaucoup d'esprit ce paradoxe de tribune, que la rééligibilité provoque la tyrannie:

«... L'Etat, dit-il, serait perdu avec des réélections indéfinies. Songez que vous n'avez pas, comme en Angleterre, une chambre héréditaire et un roi colégislateur ; vous n'avez pas, comme en Angleterre, des corporations et des institutions politiques qui arrêtent le despotisme. Notre salut, notre sûreté est dans la Constitution fidèlement conservée. Si elle s'altère, la liberté est perdue; et la Constitution s'altère, si la réélection est indéfinie. Vous avez voulu des législatures permanentes, et non des législateurs permanents. Ce sont des institutions et non des hommes sur qui vous avez compté. Eh bien, la réélection indéfinie amène nécessairement des dictatures législatives. La réélection indéfinie fait perdre l'esprit de citoyen, et votre Constitution tend sans cesse à rejeter parmi les citoyens ceux qui ont exercé quelque temps des fonctions publiques ; elle crée les flatteurs du peuple, qui deviennent bientôt ses maîtres et ses tyrans ; elle tend à établir l'inégalité entre ceux qui gouvernent

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et ceux qui sont gouvernés. La même inégalité ne tarde pas à s'introduire entre les différente membres du Corps législatif. L'orateur connu et continué est un obstacle à la réputation, aux talents du nouveau représentant. La réélection indéfinie appelle la corruption ministérielle, et devient tour à tour son principal travail et son principal appui : elle corrompt à la fois le gouvernement et la législation ; elle corrompt le législateur qui se vend, et le ministre qui l'achète.

« Enfin, la réélection indéfinie forme de la souveraineté nationale le patrimoine de quelques orateurs, de quelques charlatans politiques. Qui connaissez-vous dans le parlement d'Angleterre ? les Fox, les Pitt, les Burke, les Shéridan ; voilà les hommes perpétuels de^ deux partis. Eh ! que serait-ce lorsque les traités de commerce avec les nations étrangères appelleront vos délibérations? C'est alors qu'il faut de la probité plus que de l'éloquence; c'est ici surtout que le danger de la réélection indéfinie se présente. Le droit de paix et de guerre est dans le patrimoine du Corps législatif; en Angleterre, il est dans la prérogative royale, et l'élection indéfinie des orateurs ne peut pas influer sur le sort de la nation, comme elle pourrait influer en France sur la paix et la guerre. Du moins, en Angleterre, une chambre haute peut arrêter le vœu de la guerre par le vote des impôts; il y a un contrepoids à la volonté des orateurs des communes.

« Supposez un département formidable par sa population et par ses moyens ; donnez-lui l'intention de gouverner le royaume par des députés qu'il réélira sans cesse, et qui joindraient à une grande réputation de popularité des moyens d'intrigue et d'éloquence : vous avez alors établi une véritable autocratie ou plutôt une sorte de Sénat réélu par le même département. Que serait-ce encore, si ce département environnait ce Corps législatif d'une opinion imposante ? Par la réélection limitée, le peuple apprendra que son salut ne dépend

pas de tel ou tel homme, raais que ses représentants dépendent entièrement de lui (1) »

Ce style est facile, précis, sobrement coloré : la pensée est presque juste, et l'orateur paraît presque con- Taincu. On entrevoit déjà le très habile rbéteur qui, à la Convention nationale, saura, sans trop de mauvaise grâce, changer d'opinion avec la majorité, et prêter aux puissants du jour les ressources inépuisables de sa parole complaisante.

(1) Moniteur, séance du 19 mai 1791.

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