CHARLES DE LAMETH
En 1792, il commanda une division de cavalerie à l'armée du Nord, et trempa dans plus d'une intrigue contre l'Assemblée législative (1).
Arrêté après le 10 août, puis relâché, il se réfugia à Hambourg où son frère Alexandre le rejoignit, en 1795. Avec le duc d'Aiguillon, ils fondèrent une maison de commerce qui prospéra. Il servit l'Empire et la Restauration, mais couronna dignement sa carrière, un peu mêlée, en signant l'adresse des 221. Il mourut en 1832.
Il est difficile de dire si Charles de Lameth méritait vraiment le nom d'orateur. Les contemporains ne semblent pas avoir beaucoup goûté sa parole et n'ont pas pris la peine de la juger. Ecrivait-il? improvisait-il? Montlosier lui-même, si curieux de ces renseignements, n'en dit pas un mot. A côté de longs discours visiblement écrits, le Moniteur nous offre de courtes opinions dont le sujet est amené par un incident fortuit survenu au cours de la séance. Celles-là sont à coup sûr improvisées. Les unes et les autres donnent un parfait modèle du style terne, de la phrase incolore, des dissertations abstraites et diiïuses auxquelles se complaisaient les orateurs de second ordre. C'est une lecture fatigante, puis fastidieuse. La pensée n'avance pas : l'excès de mots l'arrête et la noie.
Mais si l'orateur était médiocre, l'homme était passionné, intelligent, d'une vivacité originale. Deux ou trois occasions se présentèrent où il eut l'expression juste et topique, où il dit précisément ce qu'il fallait dire et ce qu'on attendait, improvisant, ne cherchant pas à bien parler, et faisant de l'effet. Ainsi, dans la discussion sur les biens du clergé (12 avril 1790), Dom Gerle avait proposé de décréter « que la religion catholique, apostolique et romaine, est et demeurera pour toujours la religion de la nation, et que son culte sera le seul autorisé »,
(1) Cf. Moniteur au 1"^^ juillet 92. article France.
L'Assemblée appuya fortement cette motion. Cliarles de Lameth la combattit avec l'ironie la plus spirituelle :
« A Dieu ne plaise, dit-il, que je vienne combattre une opinion et un sentiment qui sont dans le cœur de tous les membres de cette Assemblée. Je viens seulement proposer quelques réflexions sur les circonstances et sur les conséquences qu'on pourrait tirer de la motion qui a été proposée. Lorsque l'Assemblée s'occupe d'assurer le culte public, est-ce le moment de présenter une motion qui peut faire douter de ses sentiments religieux ? Ne les a-t-elle pas manifestés quand elle a pris pour base de tous ses décrets la morale de la religion? Qu'a fait l'Assemblée nationale ? Elle a fondé la Constitution sur cette consolante égalité, si recommandée par l'Evangile ; elle a fondé la Constitution sur la fraternité et sur l'amour des hommes; elle a, pour me servir des termes de l'Ecriture, « humilié les superbes »; elle a mis sous sa protection les faibles et le peuple dont les droits étaient méconnus; elle a enfin réalisé, pour le bonheur des hommes, ces paroles de Jésus-Christ lui-même, quand il a dit : « Les premiers deviendront les derniers, les der- « niers deviendront les premiers. » Elle les a réalisées; car certainement les personnes qui occupaient le premier rang dans la société, qui possédaient les premiers emplois, ne les posséderont plus. »
Une autre fois, à l'origine de la discussion sur le droit de paix et de guerre, il rencontra des expressions patriotiques, enflammées, qui soulevèrent l'Assemblée:
« Daignez réfléchir, daignez observer dans quelle circonstance et de quelle manière est venu le différend entre l'Espagne et l'Angleterre; c'est un vieux motif de guerre qu'on a réchauffé. Tous avez appris hier des préparatifs qui sont déjà une déclaration de guerre; vous ne pouvez ignorer les liaisons de l'Espagne: on sait bien que notre Constitution épouvante les tyrans; on connaît les mesures que l'Espagne a prises pour empêcher que les écrits publiés en France parviennent dans
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cet empire. Une coalition s'est faite entre une puissance qui craint la révolution pour elle, entre une puissance qui voudrait anéantir notre Constitution et une famille qui peut être mue par des considérations particulières. En voilà assez pour vous faire pressentir les motifs de cette guerre. Si vous déclarez que le roi peut faire la guerre, la Constitution sera attaquée et peut-être détruite; le royaume sera ensanglanté dans toutes ses parties. Si une armée se rassemble, les mécontents qu'a faits notre justice iront s'y réfugier. Les gens riches, car ce sont les riches qui composent le nombre des mécontents, ils s'étaient enrichis des abus, et vous avez tari la source odieuse de leur opulence, les gens riches emploient tous leurs moyens pour répandre et pour alimenter le trouble et le désordre: mais ils ne seront pas vainqueurs, car s'ils ont de l'or, nous avons du fer, et nous saurons nous en servir. (Toutes les tribunes, toutes les galeries applaudissent avec transports.) »
Eloquence grossière, provocante, mais chaude et vivante, que je préfère cent fois aux discours travaillés du même orateur. Il a été visiblement préoccupé, un peu comme l'abbé Maury, de la gloire littéraire, de l'opinion de la postérité. Il lui manquait le talent, et il resta loin de son but. Mais il eut, à défaut de talent, de l'énergie, de la violence, qualités de second ordre, auxquelles n'atteint pas qui veut.
La biographie d'Alexandre de Lameth, né en 17G0, se confond avec celle de son frère Charles. Il fit avec lui la campagne d'Amérique, et vota, parla comme lui, partagea avec Barnave et lui l'ovation populaire qui récompensa leurs discours dans les débats sur le droit de paix et de guerre, modifia sa conduite après le voyage de Yarennes, en 1792 servit sous Luckner, puis sous La
Fayette, fut décrété d'accusation avec La Fayette, partagea pendant trois ans sa captivité, se retira à Londres, puis à Hambourg, où il retrouva son frère et le duc d'Aiguillon. Préfet et baron sous l'Empire, il devint député libéral sous la Restauration et mourut en 1829.
Il joua un rôle plus considérable que son frère. On estimait davantage sa capacité politique. Quand on disait « Lameth » tout court, c'était d'Alexandre qu'on entendait parler. C'est lui, qu'après la mort de Mirabeau, Montmorin vint trouver pour lui proposer de succéder au grand homme dans les conseils du roi. Quand sonna l'heure de la réaction, c'est sur lui, plutôt que sur son frère, que retomba le poids de l'impopularité.
Ce grave personnage parle gravement, posément, copieusement. Il est rare qu'il s'abandonne. Il est rare, quand nous le lisons aujourd'hui, qu'il ne nous ennuie pas. Son rapport et son opinion sur l'organisation de l'armée, l'œuvre importante de sa vie parlementaire, défient la patience du lecteur le plus zélé. Pas un accent personnel, pas un mot où l'homme se montre: une suit-e monotone de pensées sensées et de phrases traînantes et ternes. C'est la langue parlementaire dans toute sa laideur. La critique littéraire y perd ses droits. A quoi bon citer? Mieux vaut renvoyer à son Histoire de VAsseviblée constititante (1), livre utile, indispensable, mais d'un style pâle et impersonnel. De tous les Mémoires des Constituants, ce sont les plus pitoyablement rédigés. — Alexandre de Lameth avait le don de mal écrire.
Il eut cependant son jour ou plutôt son heure. Une fois, il terrassa Mirabeau, il le vit à ses côtés suant d'angoisse, touché à mort. C'était aux Jacobins. La veille, à l'Assemblée, Mirabeau avait jeté son Silence aux trente voix! et Lameth avait dû contenir sa rage. Il prend sa revanche à la tribune du club: « Quel est maintenant le centre de vos ennemis? Mirabeau, toujours Mirabeau.
(1) Paris, 1828-1829, 2 vol. in-8.
Yoilà encore qu'il a rédigé la proclamation du département; et c'est vous qu'il y désigne comme factieux à exterminer. » Et il ajoute cette parole haineuse: « Je ne suis pas de ceux qui pensent que la bonne politique veut qu'on ménage M. de Mirabeau, qu'on ne le désespère pas... » Il faut lire toute cette scène dans le merveilleux récit de Michelet (1): la haine y transfigure Lameth et lui prête pour une seconde ce qu'il n'avait pas: l'éloquence.
OHAPITEE lY
Nous ne referons pas en détail la biographie de Barnave, qui se trouve partout, notamment dans les Causeries du Lwidi de Sainte-Beuve et dans les Esquisses historiques et littéraires de M. de Loménie. Ces deux études ne sont que l'analyse de la notice publiée en 184-i par M. Bérenger (de la Drôme) en tête des œuvres de Barnave (2). M. Bérenger avait reçu de madame de Saint-Germain, sœur de Barnave, les renseignements les plus authentiques et avait eu entre les mains tous les papiers de famille. Il composa de la sorte une histoire du célèbre orateur qui est définitive, quoique mal écrite et difficile à lire. Sainte-Beuve et M. de Loménie se sont bornés à la mettre en meilleur français et à l'abréger; c'est là tout le mérite de ces deux biographies écrites de seconde main et au courant de la plume.
Voici seulement les faits propres à mieux faire connaître l'éloquence de Barnave:
(1) T. II, p. 434.
(2) Paris, 1843, 4 vol. in-8.
jS'é à Grenoble en 1761, fils d'un avocat, tenant à la noblesse du pays par sa mère, protestant, il fut donc élevé dans un pays libéral qui devança la Révolution, dans une religion persécutée qui trempa encore son caractère, dans une famille où le goût de la parole était de profession, par une mère à qui sa naissance ne pouvait faire souhaiter une complète rénovation sociale. Sans essayer, par ces rapprochements, une de ces explications puériles et faciles de la manière d'être des hommes remarquables, comment ne pas remarquer cependant que les conditions dans lesquelles grandit Barnave sont en parfaite harmonie avec les qualités et les défauts qu'il devait montrer plus tard, l'amour de la liberté, l'énergie du caractère, l'éloquence et, dans les conceptions politiques, de l'étroitesse et de la timidité ?
