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CHAPITRE II

Adrien Duport, conseiller au parlement en la chambre des requêtes, fut, au sein de cet ordre privilégié, parmi ceux qui résistèrent le plus énergiquement au despotisme. Il recevait chez lui plusieurs des futurs révolutionnaires et prévoyait la Révolution, comme semble le prouver ce mot que lui attribue un contemporain. Louis XYI venait de tenir son lit de justice du 8 mai 1788 pour l'enregistrement des édits bursaux. « Ils ont ouvert une mine bien riche, aurait dit Duport au sortir de la séance; ils s'y ruineront, mais nous y trouverons de l'or. »

Député de la noblesse de Paris, il fut un des quarantesix qui se réunirent au Tiers, et siégea sur les bancs extrêmes de la gauche, à côté de Barnave, des Lameth, de Laborde-Méréville, du duc d'Aiguillon.

C'était peut-être l'homme le plus habile du côté gauche." Il comprit que le pouvoir devait être remis aux mains d'un petit nombre de libéraux énergiques, et il proposa la formation d'un comité de quatre membres « chargé de rendre compte à l'Assemblée de toutes les a:ffaires sur lesquelles il croirait utile d'appeler son attention ». En réalité, c'était une commission administrative, que Duport et ses amis auraient dirigée. D'André fit tout manquer en demandant que le comité fût nombreux. Des membres de toutes les fractions de l'Assemblée le composèrent.

Le 29 mars 1/90, il présenta son célèbre rapport sur l'organisation de la magistrature, et il se signala dans les discussions relatives à l'établissement du jury. Les discours qu'il prononça à cette occasion sont des mémoires écrits, plus remarquables par la profondeur et la justesse des idées que par le tour oratoire.

Il fut un des trois commissaires chargés 'de recueillir les déclarations du roi à son retour de Varennes. Il s'acquitta de sa mission avec une indulgence qui était l'indice d'un changement d'attitude. En effets à partir de ce moment, il devint un des conseillers intimes de Louis XVI.

L^ne fois, il fut vraiment éloquent et égala les maîtres de la tribune. C'est qimnd il attaqua la motion funeste relative à la non-rééligibilité des Constituants (17 mai 1791). Il prévit tous les maux qui résulteraient de cet abandon de l'œuvre de l'Assemblée. Il fut prophète, m^ais prophète impuissant et dé)soilé. Ce discours est comme le testament politique de ceux qui avaient cru pouvoir fonder la liberté sur la royauté. On y sent la mélancolie d'un homme désabusé, désenchanté, qui a perdu sa foi révolutionnaire et dont le rôle politique est fini:

« Encore un pas, dit-il, et le gouvernement ne peut plus exister, ou se concentre totalement dans le pouvoir exécutif seul; car je vois dans l'éloignement le despotisme sourire à nos petits moyens, à nos petites vues, à nos petites passions, et y placer sourdement le fondement de ses espérances. (On entend des applaudissements partiels dans les divers côtés de la salle.) Ce qu'on appelle la Eévolution est fait; les hommes ne veulent plus obéir aux anciens despotes; mais, si Ton n'y prend garde, ils sont prêts à s'en faire de nouveaux, et dont la puissance plus récente et plus populaire serait mille fois plus dangereuse. (Une légère agitation recommence. — Le silence succède^.) Tant que l'esprit public n'est pas formé, le peuple ne fait que changer de maîtres;

mais ce changement ne valait assurément pas la peine de faire une révolution. (On entend quelques applaudissements.) Les idées de liberté et d'égalité se sont répandues sur tout l'empire; elles ont pénétré dans toutes les classes de la société, les partisans des anciens abus ont seuls été insensibles à ces nom si touchants et aux doux sentiments qu'ils réveillent dans les âmes.

a La raison s'est retrouvée sous les décombres de ces vieilles institutions qui la tenaient captive ; tout le monde s'est employé à consacrer un temple à la liberté; elle est devenue le culte de la nation entière; mais les dogmes de cette religion politique ne sont pas encore bien connus, et il est à craindre que dès son berceau un grand nombre de sectes différentes n'en obscurcissent la pureté. »

Il annonce lés luttes futures, la terreur, et, après la guerre civile, l'avènement du despotisme: « Partout on se battrait pour un homme ou pour un autre, et tel qui se dévoue aujourd'hui au noble métier de payer des libelles, et de réduire en système la calomnie, serait tout à coup l'efïroi et le tyran de ses concitoyens. Enfin, après de longs et inutiles essais, le despotisme voudrait se présenter comme un asile favorable à toutes les âmes épuisées, fatiguées, et ne voyant plus de bonheur que dans le repos. »

Il caractérise en termes amers le rôle de Robespierre, qui a toujours dit ce qu'il fallait faire pour être parfaitement juste, mais qui, prudemment, n'a jamais indiqué comment il fallait le faire: « Daignez ouvrir les yeux sur le système assez adroit de certains hommes qui n'ont pris sur eux aucune responsabilité personnelle; car ce n'en est pas une que d'avoir combattu tout ce qui est raisonnable, et d'avoir tenu sans interruption une chaire de droit naturel ; c'est ce système qu'on veut continuer encore. »

« Duport, dit excellemment Michelet, honora sa chute par un discours admirable contre la peine de mort

(31 mai 1791), où il atteignit le fond même du sujet, cette profonde objection : « Une société qui se fait léga- « lement meurtrière n'en se igné -t-elle pas le meurtre ? » Cet homme éminent, dont le nom reste attaché à l'établissement du jury en France et à toutes nos institutions judiciaires, eut, comme Mirabeau,, le glorieux bonheur de finir sur une question d'humanité. Son discours, supérieur en tout sens, au petit discours académique que Robespierre prononça aussi contre la peine de mort, n'eut pourtant aucun écho. Personne ne remarqua ces paroles, où l'on n'entrevoit que trop un sombre pressentiment : « Depuis qu'un changement continu « dans les hommes a rendu presque nécessaire un chan- « gement dans les choses, faisons au moins que les scènes « révolutionnaires soient le moins tragiques... Rendons « Vhonnne respectable à Vhoinme. » Grave parole, qui malheureusement n'avait que trop d'à-propos. L'homme, la vie de l'homme n'étaient déjà plus respectés. Le sang coulait. La guerre religieuse commençait à éclater (1). » Après la dissolution de la Constituante, Duport devint membre du tribunal criminel de Paris. Au 10 août, il s'enfuit, fut arrêté, puis relâché, grâce à Danton. Il mourut à Appenzell, en Suisse, en 1798.

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