LIVRE VII
Duport, Lameth, Barnavo.
CHAPITEE I.
POLITIQUE DU GROUPE
Un seul groupe, dans la gauche, fut vraiment compact, ne se désunit en aucune circonstance, n'aborda aucune discussion sans s'être concerté. Ce fut ce triumvirat que Brissot et Mirabeau appelaient, dans leur antipathie, le triumgueusat, et où les aristocrates affectaient de voir le caiRfp des Tartares. Les triumvirs, Duport, Al. de Lameth, Barnave, état-major sans armée, ne furent constamment suivis que par trente à quarante députés, et Mirabeau était dans le vrai quand il leur jeta l'apostrophe célèbre: « Silence aux trente voix! » Aux trois orateurs dirigeants s'ajoutaient Charles de Lameth, qui ne faisait qu'un avec son frère Alexandre; le libéral duc d'Aiguillon, qui vota bien et parla convenablement à l'occasion, malgré le ridicule dont le couvrirent les journaux royalistes (1); le gros Menou, causeur spirituel,
(1) On l'accusait d'avoir pris part, déguisé en femme, aux journées du 5 et 6 octobre. D'oii le surnom à^ homme-femme et les plaisanteries cyniques des Actes des Apôtres.
plus tard médiocre général, et enfin Beauliarnais. C'était en réalité un septemvirat, comme le faisait remarquer Camille Desmoulins. « Il est remarquable, dit Barnave en parlant de ses amis et de lui-même, qu'ayant été placés au centre des plus grandes affaires, ayant vu se former et se dissoudre tant de coalitions, il n'y ait jamais eu entre eux un seul instant de mésintelligence. » Ajoutons que leur jeunesse les rapprocliait: Duport était né en 1759, Alexandre de Lameth en 1760, Charles de Lameth en 1757, Barnave en 1761.
Les trium^drs furent d'abord les principaux meneurs du club des Jacobins. Robespierre se cacbe dans leur ombre, et, comme dit Michelet, les regarde tuer Mirabeau, sans souffler mot. Bientôt leur popularité, si grande lors de la discussion du droit de paix et de guerre, décroît au moment oii ils votent pour La Fayette et Bouille dans l'affaire des Suisses de Xancy. Après avoir interdit à Mirabeau l'accès du ministère, ils entreprennent des démarches pour que la cour demande à l'Assemblée de désigner elle-même les ministres. Mirabeau &€ venge et fait échouer leurs secrets desseins. Ils semblent alors s'être tournés du côté du duc d'Orléans. Du moins il est sûr qu'ils donnent la rédaction du Journal des amis de la Constitution à un séide du duc d'Orléans, à Laclos. Leurs intentions intimes, s'ils en ont, sont difficiles à démêler. Toujours est-il qu'ils tiennent à rester à l'avant-garde du parti révolutionnaire. Ils mènent bruyamment la guerre contre le clergé et restent parmi les plus zélés pour la constitution civile.
Ils ont même, aux Jacobins, un dernier instant de triomphe et de toute-puissance, quand ils y attaquent Mirabeau pour son discours contre la loi relative aux émigrés. Mais pour eux, de même que pour les Constitutionnels, l'affaire de Yarennes fut comme un avertissement providentiel de revenir sur leurs pas et de se rallier à la personne du roi pour sauver la royauté. Tout, plutôt que la république: tel fut le cri de ces esprits
POLITIQUE DU GROUPE. 461
étroits et timorés. Bientôt ils deviennent, directement ou indirectement, les conseillers de Louis XYI. Ils sont dépopularisés quand l'Assemblée se sépare.
On a été sévère pour ces hommes, trop habiles peutêtre et trop louvoyants. Michelet les exécute plutôt qu'il ne les juge. Rien n'indique que, dans l'ensemble de leur carrière politique, ils aient manqué de sincérité, et tout accuse en eux un défaut de prévoyance qui leur était commun avec leurs collègues de la gauche. En quoi d'ailleurs se distinguent-ils de leurs voisins les Constitutionnels, si ce n'est pas leur opposition plus énergique au début, par leur ardeur patriotique un peu plus vive, par leur habitude de s'entendre avant de voter, par leur caractère et leur organisation ? Leurs opinions politiques sont les mêmes. Leur fortune est la même, et leurs orateurs parlent à peu près du même ton. En vérité, ce sont seulement des habitudes, des antipathies particulières, un certain esprit de coterie qui les distinguent des Le Chapelier et des Thouret: aux yeux de l'historien, ils se confondent dans le grajid parti des patriotes.
Leur éloquence refléta les vicissitudes, non de leurs opinions, mais de leur fortune, et leur parole fut tantôt hardie, tantôt timide, selon que la bataille révolutionnaire atteignait la royauté même ou ménageait encore une autorité qu'ils voulaient sacrée. Je ne crois pas que des hommes imprégnés d'aristocratie, les uns par leur naissance, les autres par leur éducation, pussent pousser plus loin l'amour de la liberté que ne le firent les deux Lameth, Barnave et Duport. Alerte et bien française, leur parole est à l'origine un juste écho du patriotisme révolutionnaire: dans leurs discours comme dans ceux des Constituants on retrouve l'état d'âme de cette nation généreuse et confiante avant qu'elle eût été trompée par son roi.
Le plus éloquent des trois était Barnave; le plus intelligent, Duport; le plus actif, Alexandre de Lameth. De
là le dicton populaire: « Ce que Duport pense, Lametli le fait, Barnave le dit. » Avant d'arriver à Barnave, disons un mot de l'inspirateur et des hommes d'action de ce groupe célèbre.