Madame Barnave donna à son fils le goût de la politique, en faisant elle-même de l'opposition au gouverneur de la province dans une circonstance restée célèbre à Grenoble. 8es deux fils et ses deux filles, qu'elle ne pouvait envoyer dans les institutions toutes fermées alors aux protestarits, reçurent d'elle-même une éducation virile. Barnave écrivait à ses sœurs, peu de temps avant de monter à l'échafaud: (( C'est ma mère qui doit élever vos enfants. Elle leur communiquera cette âme courageuse et franche qui fait des hommes, et qui avait été plus pour mon frère et moi que le reste de notre éducation. j>
A dix-sept ans, il a un duel pour un frère plus jeune qu'il va perdre bientôt après l'avoir pieusement soigné. Mondain, élégant, adroit, beau causeur, joli garçon, un peu plus grave que son âge, il se livre, malgré sa frivolité apparente, à des lectures et à des écritures immenses. Avocat à dix-neuf ans, un peu malgré lui, il craint de sentir l'avocat. « En faisant bien mon état, écrit-il sur son carnet intime, en saisissant son esprit pratique, j'aurai soin de ne pas laisser ravaler mon goiit, mes idées, non plus que mon caractère et mes mœurs. »
B ARNAVK
Très préoccupé de maintenir la pureté tle son goût et la délicatesse de son esprit, après cliaque plaidoirie il se juge lui-même par écrit. Ainsi, un jour qu'il a plaidé pour des enfants mineurs, il met sur ses tablettes en rentrant cliez lui: « Trop de longueur surtout dans les moyens; il fallait les traiter avec précision, simplicité, et non les filer en périodes; cela même eût produit plus d'effet... Les mêmes choses, et surtout celles d'intérêts, ont été trop répétées. J'ai tant parlé de mes pupilles, qu'à la fin, loin de les plaindre, les juges les auraient peut-être battus, tant ils en étaient ennuyés. » Et une autre fois: « Travailler, mûrir davantage mes causes, et puis les traiter d'abondance ou avec des extraits fort courts, en homme rompu... Exercer ce genre dans ma chambre, m'attacher essentiellement à la netteté, à la brièveté, c'est la passion des juges. » La prolixité sera en effet le défaut de son éloquence politique. Mais n'estil pas étonnant que ce tout jeune homme se juge si juste, tout en gardant sa foi en lui-même '•!
En 1783, chargé par son ordre de prononcer le discours de clôture, en présence du Parlement, il traita de la Division des pouvoirs, en s'appuj^ant sur Montesquieu, sans le copier. Il fut député à cette mémorable assemblée de Yizille, où Mounier, nous l'avons vu, joua un rôle si éclatant, et dont les décisions, prises à l'unanimité, formèrent le cahier des 24 députés du Dauphiné. Cette unanimité montre que, dans cette province, les deux ordres privilégiés avaient, sur les réformes désirables, les mêmes idées que le Tiers, et que celui-ci voulait le maintien de l'état social et politique dans la même mesure que le clergé et la noblesse. C'est pourquoi, quand Barnave fit paraître un roj'alisme ardent après le voyage à Yarennes, il put prétendre qu'il restait fidèle à ses cahiers. Mais il en observait plutôt la lettre que l'esprit, puisque, de retour en Dauphiné, il était royaliste encore quand déjà ses concitoyens allaient inconsciemment à la llépublique.
Dans son Introduction à la Révolution française j écrite en prison, Barnave se peint tel qu'il était à son arrivée aux Etats: « Je n'étais point exalté au delà de la raison; mes principes politiques étaient, à quelques nuances près, ce qu'ils sont aujourd'hui, ce qu'ils n'ont jamais cessé d'être: passionné pour la liberté, je la voulais sous des formes capables de lui imprimer un caractère durable; je désirais qu'on fit, non le plus, mais le mieux; je pensais et j'imprimais que la liberté française ne pouvait exister que sous un gouvernement monarchique; je regardais le droit de sanction comme l'attribut caractéristique de la monarchie ; j'étais assez nourri d'idées politiques pour savoir que la ruine de la liberté était toujours dans son excès; j'avais reçu de la nature une âme assez forte pour penser que le véritable courage n'existe jamais sans mesure, que la puérile exaltation est un des attributs de la fausseté. Tous ceux avec qui j'ai vécu ont vu par mes actions et par mes discours, que je faisais surtout consister l'élévation du caractère dans ces deux choses, la franchise et la mesure; et si, dans le cours de la Révolution, j'ai quelquefois oublié celle-ci, je déclare que c'est alors seulement que j'ai cessé d'être moi-même. »
La politique de Barnave fut celle de la majorité de l'Assemblée constituante jusqu'au 21 juin 1791. Il s'efforça d'établir en France une monarchie constitutionnelle en remaniant tout l'édifice social et en ne laissant debout que la royauté. Tandis que son collègue Mounier espérait améliorer l'ancien régime (1), il voulait le dé-
(1) (( M. Mounier et ses partisans semblent ne s'être point aperçus qu'il y eût une révolution; ils voulurent construire avec des matériaux qui venaient d'être brisés... » (Introd. à la Bév.y p. 103).
truire et le remplacer par un état de choses analogue à celui qui existait en Angleterre. Seul, le pouvoir royal (levait subsister dans sa pensée (1), pendant ce remaniement de tovites choses; mais il fallait que ce pouvoir fût puissant, respecté, incontesté. Dans la royauté, Barnave voyait une garantie contre le rétablissement des ordres privilégiés: le trône était pour lui le fondement même de la liberté; le détruire, c'était courir à la dictature par la licence.
Un autre motif de conserver la royauté, d'après Barnave, c'était son ancienneté même. Elle a pour elle l'autorité que donne la durée, elle est le résultat des conditions physiques et morales dans lesquelles s'est développée la nation; vouloir changer ces conditions, c'est, selon lui, faire œuvre d'écervelé. « La volonté de l'homme écrit-il à la fin de sa carrière, ne fait pas les lois; elle ne peut rien, ou presque rien sur la forme des gouvernements. C'est la nature des choses, la période sociale où le peuple est arrivé, la terre qu'il habite, ses richesses, ses besoins, ses habitudes, ses moeurs, qui distribvient le pouvoir; elles le donnent, suivant les temps et les lieux, à un, à plusieurs, à tous, et le partagent en diverses proportions. »
Aussi Barnave se, pique-t-il sans cesse de ne tenir compte que des faits, et conseille-t-il avec affectation une politique pratique, raillant à l'occasion, comme Mirabeau, les métaphysiciens et la métaphysique. C'est même là le trait particulier de son éloquence (2) dont la
(1) « Le plus grand nombre se détermina à conserver tout à la fois le trône et le prince qui l'occupait, et à renouveler toutes les autres parties en les prenant, pour ainsi dire, en sous-œuvre et les plaçant à l'abri de cette pièce principale. Je m'attachai à ce deinier parti, que la grande majorité adopta, et que les événements semblent avoir condamné. » (Ihid., p. 203.)
(2) (( Barnave, dit Michelet, ne semblait nullement un homme à se laisser mener par le cœur et l'imagination. Sa suffisance habituelle, sa parole noble, sèche et froide, n'étaient point du tout d'un rêveur. Il ne se piquait aucunement de thèses senti-
source est le bon sens, le sentiment juste de la réalité. Son tort est peut-être de le dire un peu trop souvent. Ainsi, dans le discours sur l'inviolabilité royale, il nous apprend qu'il n'est pas de ces hommes qui « cheî^client à faire en politique du roman, parce qu'il est plus facile de travailler ainsi que de contribuer à l'utilité réelle et positive de son pays (1). » Et plus loin: « Messieurs, les hommes qui veulent faire des révolutions savent qu'elles ne se font pas avec des maximes métaphysiques : on séduit, on entraîne quelques personnes de cabinet, quelques hommes saA^ants en géométrie, incapables en politique : on les nourrit sans doute avec des abstractions ; mais la multitude, dont on a besoin de se servir, la mul.titude sans laquelle on ne fait pas de révolution, on ne l'entraîne que par des réalités, on ne la touche qiie par des avantagées palpables (2). » Et, dans le discours du 11 août 1791 sur la loi électorale, il interpelle dédaigneusement « ceux qui professent ici des idées métaphysiques, parce qu'ils n'ont point d'idées réelles ; ceux qui nous enveloppent des nuages de la théorie, parce qu'ils ignorent profondément les connaissances fondamentales des gouvernements positifs (3). »
Chaque orateur a ainsi une pensée favorite à laquelle il revient malgré lui, qu'il répète un j)eu partout presque dans la même forme. Retrouver cette phrase, c'est soujvent caractériser l'éloquence et la politique d'un homme, et c'est le cas pour Barnave. L'éloge de l'expérience, la satire de la théorie, voilà son épée de chevet. Et ce moyen oratoire, dont il abusait, ne déplaisait pas aux Constituants: ils craignaient, ces patriotes ardents, de
mentales, et donnait plutôt au sens opposé (par exemple, dans l'affaire des noirs). On ne trouve jamais, je crois, dans les discours de Barnave, le mot qui revient si souvent dans tous ceux des hommes de l'époque, depuis Louis XVI jusqu'à Robespierre: Ma sensibilité, mon cœur. » (Hist de la Bév., t. III, p. 179.)
(1) Journal logograpliique.
(2) Ihid.
(3) Ihid.
paraître irréfléchis, imprudents, enthousiastes. La plus délicate flatterie qu'on pût faire à cette jeune Assemblée, c'était de railler devant elle les défauts de la jeunesse. Barnave, qui fut à tout prendre son orateur préféré, la flattait donc par cette perpétuelle apologie de l'expérience et de la froide raison. Il se flattait lui-même: n'était-il pas moins qu'un autre à l'abri des entraînements du cœur et de l'esprit, lui qui ne pourra résister au sourire de Marie -Antoinette ?
Dès le début, il se détache de son compatriote Mounier, résiste aux avances de Mirabeau, aux compliments de Siéyès, si recherchés et si rares, et se lie d'une étroite amitié avec Duport et les Lameth, amitié que rien ne refroidira et qu'il ne désavouera jamais, même pour sauver sa tête : « Jamais, s'écrie-t-il devant le Tribunal révolutionnaire, jamais je n'aurai la bassesse de désavouer mes amis. J'ai aimé, j'aime encore les Lameth. Certes, ils avaient des défauts, et je n'ai pas été le dernier à les leur reprocher. Ils conservaient un reste de manières de la cour: incapables de ménager là médiocrité, dont cependant la haine est si dangereuse,, ils versaient à pleines mains le ridicule sur cette foule de petits êtres qui se croyaient quelque chose au sein des grands mouvements politiques. Mais que de qualités profondes et réelles ne leur ai-je pas connues ! une franchise, une loyauté à toute épreuve, un attachement sincère à leur pays, un amour des hommes de mérite absolument pur de toute basse jalousie, une noble ambition, celle de faire le bien, une fidélité inviolable à leurs amis (1). »
Cette étroite liaison avec Duport et Lameth permit à Barnave de parler avec compétence sur les sujets les plus
(1) Œuvres, t. II, p. 384.
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divers. La matière de ses discours était préparée de concert avec ses deux amis. Cela explique la solidité et la variété de son éloquence. Grâce à cette association féconde, il évita (souvent, sinon toujours) l'écueil des improvisateurs, cette facilité banale et vide dont on ne tarde pas à se contenter, quand les autres ne s'en contentent plus.
A sa première apparition à la tribune, il produisit un certain elïet, quand on le vit parler sans notes et correctement (1). Dans la suite tous ses discours, sauf quelques rapports, furent également improvisés (2). Cette supériorité lui valut de nombreux ennemis. On lui trouva une morgue insupportable. Il parut trop bel homme et on parla de Barnave-Xarcisse. On taxa d'ambition son réel patriotisme. On lui prêta ce mot: « Si je me sépare de Mounier, c'est que j'ai ma fortune à faire. » Au fond, dès le début, les royalistes le craignent et les monarcliiens voudraient l'avoir avec eux. « C'est un jeune arbre, disait Mirabeau, qui deviendra un mât de vaisseau. »
Aux premiers jours, son influence est considérable (3).
(1) Séance du 14 mai. «. Il est impossible, écrivit Barère dans le Point du Jour, de parler mieux, avec plus de raison et d'énergie que ne l'a fait à cette occasion M. Barnave, jeune député du Daupliiné. » Barnave avoue lui-même qu'il fut <( remarqué, dès les premières séances des communes, par quelque facilité dans l'expression )>. (Intr. à la Bév., p. 100.) Biauzat écrit à ses électeurs que Barnave parla <( avec méthode et solidité, toujours avec des expressions nerveuses et brillantes ».
(2) Brissot prétend qu'il apprenait tous ses discours par cœur (Mémoires, t. III, p. 156). Mais les négligences de style qu'on y voit semblent démentir cette assertion.
(3) (( Ma position personnelle dans ces premiers moments, dit Barnave, ne ressemblait à celle d'aucun autre: trop jeune pour concevoir l'idée de diriger une assemblée aussi imposante, cette situation faisait aussi la sécurité de tous ceux qui prétendaient à devenir chefs; nul ne voyait en moi un rival, et chacun pouvait y apercevoir un élève, ou un sectateur utile; car, déjà, je commençais à exercer, dans l'Assemblée, un ascendant que je devais surtout à la franchise et à la bonté de mes opinions; je fus donc
Le 14 mai, il est nommé commissaire du Tiers pour les négociations relatives à la fusion des ordres. Le 12 juin, il rédige une adresse au roi qui obtient la priorité sur celle de Malouet, jugée trop complimenteuse. « Il en est parmi nous, s'écria un député, oui, il en est qui se laissent fasciner les yeux; fasse le ciel que la contagion ne gagne pas jusqu'à leur cœur ! » Et cependant voici en quels termes Barnave exprimait les sentiments de r Assemblée pour le roi: « Les députés de vos communes, pénétrés d-e la sainteté et de l'étendue de leurs devoirsi, sont impatients de les remplir. Déjà ils ont mis sous les yeux de Votre Majesté quelques-uns des principes qui les dirigent. Ils font le serment de se dévouer sans réserve à tout ce qu'exigera d'eux l'importante mission dont ils sont chargés; ils jurent de seconder de tout leur pouvoir les généreux desseins que Votre Majesté a formés pour le bonheur de la France, et afin d'y concourir avec plus de succès, afin que l'esprit qui vous anime. Sire, puisse être sans cesse au milieu d'eux et conserver entre leurs vœux et vos intentions la plus sainte harmonie, ils supplient Votre Majesté de vouloir bien permettre à celui qui remplira les fonctions de doyen et de président dans leur assemblée d'approcher directement de votre personne sacrée, et de lui rendre compte de leurs délibérations et des motifs qui les auront déterminées. »
Tel était l'amour des députés pour leur roi, amour qui allait jusqu'à l'enthousiasme et s'exprime, dans cette adresse préférée pourtant comme moins flatteuse que celle de Malouet, avec toutes les formes d'un culte religieux. Que dire d'un prince qui ne sut pas tirer parti de ce dévouement et de cette affection, et qui découra-
accueilli avec bienveillance par la plupart des chefs; j'employai l'espèce d'influence qu'ils paraissaient me donner sur eux à tenter de les réunir. Ainsi je fis de vains efforts pour rapprocher Mounier et l'abbé Siéyès, entreprise bien digne d'un jeune homme à l'égard de ces hommes impérieux, qui étaient arrivés pour faire prévaloir des systèmes opposés. »
gea, par sa faiblesse et sa duplicité, une natiou si fidèle à son pouvoir, si confiante en sa personne ?
Le roi ne reçut même pas la députation. On répondit au doyen que Sa Majesté chassait. Au dédain succédèrent bientôt les menaces et les voies de fait. La salle des Etats généraux fut environnée de troupes, et Barnave se fit l'interprète de l'indignation de l'Assemblée (24 juin): « Il est étrange et surprenant, s'écria-t-il, que l'on veuille défendre à la nation l'entrée de la salle nationale ! C'est dans ce lieu auguste où l'on stipule ses intérêts, où l'on décide de son sort: c'est donc sous ses yeux que nous devons agir ; c'est en face de la nation que nous devons opérer. !Xous environner de gardes, comme on fait, c'est manquer à la nation, c'est l'insulter dans ses représentants. Peut-on délibérer en liberté au milieu des armes ? Sommes-nous au milieu d'un camp ? Doit-on s'étonner, après cela, que les têtes se montent, que les esprits s'écbauffent et s'aigrissent, que le peuple se révolte et que les émeutes soient fréquentes ? Tout rentrerait dans le calme et dans l'ordre, si les représentants de la nation n'étaient plus environnés de soldats. »
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On connaît le mot célèbre de Barnave à propos du meurtre de Foullon et de Bertier : « Le sang qui coule est-il donc si pur! » Les aristocrates s'en indignèrent bruyamment, oubliant que leurs journaux en disaient chaque jour cent fois pis. Malouet voit là « une tache indélébile (1) », et ce devint une mode d'attribuer à Barnave les instincts les plus sanguinaires : il fut « la hyène du Daupliiné, le boucher, le bourreau Barnave, Barnave-Néronet (2). » De nos jours. Sainte-Beuve
(1) Mémoires, t. I, p. 328.
(2) Actes des Apôtres, passim.
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écrivit: « Mot inexcusable et fatal... Il fallut toute sa vie et surtout sa mort pour le racheter (1). » Quelle indignation de commande ! Que de bruit pour une boutade échappée dans un accès de mauvaise humeur ! Fallait-il renoncer à la Révolution parce qu'on avait tué un Foullon et un Bertier ? Voilà la pensée de Barnave, et voici les nobles aveux, les touchants regrets qu'il exprime au sujet de cette maladresse oratoire :
« Il est une circonstance sur laquelle il ne m'est pas permis de passer aussi légèrement, c'est une opinion que j'ai prononcée après les assassinats de Foullon et de Bertier, et dans laquelle j'articulai (2) ces mots: « Le sang qui vient de se répandre était-il donc si pur ! » Je pense qu'il est impossible de justifier cette expression considérée comme ayant été prononcée dans une assemblée publique, et que, si elle eût été réfléchie, elle serait absolument inexcusable. Mais voici, avec la même A^érité, le rnouvement qui se passa en moi, et comment elle me fut arrachée.
« J'ai toujours regardé comme une des premières qualités d'un homme la faculté de conserver sa tête froide au moment du péril, et j'ai même une sorte de mépris pour ceux qui s'abandonnent aux larmes quand il faut agir; mais ce mépris, je l'avoue, se change en une profonde indignation quand je crois m'apercevoir qu'un certain étalage de sensibilité n'est qu'un peu de théâtre.
« Voici maintenant le fait :
« Avant qu'on parlât, dans l'Assemblée, de cet événement. Démeunier me montra une lettre qui le lui annonçait; j'en fus fortement ému, et je l'assurai que je sentais, comme lui, la nécessité de mettre un terme à de tels désordres. Un moment après, M. de Lally fit sa dé-
(1) Lundis, t. II.
(2) On a souvent nié que Barnave eût prononcé ce mot, même dans des publications récentes (Cf. M. Pellet. Les Actes des Apôtres, Paris, 1873, in-18, p. 91, livre bien fait d'ailleurs). On voit que le doute n'est pas possible.
nonciatioii. Ou aurait cru qu'il parlerait de Foullou et de Bertier, de l'état de Paris, de la uécessité de réprimer les meurtres. î^ou, il parla de lui, de sa sensibilité, de son père (1); il finit par proposer une proclamation.
« Je me levai alors. J'avoue que mes muscles étaient crispés, et que le sentiment dont j'ai rendu compte m'entraînait peut-être trop loin dans le sens contraire. Je dis que je m'affligeais de ces événements, mais que je ne pensais pas qu'il fallût, pour cela, renoncer à la Révolution; que toutes les révolutions entraînaient des malheurs, et qu'il fallait peut-être se féliciter que celle-ci n'eût à se reprocher qu'un petit nombre de victimes et le sang, etc. ; qu'au surplus il convenait mieux à des législateurs de chercher des moyens réels d'arrêter ces maux, que de s'abandonner au gémissement; qu'il était douteux que la partie du peuple qui commettait des assassinats fût capable de sentir toutes ces beautés d'une proclamation, et fût efficacement contenue par de si faibles moyens ; et que, si l'on voulait prévenir les sanglantes calamités dont le royaume entier semblait menacé, il fallait se hâter d'armer les propriétaires contre les brigands, et donner momentanément une grande extension à la puissance des municipalités. Je rédigeai un projet de décret dans ce sens Telle est, avec exactitude, cette circonstance dont la haine et l'esprit de parti se sont emparés avec tant de succès, que j'ai vu, depuis, beaucoup de gens qui, s'étant formé, sur ces deux mots, une idée complète de ma personne, s'étonnaient de ne trouver en moi ni la physionomie, ni le son de voix, ni les manières
d'un homme féroce (2). »
Malouet, dans ses mémoires, assimile à la phrase sur le sang de Foullon et de Bertier une apostrophe que Barnave lui adressa, dans la séance du 25 janvier 1791, à propos d'une distribution de pain faite au peuple par
(1) Voir plus haut, p. 370.
(2) Œuvres, t. I, p. 107.
le club monarcliiqiie, qui était alors le centre de la contre-révolution. Yoici les expressions de Malouet: « Vous distribuez au peuple un pain empoisonné, me dit-il. C'en était assez pour me faire assassiner, et ce n'est pas la première fois qu'on le tenta à cette époque. Barnave n'était cependant pas un assassin ; il n'avait ni le projet de renverser la monarchie, ni aucun intérêt à le tenter. C'était un jeune homme ardent, présomptueux, qui prétendait à la gloire de fonder la liberté en France, et qui a toujours marché en avant, jusqu'à ce que les crimes et les malheurs publics aient fait cesser son ivresse en excitant ses remords (1). »
Yoici maintenant les paroles de Barnave d'après le Moniteur (2): « Tandis que les uns regrettant des abus irréligieux, s'appuient du nom sacré de la religion, une autre secte s'élève; elle invoque la Constitution monarchique ; et sous cette astucieuse égide, quelques factieux cherchent à nous entourer de divisions, à attirer les citoyens dans les pièges, en donnant au peuple un pain empoisonné... (La partie droite entre dans une grande agitation. MM. Murinais, Malouet et plusieurs autres ineTnhres clierchent à se faire entendre et ne peuvent y parvenir.) Ce n'est pas ici le moment de traiter ce qui concerne cette insidieuse, perfide et fâcheuse association. (Les agitations et les cris de la droite augmentent; les applaudissements de la gauche y répondent. — Chaque fois que MM'. Murinais, Malouet et autres membres veulent pr-eiidre la parole, ces applaiidissements redoublent.
(1) Malouet, Mémoires, t. I, p. 328.
(2) Le texte du Journal logographique est visiblement incomplet, peut-être tronqué par Barnave. L'expression de pain empoisonne ne s'y trouve même pas: « Votre Comité des recherches, y dit seulement Barnave, vous instruira bientôt de ces manœuvres factieuses, de ces distributions de pain à moitié prix, destinées à soulever le peuple. » Clermont-Tonnerre, qui était l'âme du club monarchique, se défendit dans un Compte rendu à ses concitoyens, 28 janvier 1791 (Cf. Opinions et discours de Cl.-T., t. IV, p. 54.)
M. Malouet quitte sa ylace, s'élance vers la tribune et parle à M. Barnave, en gesticulant d'une Tnanière très vive.) »
Ce sont là de Yiolentes et d'agressives paroles, je le veux bien. Mais prétendre que Barnave voulait faire croire au peuple que le pain distribué par le club monarcbique était, réellement et sans métaphore, empoisonné, n'est-ce pas une insigne mauvaise foi ? N'est-ce pas un procédé de cette tactique provoquée par la célèbre pbrase sur le sang qui coule, par laquelle on déconsidérait Barnave systématiquement, on l'égalait aux plus vils agents de massacre ? Les contre-révolutionnaires le désignaient cbaque jour comme une victime toute marquée pour le lendemain de leur victoire. Leurs journaux ne parlaient que de le faire pendre. Contre de tels ennemis la colère n'était-elle pas excusable ?
Il ne prit pas une part très importante à la discussion de la Constitution. Cependant il se prononça pour le VetOy et il paraît avoir été viA-ement préoccupé par la question des deux cbambres, dont nous avons parlé à propos de Mounier et de Malouet. Comme Mirabeau, comme toute la gauche, il vota pour une assemblée unique, mais sans prononcer de discours. Sa véritable pensée sur cette question se trouve dans ses écrits posthumes. On y voit que dans le fond il est partisan de la création d'une chambre haute. « La fonction d'une seconde chambre, dit-il, est de donner du poids et de la lenteur à la machine, de concilier les deux pouvoirs et d'empêcher que l'un ne pût subjuguer Tautre (1). » Pourquoi donc ne vota-t-il pas dans ce sens ? Il nous l'apprend en ces termes remarquables:
(1) Œuvres, t. IT, p. 39.
« Le bicamérisme anglais et le bicamérisme américain, quels que fussent leurs éléments, nous étaient également interdits. La constitution anglaise s'est caractérisée dans un temps oii il existait une distance immense entre les pairs du royaume et la petite noblesse; celle-ci, réunie aux communes, s'était identifiée avec elles, et avait cessé de former un corps séparé; tout le principe aristocratique de la constitution s'était concentré dans quelques familles et était moins une distinction de place dans la nation, qu'une magistrature héréditaire. Mais une pareille combinaison, quels que fussent ses avantages ou ses inconvénients, ne pouvait pas même être examinée; une chambre de pairs peut se trouver introduite dans la constitution par les événements, il est absurde de penser qu'elle puisse se créer. Depuis la révolution du 14 juillet, tout en France était devenu égal, et même, avant cette époque, la qualité de pair du royaume n'était plus qu'un honneur; la noblesse s'était considérée comme ne formant qu'un seul corps, et eût consenti plus facilement au sacrifice de ses privilèges en faveur du peuple, qu'à s'en dépouiller pour les voir réunis sur un petit nombre de familles choisies dans son sein.
« Quant à une organisation de deuxième chambre imitée des Américains, c'est-à-dire non héréditaire et fondée sur toute autre distinction que celle de la naissance, elle avait été possible en Amérique où ces distinctions n'existaient pas; mais, parmi nous, on craignait que, les trouvant établies, l'institution ne s'y liât, et ne servît à leur donner une nouvelle force et à les perpétuer.
« J'ai vu quelques personnes, passionnées pour le système Américain, penser, alors, qu'avant de l'établir, il était indispensable de fondre et de réduire à un seul élément le pouvoir représentatif, et n'y voir d'autres moyens que F institution d'une chambre unique pendant quelques années; et c'est d'autant plus indispensable, que si l'on considérait le bicamérisme comme la seule
forme solide et raisonnable d'organiser la représentation du peuple dans un grand paj's, on y arriverait beaucoup plus sûrement en le considérant comme le terme et le remède des secousses inévitables de la révolution, qu'en l'exposant, presque infailliblement, à périr par ces mêmes secousses, si l'on s'obstinait à l'établir quand les préjugés de la nation et la situation des choses y étaient contraires; que si l'instinct de l'égalité le repoussait aujourd'hui, l'expérience et l'amour de l'ordre l'établiraient quand l'égalité n'aurait plus b en concevoir les mêmes alarmes; que, si dès aujourd'hui, on faisait une fausse expérience de cette institution, on l'exposait à la voir décrier pour jamais, et la nation à ne trouver de remède à l'anarchie que dans le pouvoir absolu (1). »
Dans la discussion sur l'organisation judiciaire, Barnave voulut faire admettre le jury même en matière civile. Son discours, très libéral et imbu des véritables principes de la Révolution, fut applaudi, mais ne persuada pas l'Assemblée. Barnave demanda aussi que la Cour de cassation circulât dans les départements. Il voyait dans cette « ambulance » du tribunal, comme il disait, un-e garantie pour les justiciables. « Des magistrats réunis dans le même lieu, disait-il, institués pour un temps considérable et remplis d'un même esprit, seraient une puissance formidable: cette puissance sera désarmée par l'ambulance. » C'est le moment où l'enthousiasme révolutionnaire de Barnave est à son plus haut degré. C'est l'instant de sa plus grande popularité.
Le 10 décembre 1789, à la séance célèbre où Target annonça que le grand œuvre de la constitution administrative était terminé, Barnave prononça un discours contre une proposition de Mirabeau « relative à une marche
(1) Introd. à la Bév., p. lll.
graduelle de la députation aux assemblées ». Mirabeau voulait qu'on ne pût être député à une assemblée supérieure qu'après l'avoir été à une assemblée inférieure. Barnave démêla très bien le but secret de Mirabeau, qui était de mettre les fonctions électives aux mains d'un petit nombre de personnes riches, qui seules auraient eu le loisir de suivre cette filière. Mais l'intérêt de son discours est dans l'aigreur qu'il témoigne au grand orateur. L'exorde est particulièrement vif:
« Si, pour anéantir la Constitution, il suffisait d'envelopper des principes contraires de quelque idée morale et de quelque preuve d'érudition, le préopinant pourrait se flatter de produire de l'effet sur vous; mais heureusement il vous a aguerris contre les prestiges de son éloquence, et plusieurs fois nous avons eu l'occasion de chercher la raison et le bien parmi les traits élégants dont il avait embelli ses opinions. Cette occasion se présente aujourd'hui d'une manière plus éclatante. »
En somme, il traite Mirabeau de déclamateur; il ose même le plaisanter sur ce que son projet n'est applicable que dans dix ans et s'attire cette réplique terrible: a Le préopinant paraît oublier que, si les rhéteurs parlent pour vingt-quatre heures, les législateurs parlent pour le temps. »
Les deux orateurs, on le voit, se traitent avec une acrimonie qui semble indiquer une antipathie réciproque. Ce])iendant Mirabeau ne haïssait pas Barnave. Nous avons dit qu'il l'accueillit avec amitié et, dans la séance du 16 juin 1789, il avait dit à la tribune en parlant de lui: « Sa jeunesse ne fait qu'ajouter à mon estime pour ses talents, » Barnave s'était dérobé à ces éloges, dont il se méfiait, et à ces avances, qu'il trouvait compromettantes. Il craignait, non sans raison peut-être que Mirabeau ne voulût l'enrôler dans sa suite. On peut croire qu'il éprouvait de l'éloignement pour l'élasticité de conscience et la négligence morale de celui dans lequel on ne voyait encore qu'un aventurier,
et qu'on ne traita jamais en honnête liomme. Barnave avait vécu pur, honoré, maître de lui-même, au sein d'une famille unie et intelligente. Comme la foi ignore la tolérance, l'extrême vertu d'un jeune homme ignore l'indulgence. Barnave ne vit pas qu'aux fautes de Mirabeau se mêlait une excuse: le malheur, et que luimême devait en partie sa bonne renommée aux facilités d'une naissance heureuse, d'une éducation bien réglée, d'une fortune faite. Il fut impitoyable pour l'ex-prisonnier de Vincennes, comme l'est la jeune vierge de bonne famille pour la fille déchue. Quelque jalousie se mêla sans doute aussi à cette antipathie naturelle. Il avait le sentiment de son infériorité vis-à-vis de son grand rival. Plus honnête que celle du tribun vendu, son éloquence n'avait pas pour ressort la vertu haute et chevaleresque d'un Cazalès: c'était plutôt une vertu rapprochée de la terre, appuyée sur le bon sens, une vertu bourgeoise. Les coups d'aile de Mirabeau, les visions subites, les gestes sublimes qui soulevaient l'Assemblée, Barnave ignorait tous ces dons du génie. Quoiqu'il improvisât, il n'y avait pas pour lui d'imprévu. Point de ces rencontres hardies, où Mirabeau est si heureux, point c!e ces alliances de mots et de ces familiarités triviales. C'est une raison solide et claire qui s'exprime paisiblement dans une langue facile, élégante. Mirabeau jugeait le jeune avocat d'un mot cruel: « Il n'y a pas de divinité en lui. »
Un jour, cependant, la droiture et le bon sens de Barnave prirent une revanche éclatante. Ce fut quand Mirabeau, déjà payé, prononça son premier discours sur le droit de paix et ae guerre (21 mai 1790) et s'égara en voulant égarer l'Assemblée. Tous ses sophismes fuient impitoyablement montrés et réfutés par Barnave. Ainsi il avait affecté de confondre le commencement des hostilités avec la guerre, les faits de guerre avec les cas de guerre :
« Si le commencement des hostilités, lui répondit
Barnave, constituait les nations en état de guerre, ce ne serait plus ni le pouvoir législatif, ni le pouvoir exécutif qui la déclarerait; ce serait le premier capitaine de vaisseau, le premier marchand,- le premier officier, qui, en attaquant un individu, ou en résistant à son attaque, s'emparerait du droit de faire la guerre. »
Mirabeau avait insisté sur les causes d'erreur et d'égarement qui existent dans les assemblées. Eh bien! et le pouvoir exécutif ? « La législature pourra s'égarer ; mais elle reviendra, parce que son opinion sera celle de la nation, au lieu que le ministre s'égarera presque toujours, parce que ses intérêts ne sont pas les mêmes que ceux de la nation. Le gouvernement dont il est agent est pour la guerre, et par conséquent opposé aux intérêts de la nation: il est de l'intérêt d'un ministre qu'on déclare la guerre, parce qu'alors on est forcé de lui attribuer le maniement des subsides immenses dont on a besoin; parce qu'alors son autorité est augmentée sans mesure ; parce qu'il crée des commissions, parce qu'il nomme à une multitude d'emplois ; il conduit la nation à préférer la gloire des conquêtes à la liberté; il change le caractère des peuples et les dispose à l'esclavage; c'est par la guerre surtout qu'il change Te caractère et les principes des soldats. Les braves militaires, qui disputent aujourd'hui de patriotisme avec les, citoyens, rapporteraient un esprit différent, s'ils avaient suivi un roi conquérant, un de ces héros de l'histoire, qui sont presque toujours des fléaux pour les nations. »
Si ce droit est aux mains du Corps législatif, les guerres seront plus rares et plus heureuses : a Le Corps législatif se décidera difficilement à faire la guerre. Chacun de vous a des propriétés, une famille, des enfants, une foule d'intérêts personnels que la guerre pourrait compromettre. Le Corps législatif déclarera donc la guerre plus rarement que le ministre ; il ne la déclarera que lorsque le commerce sera insulté, persécuté, les intérêts les plus chers de la nation attaqués. Les guerres se-
ront presque toujours heui^euses. L'histoire de tous les siècles prouve qu'elles le sont lorsque la nation les entreprend. Elle sj porte avec enthousiasme; elle j prodigue ses ressources et ses trésors; c'est alors qu'on fait rarement la guerre et qu'on la fait toujours glorieusement. »
C'est par cette raison rigoureuse que Barnave sut vaincre. Il ne montra pas moins heureusement que l'argument tiré de la responsabilité des ministres ne vaut rien. C'est pour sauver leur responsabilité que les gouvernements font la guerre. « Périclès entreprit la guerre du Péloponèse quand il se vit dans Timpossibilité de rendre ses comptes. Yoilà la responsabilité (1)1 »
On sait comment, sur ce point, Mirabeau triompha: « Il a cité Périclès faisant la guerre pour ne pas rendre ses comptes : ne semblait-il pas, à l'entendre, que Périclès ait été un roi ou un ministre despotique ? Périclès était un homme qui, sachant flatter les passions populaires et se faire applaudir à propos en sortant de la tribune par ses largesses ou celles de ses amis, a entraîné à la guerre du Péloponèse... qui? l'Assemblée nationale d'Athènes. »
A la mort de Mirabeau, Barnave s'honora en allant prendre des nouvelles du grand homme et en faisant partie de la députation envoyée par les Jacobins. Lameth avait refusé et Barnave avait dit : « Je savais bien qu'il était un factieux, mais je ne savais pas qu'il fût un sot.»
Quand une députation du département de Paris vint demander à l'Assemblée les honneurs du Panthéon pour
(1) (( Après la lecture de ce discours, en se rendant compte de l'étendue des rapports qu'il embrasse, de la série si heureusement enchaînée des principes et des idées, de lu sagesse austère de la composition, de la justesse des prévisions dont l'expérience a si hautement justifié l'annonce presque prophétique, le lecteur sera à même de juger quelle étendue de capacité, quelle force de logique, quel talent oratoire, suppose une improvisation si remarquable par tant de vufes élevées, tant de raisonnements solides, tant de perspicacité et de généreux sentiments. » (Alex, de Lameth, Histoire de l'Assemhlée constituante, t. II, p. 312.)
Mirabeau, Barnave se leva et dit noblement: « Les détails auxquels nous obligerait dans ce moment une discussion troubleraient et dégraderaienc le sentiment profond dont nous sommes pénétrés. (Je sentiment jtige M. Mirabeau, puisqu'il est le souvenir de tous les services qu'il a rendus à la liberté de sa patrie. Je propose de décréter qu'il a mérité les konneurs qui seront décernés par la nation aux grands liommes qui l'ont bien servie, et de renvoyer pour l'exécution au Comité de Constitution. »
yii
Nous avons raconté plus haut le duel de Barnave et de Cazalès, et nous n'y revenons pas. Barnave regretta toujours ce duel, et plus tard, à propos de celui de Charles de Lameth et du duc de Castries, il condamna hautement ces querelles indignes d'hommes politiques : « S'il est un véritable moyen de prévenir les vengeances personnelles et d'ôter de la main des citoyens les armes qu'ils dirigent contre leurs concitoyens, c'est d'armer la loi contre eux. Qu'on punisse les injures, et bientôt on cessera d'en faire. Que ce soit vous, députés, qui donniez l'exemple de la modération dans cette Assemblée, et bientôt vous la verrez régner partout (1). »
IN'ous ne parlerons pas des discours qu'il prononça à propos des aiïaires de ISTancy, et du projet d'imposer les rentes sur l'Etat : ils n'ajoutent rien à l'idée que nous avons pu déjà nous faire de son éloquence. On en peut dire autant des discours sur les affaires des colonies. Il fut même, comme on sait, assez mal inspiré dans cette circonstance. Il s'opposa à l'affranchissement des noirs tant que cet affranchissement ne serait pas demandé par les blancs. Dans cette circonstance, il montra une ani-
(1) Moniteur, séance du 13 nov. 1790.
mosité singulière contre les patriotes qui, d'accord avec les principes de 1789, soutenaient les droits des hommes de couleur. La malignité publique lui répondit en rappelant que ses amis, les Lametli, ]3ossédaient de grandes propriétés dans l'île de Saint-Domingue, et on fit courir le bruit que Barnave aspirait au poste lucratif de gouverneur de cette île. Cette seconde liypothèse était absurde: peut-on en dire autant de la première? Barnave, qui avait le culte de l'amitié, ne fut-il pas aveuglé dans cette circonstance par son affection pour les Lametk?
Ce fut là le premier écueil qu'il rencontra sur sa route, le premier échec de sa popularité. Brissot, membre de la société des Amis des î^oirs, attaqua si violemment Barnave que celui-ci, au pied de l'échafaud, en était encore tout saignant et tout ulcéré. Etait-il sans excuse ? Il s'était persuadé que le brusque affranchissement des noirs serait la perte des colonies françaises. Ce n'est pas lui qui se serait écrié: « Périssent les colonies plutôt qu'un principe ! » Et pourtant c'est à lui qu'on a attribué, autant qu'à Robespierre, ce mot célèbre et apocryphe, ce mot qui est démenti et par sa conduite et par ce dédain de la « métaphysique » et de la sensibilité qui est un des traits de son éloquence.
A partir de ce moment, sa popularité décroît aux Jacobins presque aussi vite que celle des Lameth. Les accusations les plus injustes commencent à circuler contre lui. On répand le bruit, par exemple, que ses discours esclavagistes ont fait hausser le prix du sucre. Il répond à ces calomnies sans les faire taire. « On dit et on dira peut-être toujours, écrit-il dans ses Rcûexions politiques (1), que j'ai fait jmyer le sucre cher. Ecrivez dix volumes, vous persuaderez très bien ceux qui savent la vérité, mais pas un de plus. Quand je fis imprimer dans les journaux une note en réponse à Guadet, beaucoup
(1) Chap. XXIX.
15AUNAVE. 493
de personiLies tiouvaieut que j'avais raison ; mais huit jours après les mêmes disaient, tout en prenant intérêt à moi: Il est bien fâcheux quHl ait contre lui cette affaire des colonies. Car le dire d'un honnête homme passe comme le vent ; mais Brissot, Gorsas et Carra sont articles de foi. »
Au moment où il était si violemment attaqué, il commit l'imprudence de ne plus paraître à l'Assemblée et de se confiner dans les comités. La même faute devait être fatale plus tard à Danton et à Kobespierre. Quand il reparut, il se vit déconsidéré, perdu dans l'opinion. Il fit d'impuissants efforts pour reconquérir la faveur publique. Son discours sur la Eégence fut applaudi, mais ne releva pas son prestige. Sur l'état de son âme à cette époque, sur ses fautes, sur ses échecs, il nous a laissé de nobles aveux, qu'il faut citer:
« Peut-être ceux qui ont vécu dans les affaires publiques, et qui ont connu, par expérience, non seulement tout le charme de la popularité, mais tous les moyens qu'elle donne de faire le bien, m'excuseront d'y avoir fait alors qiielques sacrifices, en songeant surtout avec quelle énergie j'ai résisté depuis. Cette époque de ma vie publique est la seule où je n'aie pas été parfaitement moi-même. Une faute m'entraînait dans une autre. Je m'opposai au départ de Mesdames, je me livrai à une dénonciation violente contre le club monarchique, je pris une part très subordonnée, mais enfin je pris quelque part à cette malheureuse affaire du serment des prêtres. Par un malheureux enchaînement, qui était ou l'effet naturel d'une opinion violente sur l'esprit du peuple, ou, peut-être, l'ouvrage de ceux qui s'emparaient de chacune de mes fautes pour travailler à me rendre odieux, quelques-unes de ces motions véhémentes furent suivies immédiatement après de mouvements populaires: avec la même franchise que je mets à avouer mes fautes, je puis assurer, non seulement que je n'y eus aucune part, mais qu'ils servirent même, plus que toute
autre cliose, à me faire apercevoir de la fausse route que j'avais prise. Je voulais parer à l'eûet de la calomnie, et ma conduite lui donnait quelque réalité. »
YIII
On a appelé souvent Barnave l'avocat général de la Constituante. Il lui arrivait en effet de prendre la parole le dernier et de résumer les débats. « Depuis quelque temps, écrit Camille Desmoulins, dans les grandes délibérations de l'Assemblée nationale, c'est toujours la harangue de M. Barnave qu'on garde pour le bouquet, et la discussion est fermée après lui. » Ce rôle presque officiel, ce ministère honoraire dont il était comme le titulaire, cet accord parfait avec la majorité, donnaient à son éloquence un caractère de gravité soutenue et de confiance autorisée. Tout cela va cesser ou changer après le voyage à Yarennes, qui transformera cet homme plus impressionnable qu'il ne voulait le paraître.
On sait que, le jour oîi l'Assemblée apprit l'arrestation du roi à Yarennes, elle délégua trois de ses membres, Barnave, Petion et Latour-Maubourg, pour aller chercher et ramener le roi. Les trois commissaires firent le voyage dans la même voiture que la famille royale: ils ne se quittèrent pas, de l'aveu même de Petion, et aucun d'eux ne put avoir d'entretien secret avec les fugitifs (1). Cependant la légende s'empara de cet incident et y mêla les intrigues les plus romanesques. Barnave
(1) Sauf chez le maire de la Ferté-soiis-Jouarre, où lo roi s'arrêta. Petion y causa quelques instants avec madame Elisabeth, dans le jardin du maire. (( Barnave, dit-il, causa un instant avec la reine, mais, à ce qu'il me parut, d'une manière assez indifférente. » Voyage de Petion au retour de Varennes, dans les Mémoires inédits de Petion, etc., par C. A. Dauban, Paris, 1866, in-8. Dans ce i-écit naïf, Thonnête Petion se montre singulièrement présomptueux et sot.
aurait senti naître en lui un tendre attachement pour la reine, et celle-ci aurait répondu à la tendresse du chevaleresque révolutionnaire. Tout un plan de contre-révolution aurait été convenu pendant ces entretiens galants, dont Barnave serait sorti^ non seulement amoureux, mais aristocrate. Tout ce roman tombe devant l'assertion de Petion, qui reconnaît n'avoir pas perdu Barnave de vue, et qui, aux Jacobins, lui rappelait cette circonstance pour sa justification. ]N^on, Barnave ne manqua pas à son mandat: il ne trahit pas l'Assemblée; mais, tandis que Petioil traitait grossièrement le roi et la reine, il redoublait d'attention et d'égards pour Louis XVI et Marie- Antoinette. Il caressait l'enfant royal, marquait par sa contenance l'embarras respectueux que lui causait sa mission, et surtout, chose qui dut singulièrement plaire, ne commettait pas la plus légère infraction à l'étiquette des cours. Madame Campan note et loue cette tenue, et il faut la croire quand elle dit que Barnave gagna la confiance de la reine et même de Mme Elisabeth. La famille royale fut plus d'une fois insultée, menacée. Barnave, dans ces occasions, s'élançait hors de la voiture et, tant que ce fut possible, dissipa les attroupements hostiles. En retour, on lui témoigna de l'estime, on voulut bien le traiter en homme comme il faut, et il eut la récompense de son savoir-vivre. Comment croire que Marie-Antoinette ait été insensible à l'idée de s'attacher, politiquement parlant, le personnage le plus en vue de l'Assemblée nationale ? Elle avait trouvé à Mirabeau rallié « la face d'un ange ». Quelle répugnance pouvait lui faire éprouver ce beau jeune homme à l'air fier et aux yeux bleus, et dont l'attitude démentait si agréablement la réputation terrible ?
Laissons donc les romans et constatons que ce qui arriva devait forcément arriver. Il était naturel que la reine saisît avidement cette occasion de rallier ou de désarmer un adversaire important. Il était naturel que
Barnave, écœuré par le- récent échec de sa popularité, huinilié par les épigrammes et les sarcasmes de Brissot et des pamphlétaires, se trouvât flatté de la bienveillance des personnes les plus capables d'apprécier ses belles manières, et, aveuglé par l'amour-propre, ^n vînt à compatir à leur infortune, à oublier leurs mensonges et leur perfidie, à ne voir que les eniiuis, que la beauté et les larmes de Marie- Antoinette. Car ce n'est pas Louis XVI qui le séduisit : rebuté par Petion, ce gros homme indifférent se tut, mangea et dormit.
Quelles furent les conséquences de cette séduction de Barnave ? Est-il vrai qu'il soit devenu le correspondant et le conseiller de la reine ? Madame Campan l'affirme et donne à ce sujet des détails tellement circonstanciés qu'on ne peut croire que tout soit mensonge dans ses affirmations. D'autre part, Barnave a protesté en ces termes devant le Tribunal révolutionnaire : « J'atteste, sur ma tête, que j armais, ahsoluTnent jamais je n'ai eu avec le château la plus légère correspondance; que jamais, absolument jamais, je ri ai m^is les pieds au château (1). » Sainte-Beuve, qui n'aimait pas les hommes de la Révolution, a expliqué cette contradiction entre le récit de madame Campan et le serment de Barnave au moyen d'une anecdote qu'il dit tenir du marquis de Jaucourt. D'après M. de Jaucourt, la poche du chevalier de Jarjayes servait de boîte aux lettres commune à Marie- Antoinette et à Barnave. Leur correspondance était anonyme et rédigée à la troisième personne. Yoilà pourquoi Barnave a pu dire à la rigueur qu'il n'avait jamais écrit à la reine. D'ailleurs, ajoute M. de Jaucourt, « tel tribunal, telle déposition ». Cette justification déshonorante repose sur une hypothèse certainement fausse: Barnave ne disputait pas sa tête au Tribunal révolutiour naire. Il avait fait, par lassitude et par fierté, le sacrifice de sa vie. Sa défense n'est pas adroite: c'est un noble
(1) Œuvres, t. II, p. 385.
aveu de son antipathie pour les hommes alors au pouvoir. Danton lui avait fait savoir qu'une lettre de lui à la Convention lui vaudrait la liberté. Il refusa de l'écrire. Il eut vingt occasions de s'évader: il resta en prison. Comment croire qu'un tel homme ait voulu mentir, lui qui se perdit volontairement par excès de franchise ? Jarjayes, Jaucourt. puis Sainte-Beuve sont les trois intermédiaires par lesquels nous est parvenue l'histoire de la boîte aux lettres. En passant par tant de mains, la vérité n'a-t-elle pas pu, chemin faisant, s'altérer ?
Il est incontestable, toutefois, que Barnave servit les intérêts de la cour après ce voyage qui fut son chemin de Damas, « époque à jamais gravée dans sa mémoire », comme il s'exprime lui-même (1). Qu'avait-il besoin de conventions secrètes, d'entrevues mystérieuses, de correspondances furtivement échangées ? Il descendit de la berline royale avec des sentiments nouveaux, avec un tendre attachement pour les fugitifs qu'il ramenait bien malgré lui. En voyant la douleur d'une femme, il crut que la Révolution allait trop loin; il voulut enrayer, selon l'expression de Michelet. Il crut sincèrement n'avoir pas changé de ligne de conduite. Monarchiste il était, monarchiste il resta. Seulement, avant le voyage à Yarennes, il était surtout partisan de la royauté: après le voyage, il est partisan du roi. A la fidélité aux institutions s'ajoute dans son cœur la fidélité aux personnes royales, fidélité anti-révolutionnaire. Il était permis en effet, même en 1791, d'allier l'amour de la Révolution au culte de la royauté. Mais le patriotisme des hommes nouveaux était-il compatible avec la fidélité à un roi qui n'était fidèle lui-même ni aux hommes ni aux choses, qui trahissait ses serments au moment où il les renouvelait, d'autant plus coupable qu'il était né honnête homme ?
(1) Introd. à la Bév., p. 129.
Mais, si Barnave se trompa, il resta loyal. Les récits des aristocrates qui l'accusent d'avoir poussé plus loin son dévouement à la reine sont œuvres de parti; les courtisans chercKaient à déshonorer même ceux dont ils se servaient le plus.
Aussi l'éloquence de Barnave ne fut-elle nullement altérée par la nouveauté de son rôle. Le son de ses paroles est toujours franc et juste, et il n'y a point d'hypocrisie dans les sentiments qui inspirent ses discours. Son procès nous apprend qu'il causait librement avec les ministres et leur donnait, sans s'en cacher, les avis qu'il ^ croyait les meilleurs. Il devint le champion du roi et de la reine sans les voir ni leur écrire, et il combattit pour eux ouvertement, en pleine lumière, disant à tous qu'il était temps de relever et de fortifier la royauté, et croyant, dans son imprudence sincère, que la Révolution était faite.
Son premier soin fut de se rapprocher des monarchiens, des impartiaux. Si son compatriote Mounier eût été encore en France, l'occasion était toute trouvée pour faire cesser le divorce politique des deux Dauphinois. C'est avec Malouet que Barnave voulut s'entendre, et Malouet nous a laissé dans ses Mémoires le curieux récit de cette conversation: « J'ai dû vous paraître bien jeune, me dit-il, mais je vous assure que j'ai beaucoup vieilli depuis quelques mois, — Je lui répondis qu'en effet je le croyais maintenant arrivé à la maturité de l'âge dont il lui restait la vigueur, qu'il était temps d'en faire un bon usage et qu'il en avait les moyens. Nous entrâmes aussitôt en matière. Voici ce qu'il me dit: « Sauf une douzaine de députés tels que Petion, Reubell, Buzot, Hobespierre, Dubois de Crancé, etc., tous les Constitutionnels ont le même désir que moi de terminer la Révolution et de rétablir l'autorité royale sur les plus larges bases. La revision' des décrets nous en donnera les moyens, si le côté droit veut y prendre part sans humeur, sans enflammer le côté gauche par une
opposition absolue, si enfin vous voulez reconnaître franchement les points principaux de la Consiitution. Nous élaguerons tout ce qu'il nous sera possible d'élaguer sans trop alarmer les démocrates. Mais que pensez-vous des projets du côté droit ? Que veut-il ? Que fera-t-il? » Je lui dis: a La minorité n'a point de projet arrêté, et malheureusement elle n'en a jamais eu. Son état habituel est l'exaspération que vous avez excitée, l'humeur, le dégoût de tout ce qui se fait, et une espérance vague que tout cela croulera. Ils n'attendent rien de votre revision, parce que tout ce que vous voudriez conserver comme nécessaire nous paraît, sauf les vrais principes de la liberté, dangereux et insoutenable. — Oh oui! me dit-il, en êtes-vous là aussi? — Oui, avec la différence que je compte pour beaucoup ce que vous voulez et pouvez faire, et que j'y concourrai de tout mon pouvoir par moi et mes amis. — Mais combien de voix cela fait-il ? — • Quarante ou cinquante, pas davantage, et cela suffit. Ce qui restera d'opposition servira à constater la liberté des suffrages, et vous êtes bien sûr de la majorité. »
Yoilà donc Barnave revenu à résipiscence et cherchant de concert avec Malouet à distribuer au peuple ce pain empoisonné qu'il avait lui-même dénoncé à la tribune quelques mois plus tôt. Le Chapelier, nous l'avons vu, vint prendre part à l'entretien et aux conventions qui le terminèrent; mais ce projet de création d'un centre conservateur ne devait pas aboutir. La parole et l'influence étaient désormais à l'extrême droite et à l'extrême gauche, aux républicains et aux absolutistes; la fuite du roi et les conséquences de cette fuite avaient justifié l'antipathie des uns et des autres pour la monarchie constitutionnelle.
Cependant l'impopularité de Barnave alla croissant. Le rapport qu'il fit sur le retour de Yarennes n'était qu'une justification déguisée de Louis XYI, moins par ce que Barnave y disait que par ce qu'il n'y disait pas.
Il résultait de ce rapport une impression favorable à la famille royale. Barnave quitta le club des Jacobins avec 300 députés, et ils fondèrent de concert le club des Feuillants.
Bientôt il prononça son grand discours sur l'inviolabilité royale, qui devait achever de le perdre, et qui le désignera au Tribunal révolutionnaire, l'heure venue, plutôt que la fameuse pièce trouvée aux Tuileries, et qui ne fut qu'un prétexte. En voici les principaux passages recueillis par les procédés logographiques, avec toutes les négligences, les répétitions de mots, les incorrections échappées à l'improvisation:
« La nation française vient d'essuyer une violente secousse; mais, si nous devons en croire tous les augures qui se manifestent déjà, ce dernier événement, comme tous ceux qui l'ont précédé, ne servira qu'à presser le terme, qu'à assurer la solidité de la révolution que nous avons faite. Déjà la nation, en manifestant son unanimité, en constatant l'immensité de ses forces au moment de l'inquiétude et du péril, a prouvé à nos ennemis ce qu'ils auraient à craindre du résultat de leurs attaques. Aujourd'hui, en examinant attentivement la Constitution qu'elle s'est donnée, elle va en prendre une connaissance approfondie, qu'elle n'eût peut-être pas acquise de longtemps, si les principes de la moralité, paraissant en contradiction avec ceux de la politique, si un sentiment profond, contraire dans ce moment à l'intérêt national, n'eussent pas obligé l'Assemblée à creuser ces grandes et importantes questions, et à démontrer à toute la France ce que savaient déjà par principe ceux qui l'avaient examiné, mais ce que la foule peut-être ne savait point encore, je veux dire la nature du gouverne-
ment monarchique, quelles sont ses bases, quelle est sa véritable utilité pour la nation à laquelle vous l'avez
donné
« Quelques hommes, dont je ne veux pas accuser les intentions, à qui même, pour le plus grand nombre, je n'en ai jamais cru de malfaisantes; quelques hommes, qui peut-être cherchent à faire en politique des romans parce qu'il est plus facile de travailler ainsi que de contribuer à l'utilité réelle et positive de son pays, cherchant dans un autre hémisphère des exemples à nous donner, ont vu en Amérique un peuple occupant un grand territoire par une population rare, n'étant environné d'aucun voisin puissant, ayant pour limite des forêts, ayant toutes les habitudes, toute la simplicité, tous les sentiments d'un peuple presque neuf, presque uniquement occupé à la culture ou aux autres travaux immédiats qui rendent les hommes naturels et purs, et qui les éloignent de ces passions factices qui font les révolutions des gouvernements; ils ont vu un gouvernement républicain établi sur ce vaste territoire: ils ont conclu de là que le même gouvernement pouvait nous convenir. Ces hommes, dont j'ai déjà annoncé que je n'attaquais pas les intentions, ces hommes sont les mêmes qui contestent aujourd'hui le principe de l'inviolabilité: or, s'il est vrai, que sur cette terre une population immense est répandue; s'il est vrai qu'il s'y trouve une multitude d'hommes exclusivement occupés à ces spéculations de l'esprit qui exercent l'imagination, qui portent à l'ambition et à l'amour de la gloire ; s'il est vrai qu'autour de nous des voisins puissants nous obligent à ne faire qu'une seule masse pour leur résister avec avantage; s'il est vrai que toutes ces circonstances sont positives et ne dépendent pas de nous, il est incontestable que le remède n'en peut exister que dans le gouvernement monarchique. Quand le pays est peuplé et étendu, il n'existe, et l'art de la politique n'a trouvé que deux moyens de lui donner une existence solide et permanente:
OU bien tous organiserez séparément les partis, vous mettrez dans chaque section une portion de gouvernement, et vous fixerez ainsi la stabilité, aux dépens de l'unité, de la puissance et de tous les avantages qui résultent d'une grande et homogène association ; ou bien, si vous laissez subsister l'union nationale, vous serez obligés de placer au centre une puissance immuable, qui, n'étant jamais renouvelé-e que par la loi, présentant sans cesse des obstacles à l'ambition, résiste avec avantage aux secousses, aux rivalités, aux vibrations rapides d'une population immense, agitée par toutes les passions qu'enfante une vieille société.
a La responsabilité doit se diviser en deux branches, parce qu'il existe pour le roi deux genres de délits; le roi peut commettre des délits civils, le roi peut commettre des délits politiques: quant au délit civil (j'observe que cela est hors du cas que nous traitons maintenant), quant au délit civil, il n'existe aucune espèce de proportion entre l'avantage qui résulte pour le peuple de la tranquillité conservée, de la forme de gouvernement maintenue, et l'avantage qui pourrait résulter de la punition d'une faute de cette nature. Que doit alors le gouvernement au maintien de l'ordre et de la morale ? Il doit seulement prévenir que le roi, qui a fait un délit grave, ne puisse le répéter; mais il n'est pas obligé de sacrifier évidemment le salut du peuple et le gouverr nement établi à une vindicte particulière. Ainsi donc pour le délit civil du monarque la Constitution ne peut établir sagement qu'un remède, je veux dire la supposition de démence ; par là, sans doute, elle jette un voile sur un mal passager; mais, par là, en prévenant par les précautions que la démence nécessite, la répétition du délit, elle conserve la forme du gouvernement, et assure au peuple la paix qui, dans une hypothèse opposée, pourrait être troublée à tout moment, non seulement par les jugements, mais même pas les accusations auxquelles le prince serait en butte.
a Quant au délit politique, il est d'une autre nature, et je remarquerai seulement ici que nos adversaires se sont étrangement mépris sur ce point; car ils ont dit que c'était sur l'exercice du pouvoir exécutif que portait l'inviolabilité. Il est parfaitement vrai que c'est sur cette seule fonction-là qu'il n'y a pas d'inviolabilité; il ne peut pas exister d'inviolabilité sur les fonctions du pouvoir exécutif, et c'est pour cela que la Constitution, rendant le roi inviolable, l'a absolument privé de l'exercice immédiat de cette partie de son pouvoir; le roi ne peut exécuter, aucun ordre exécutif ne peut émaner de lui seul, le contre-seing est nécessaire; tout acte exécutif qui ne porte que son nom est nul, sans force, sans énergie; tout homme qui l'exécute est coupable; par ce seul fait la responsabilité existe contre les seuls agents du pouvoir: ce n'est pas là qu'il faut cIiercL^r l'inviolabilité relativement aux délits politiques, car le roi, ne pouvant agir en cette partie, ne peut pas délinquer.
{( La véritable inviolabilité du délit politique est celle qui porte sur des faits étrangers à ses fonctions executives et constitutives. Cette inviolabilité-là n'a qu'un terme: c'est la déchéance. Le roi ne peut cesser d'être inviolable qu'en cessant d'être roi ; la Constitution doit prér voir le cas où le pouvoir exécutif devient incapable et indigne de gouverner; la Constitution doit prévoir les cas de déchéance, doit clairement les caractériser; car s'il n'en était pas ainsi, le roi, essentiellement indépendant, deviendrait dépendant de celui qui jugerait la déchéance.
« J'examinerai bientôt ce moyen de convocation nationale que l'Angleterre a momentanément adopté, par la raison que sa Constitution, qui est faite pour les événements, n'a jamais prévu les cas qui n'étaient pas encore arrivés; par la raison que, n'ayant pas un gouvernement de droit, mais de fait, elle est obligée de tirer toujours ses lois des circonstances ; j'examinerai, dis- je, bientôt, ce mode des Conventions nationales, qui peut avoir peu
de dangers dans un pays tel que l'Angleterre, mais qui, chez nous, les présente en foule.
« Je dis que, parmi nous, l'inviolabilité des délits politiques ne peut avoir de terme que par la déchéance; que la déchéance ne peut arriver que par un cas prévu par la Constitution, et formellement énoncé par elle; de sorte que, le cas échéant, le jugement soit prononcé par la loi même.
a Si ce sont là les principes que nous avons admis jusqu'à ce jour, et qui doivent déterminer notre décision, il est facile de les appliquer à la circonstance...
« Ou bien vous avez fait une Constitution vicieuse, ou celui que le hasard de la naissance vous donne, et que la loi ne peut pas atteindre, ne peut pas être important par ses actions personnelles au salut du gouvernement, et doit trouver dans la Constitution le principe de sa conduite et l'obstacle à ses erreurs. S'il en était autrement, messieurs, ce ne serait pas dans les fautes du roi que j'apercevrais le plus grand danger, ce serait dans ses grandes actions; je ne me méfierais pas tant de ses vices que de ses vertus: car je pourrais dire à ceux qui s'exhalent en ce moment en plaintes justes peut-être en moralité, mais bien puériles en politique; qui s'exhalent avec une telle fureur contre l'individu qui a péché; je leur dirais: Vous seriez donc à ses pieds, si vous étiez contents de lui!
« Ceux qui veulent ainsi sacrifier la Constitution à leur ressentiment pour un homme me paraissent trop sujets à sacrifier la liberté par enthousiasme pour un autre; et puisqu'ils aiment ]a république, c'est bien aujourd'hui le moment de leur dire: comment voulez-vous une république dans une nation où vous vous flattez que l'acte, toujours facilement pardonné, d'un individu qui a en luimême de grands moyens de justification, que l'acte d'un individu qui, quoiqu'on juge en lui certaines qualités, avait eu long-temps l'affection du peuple; quand voiis vous êtes flattés, dis-je, que l'acte qu'il a commis pourrait changer notre gouvernement, comment n'avez-vous pas
craint que cette même mobilité du peuple ému par l'enthousiasme envers un grand homme, par la reconnaissance des grandes actions (car la nation française, vous le savez, sait bien mieux aimer qu'elle ne sait haïr), ne renversât en un jour votre absurde république ? Comment ! leur dirai-je, vous avez en ce moment fondé tant d^espérances sur la mobilité de ce peuple, et vous n'avez pas senti que, si votre système pouvait réussir, dans cette même mobilité était le principe de sa destruction; que bientôt le peuple, agité dans un autre sens, aurait établi, à la place de la monarchie constitutionnelle que vous aurez détruite, la plus terrible tyrannie, celle qui est établie contre la loi, créée par l'aveuglement?,..
« Je déclare que la crainte des puissances étrangères ne doit plus influencer nos opérations. Je déclare que ce n'est pas à nous à redouter des débats avec les rois, qui peut-être, par les circonstances, ne seraient pas heureux pour nous, mais qui seront toujours plus menaçants pour eux. Quelque exemple qu'on puisse donner des peuples devenus libres par leur énergie, et rétablis sous le joug par les coalitions des tyrans, une telle issue n'est point à craindre pour nous. Des secousses trop répétées ont fait pénétrer jusqu'au fond du peuple l'amour et l'attachement à la Révolution. On ne change plus l'état des choses, on ne rétablit plus des usurpations et des préjugés quand une telle masse s'est émue, et quand elle a dit tout entière: Je sais être libre, je veux être libre, et je serai libre. Cela est profondément vrai en politique, comme juste en philosophie, et si on le veut, comme pompeux en déclamation. Il est parfaitement vrai que si quelque puissance voulait nous ôter notre liberté, il pourrait en résulter des désastres passagers pour nous, de grandes plaies pour l'humanité, mais qu'en dernière analyse la victoire nous est assurée. Aussi n'est-ce pas là, messieurs, le motif révolutionnaire du décret...
a Tout changement est aujourd'hui fatal, tout prolongement de la Eévolution est aujourd'hui désastreux; la
question, je la place ici, et c'est bien là qu'elle est marquée par l'intérêt national. Allons-nous terminer la Révolution, allons-nous la recommercer ? Si vous vous défiez une fois de la Constitution, où sera le point où vous vous arrêterez, et où s'arrêteront surtout nos successeurs?...
« Aujourd'hui, messieurs, tout le monde doit sentir que rintérêt commun est que la Révolution s'arrête. Ceux qui ont perdu doivent s'apercevoir qu'il €st impossible de la faire rétrograder, et qu'il ne s'agit plus que de la fixer; ceux qui l'ont faite et qui l'ont voulue doivent apercevoir qu'elle est à son dernier terme, que le bonheur de leur patrie, comme leur gloire, exige qu'elle ne se continue pas plus longtemps. Tous ont un même intérêt: les rois eux-mêmes, si quelquefois de profondes vérités peuvent pénétrer jusque dans les conseils des rois; si quelquefois les préjugés qui les environnent peuvent laisser passer jusqu'à eux les vues saines d'une politique grande et philosophique ; les rois eux-mêmes doivent apercevoir qu'il y a loin pour eux entre l'exemple d'une grande réforme dans le gouvernement et l'exemple de l'abolition de la royauté; que si nous nous arrêtons ici, ils sont encore rois; que, même l'épreuve que vient de subir parmi nous cette institution, la résistance qu'elle a apportée à un peuple éclairé et fortement irrité, le triomphe qu'elle a obtenu par les discussions les plus approfondies; que toutes les circonstances, dis-je, consacrent pour les grands états la doctrine de la royauté ; que de nouveaux événements en pourraient faire juger autrement, et que, s'ils ne veulent pas sacrifier à de vaines espérances la réalité de leurs intérêts, la terminaison de la révolution de la nation française est aussi ce qui leur convient le mieux. »
Ce ne fut pas le dernier discours de Barnave. Il participa aux débats sur la revision de la Constitution et il parla contre le décret relatif à la non-rééligibilité des Constituants. Il se sépara dans cette circonstance de la majorité de l'Assemblée, et c'est la plus grande preuve
de clairvoyance politique qu'il ait donnée (1). Ce funeste décret compromit en effet la Eévolution française et la fit avorter à moitié. On se demande par quel aveuglement les Constituants abandonnèrent ainsi leur œuvre et la sacrifièrent de gaîté de cœur. Barnave explique ainsi ce vote monstrueux: a Le côté droit, dit-il, se flattait que la non-rééligibilité donnerait dans la législature la majorité aux partisans de son système ou préparerait la ruine de la Constitution, en la remettant à des mains inexpérimentées; tandis que cinq ou six républicains, mus par une impulsion dont les chefs étaient en dehors de TAssemblée, opéraient pour l'exclusion afin de laisser la place libre à ceux de leurs chefs qui devaient dominer la législature. La majorité des membres de la gauche était mue par de bien moindres motifs: les uns ne s'attendaient pas à être réélus; d'autres, fatigués de leurs longs travaux, étaient efi'rayés de l'idée de les continuer: tous étaient convaincus que les membres les plus connus et les plus éminents seraient renommés; la non-rééligibilité, en effaçant toutes les distinctions, rassurait l'amour-propre des uns, favorisait la lassitude des autres, et faisait rentrer dans la foule tous ceux qu'on était fatigué de suivre et d'entendre nommer. »
L'Assemblée dissoute, la majorité des Constituants tomba dans le plus profond discrédit et sentit l'amertume de n'être plus rien. Barnave séjourna quelque temps encore à Paris. « Le troisième ou quatrième jour de l'Assemblée législative, dit-il, je fus la voir. Toutes les tribunes se tournèrent de mon côté avec un grand sentiment
(1) Et aussi d'énergie. La fatigue et le découragement des Constitutionnels ne l'atteignirent pas, même après le massacre du Champ-de-Mars. «. Lui seul, dit Michelet (t. III, p. 178), semblait conserver la rie, l'entrain et l'espoir. »
de bienveillance, et, si une main avait commencé, il y aurait eu peut-être un applaudissement général. Trois semaines après, j'y retournai pour la seconde fois et je fus complètement hué, surtout en sortant par la porte des Feuillants (1). »
jN^ous ne suivrons pas Barnave en Dauphiné, nous ne raconterons ni son arrestation, ni son procès, ni sa mort, Ce récit serait hors de notre sujet, et il se trouve partout. ^isTous avons cité deux passages de sa défense, celui où il avoua hautement son amitié avec les Lameth et celui où il jure qu'il n'a jamais eu de rapports avec la cour. Ce sont les meilleurs endroits. Le reste est terne et languissant. Ce discours est un acte d'honnêteté, d'héroïsme si l'on veut. Mais on s'attendait à d'autres mouvements, à une autre éloquence de la part d'un tel homme dans une telle circonstance. Ajoutons que ce discours, rédigé d'après des notes prises à l'audience par l'avocat de Barnave, est souvent défiguré. Les différents paragraphes y sont placés dans un ordre peu naturel. On dirait que les feuillets du copiste ont été brouillés. Ainsi, je trouve au milieu même du discours un passage qui devait être, qui était certainement la péroraison (2). Les dernières lignes sont le développement d'une idée qui n'était qu'ébauchée dans la première partie. Les transitions manquent souvent. Il ne faut attriouer à Barnave qu'avec une extrême réserve certaines parties de ce discours (3).
Si maintenant nous voulons résumer l'impression que nous laisse l'éloquence de Barnave, nous voyons qu'elle s'inspire constamment du bon sens et de l'équité. Dialecticien habile, s'il ne raisonne pas serré, il raisonne
(1) Réflexions politiques, chap. XXIX. ■ — Le club des Feuillants se trouvait dans les mêmes bâtiments que l'Assemblée.
(2) Œuvres, t. II, p. 39.
(3) Lo manuscrit du projet de défense de Barnave a passé à la salle des ventes le 30 mai 1883. Cf. Catalogue d'une intéressante collection sur la Révolution française, Paris, Charavay, 1883, no 5,
toujours juste. L'esprit se fatigue rarament à suivre une argumentation qui est si bien enchaînée et si bien ordonnée. L'eôet de cette éloquence, devait être un sentiment de calme moral, un désir de justice, un apaisement des passions. Nul ne poussa plus loin que Barnave l'art de dire facilement des choses plausibles.
Cependant son œuvre oratoire ne nous intéresse pas aujourd'hui autant que celle de Mirabeau, de Cazalès, de l'abbé Maury. Pourquoi ? Ses idées sont cependant presque celles du jour. Sa politique, il n'y a pas si longtemps que nous l'avons vue au pouvoir. Dans le détail, il a presque toujours raison. Il évite avec soin l'utopie qui plaît dans sa nouveauté et qui est fastidieuse à cent ans d'intervalle. Si nous ne revenons pas plus volontiers à ses discours, ce n est donc pas qu'ils heurtent les sentiments de notre époque, c'est plutôt qu'il y manque la passion et par conséquent la vie. vSa parole éclaire ; elle n'échauffe pas. Ses démonstrations sont justes : elles ne touchent que notre esprit. Il est « le froid Barnave » dont parle madame Roland (1). Son style manque de force et de nerf. Il s'embarrasse souvent et nous égare uans de longues périodes obscures. Les phrases démesurées par lesquelles débute le discours sur l'inviolabilité se composent de termes si vagues qu'il faut s'y reprendre à deux fois pour en deviner le sens. Il aime les expressions abstraites. « Si la nature m'a départi quelques talents, dit-il au Tribunal révolutionnaire^ n'étaient-ils pas tous en rapport avec V espace et la publicité ?» Il n'évite pas toujours la prolixité et la banalité. Les idées qu'il exprime, on le voit trop, ne viennent pas toujours de lui, mais de Lameth et de Duport. On lui a fait la leçon et, certes, il ne répète pas ce qu'on lui a dit: il rédige, il arrange,
(1) Notices historiques, au début. Dans une lettre à Bancal, 7 mars 1791, elle se moque (( du petit Barnave, à petite voix et petites raisons, froid comme une citrouille fricassée dans de la neige, pour me servir de l'expression plaisante d'une femme de l'autre siècle ».
il compose. Mais enfin le iond, plus d'une fois, est emprunté à autrui. C'est un avocat (1).
Les contemporains l'ont apprécié; ils ne l'ont jamais admiré. On fut surpris la première fois qu'il improvisa, et on s'habitua ensuite à ce tour de force tant de fois répété. L'orateur parut, à de certains moments, un peu vide, à coup sûr trop aisément satisfait. Camille Desmoulins, au sortir 'des débats sur la responsabilité ministérielle, disait que les discours des patriotes (Barnave avait parlé ce jour-là) « ressemblaient trop aux cheveux plats et sans poudre ». Et il ajoutait : a Où étais-tu, Mirabeau, avec ta chevelure élégante et bien nourrie ? » Non, la facilité de Barnave n'allait pas jusqu'à la platitude, et il lé prouva bien, le jour où il tint en échec le grand Mirabeau, Mais son éloquence ne s'élevait pas au-dessus des idées qu'il défendait; sensée, claire, honnête, elle manquait de couleur et d'énergie. Oublions, pour juger l'orateur, sa mort tragique, et reconnaissons qu'il n'est jamais tragique dans ses discours, et qu'il ne remue pas les passions, mais les apaise; qu'il ne crée pas, mais dispose les idées courantes, merveilleux debater à la manière anglaise, mais orateur de second ordre. En somme, il faut en revenir au mot de son puissant rival : « Il n'y a pas de divinité en lui. »
(1) Michelet, qui est injuste pour lui, l'appelle Vavocat des avocats. Il le montre aussi se battant les flancs, comme lorsqu'il « donne le coup de trompette pour célébrer la victoire » de Bailly au Champ-de-Mars. {Hist. de la Bév., t. III, p. 165).